II. — Délire systématisé religieux
Le délire systématisé chronique à forme religieuse se développe fréquemment chez des sujets entachés d'hérédité morbide, mais cette condition n'est pas indispensable, et, en fait, on ne la rencontre pas toujours.
' G. Ballet et Arnaud. Délire systématisé des grandeurs , sans affaiblissement intellectuel notable, cftez un vieillard de quatre-vingts ans passés. Annal, inéd. psych., mars 1895.
" Cullerre. Bélire amhiiieu.r systématisé primitif cliez un vieillard. Congrès de Bordeaux, août 1895.
Fi g. 44.
■ Mégalomanie (communiquée par D"- Gilbert Petil).
DÉLIRES SYSTÉMATISÉS OU PARTIELS
Qu'il y ait ou non hérédité, l'influonee de Véducation et du milieu paraît avoir une action prépondérante sur l'orientation du délire dans le sens religieux. Dans la plupart des cas, en effet, ce délire atteint des sujets qui, depuis l'enfance, présentaient un goût marqué pour les pratiques de la religion, l'habitude de raisonner sur les dogmes, et souvent [une véritable exaltation mystique. Le délire, quand il apparaît, n'est réellement alors que l'ampliiication pathologique de tendances antérieures, qii'une hypertrophie morbide du caractère, chez des sujets excitables et d'une intelligence ordinairement débile.
On distingue deux formes principales de délire religieux : la forme expansive ou Théomanie, et la forme dépressive ou Démonomanie. D'après B. Bail, la forme dépressive serait plus fréquente chez les i^rotestants, par suite de l'influence décourageante du dogme de la prédestination mal compris et de la crainte du péché irrémissible. Cependant, on l'observe aussi chez des catholiques, et cet auteur en rapporte un exemple très net. Nous n'avons en vue ici que la forme expansive, la forme dépressive ayant étédécrite dans ses traits essentiels à pi^opos des persécutés possédés (V. p. 543).
Comme tous les délires systématisés chroniques, le délire religieux présente dans son évolution trois périodes : période de préparation, période d'état, période de déclin.
a. La période de préparation ou (Vincubalion, ainsi que nous l'avons déjà dit, remonte souvent à l'enfance ou cà la puberté. Elle est caractéi'isée par l'aptitude aux émotions religieuses, par des pratiques exagérées, ascétiques et parfois bizarres. Les sujets manifestent un véritable enthousiasme pour les cérémonies du culte, ils sont hantés par l'ardent désir d'entrer au couvent ou au séminaire, ils projettent d'évangéliser les 'peuplades sauvages, ils rêvent du martyre, etc. Ces préoccupations élevées coexistent souvent avec une vive excitabilité génitale, qui se satisfait par la masturbation, mais qui détermine une lutte morale quelquefois très pénible, des remords, des accès de découragement. L'excitabilité génitale se traduit aussi, sous une forme indirecte et inconsciente, par une sorte de mj'sticisme érotique qui s'adresse cà tel ou tel saint en particulier, quelquefois à un prêtre dont la présence avidement recherchée, ou même dont la seule pensée, procure des sensations spéciales et très vives.
Dès cette période, ces futurs délirants sont absorbés dans des exercices de piété, dans la lecture d'ouvrages pieux ; distraits pour tout le reste, ils perr dent le goût et l'habitude du travail. Des hallucinations de la vue, des apparitions célestes, qui remplissent les malades de joie, se montrent quelquefois à ce moment.
b. Le début de lu période d'état, du délire caractérisé, est provoqué le plus souvent par des influences déprimantes, physiques ou morales. Parmi les causes physiques, la plus importante est représentée par les excès sexuels ou par l'abus de la masturbation ; les maladies graves, les fatigues, les veilles jouent aussi le rùlc de causes déterminantes. Les causes morales ont une action prépondérante ; on relève surtout les amours contrariés, les revers de
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fortune, etc. ; tous les auteurs insistent sur l'influence particulière qu'exercent les sermons de certains prédicateurs véhéments qui dépeignent avec trop de complaisance et de vivacité les tourments de l'enfer et les difficultés du salut. Agissant sur un cerveau en état d'imminence morbide, surtout quand elles sont répétées au cours de retraites ou de missions, ces prédications troublantes entraînent fréquemment l'éclosion du délire ; il apparaît souvent au milieu d'une phase d'excitation plus ou moins intense. Une fois constitué, le délire se caractérise par des idées délirantes multiples, par des hallucinations et par des troubles de la sensibilité générale et de la cœnesthésie.
Les idées délirantes l'eligieuses sont le développement de celles qui existaient déjà à la période d'incubation ; les hallucinations les fixent et les précisent de plus en plus. Les malades redoublent leurs pratiques religieuses et ils veulent les imposer autour d'eux. Ils passent leur temps en prières, et ils ne tardent pas à communiquer avec Dieu, avec la Vierge, avec les Saints. Us ont des apparitions plus fi'équentes : auréoles himineuses, ciel entr'ouvert, personnages imposants ou souriants, etc. ; ils les interprètent et cherchent à trouver en elles des règles de conduite.
Ces apparitions, tout au moins au début, sont ordinairement silencieuses ; souvent elles se font comprendre par gestes ou au moyen de banderoles portant des inscriptions. Les malades étonnés, craignant de méconnaître les volontés d'en haut, supplient l'apparition de s'expliquer, de parler, et bientôt, sous l'influence de leur imagination surexcitée et de leur volonté tendue, ils arrivent à entendre une voix qui les rassure, qui leur fait des promesses, qui leur donne des ordres, qui leur assigne une mission particulière, etc. Les hallucinations de la vue sont ordinairement, mais non toujours, prédominantes, contrairement à ce qui s'observe dans le délire systématisé de persécution. Souvent, les visions et les voix se manifestent aux malades pendant des crises d'extase, de ravissement, qui s'accompagnent habituellement de phénomènes cataleptiques d'une intensité et d'une durée variables. Dans certains cas, il existe des hallucinations de l'odorat (odeur de soufre) révélant la présence du Diable.
Les troubles de la sensibilité générale et de la cœnesthésie donnent lieu à des sensations de frémissement, de chaleur intérieure, qui, pour le malade, sont l'indice de la présence divine, du souffle céleste qui les pénètre et les transforme. Dans la forme dépressive (démono?nanie) , ce sont, au contraire, des sensations pénibles, accusant l'action diabolique. Les troubles psychomoteurs sont fréquents, ils consistent très souvent en sensations de déplacement du coi^ps, de soulèvement, etc. ; les hallucinations verbales motrices (voix intérieure) sont habituelles.
Mais les idées religieuses, les sensations de pur ravissement et les hallucinations correspondantes se compliquent presque toujours d'éléments d'une tout autre nature. Nous voulons parler des idées érotiques, à peu près constantes dans les délires religieux, systématisés ou non. Tous les auteurs, les modernes comme les anciens, ont signalé ce mélange bizarre, et le professeur Bail considère comme « l'un des premiers caractères de la folie religieuse le
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mariage intime et constant des idées mystiques avec les ide'es erotiques » {loc. cit., p. 591). Ces idées spéciales sont peut-être plus développées chez la femme, et elles s'accompagnent de sensations génitales parfois très précises et nullement mystiques. 11 y a là souvent pour le malade une cause de trouble profond ; il attribue à rinfluence du Malin ces idées lubriques et ces sensations voluptueuses, il s'applique a les chasser, par la pénitence, par le jeiine et les macérations; il a des moments de doute, de découragement et de désespoir. Cette lutte entre des tendances contraires, entre le bien et le mal, est caractéristique d'un trouble profond de la personnalité, d'un véritable dédoublement; elle s'accompagne souvent d'idées de possession, d'après le mécanisme que nous avons indiqué à propos des persécutés possédés (voy. plus haut). Mais ces crises de dépression sont passagères, et, avec la systématisation croissante, apparaissent, après un temps plus ou moins long, des idées de grandeur qui dissipent tous les doutes et toutes les angoisses. Si c'est un homme, le malade est prophète, il est le représentant direct de Dieu sur la terre, il doit assurer le triomphe de la religion dans l'Univers, il est le Sauveur du monde, etc. Si c'est une femme, elle peut avoir aussi une mission analogue, mais le plus souvent elle est destinée à mettre au monde un nouveau Christ, elle est la Mère de Dieu ; elle s'explique alors les sensations qui la troublaient autrefois, et elle en jouit sans remords.
Le passage aux idées de grandeur est encore un caractère essentiel du délire systématisé religieux à évolution chronique. Il s'y mêle assez souvent des idées de persécution. De même que, tout à l'heure, les malades avaient à lutter contre le Démon et ses tentations, ils ont maintenant des ennemis qui s'opposent à leur mission, qui méconnaissent leur grandeur et qui s'appliquent à leur susciter des obstacles. Mais, dans l'ensemble du délire, ces idées de persécution, secondaires par leur développement, le sont aussi par leur importance, et elles n'occupent que le second plan.
Les délirants religieux systématiques sont généralement animés d'un vif esprit de pi'osélytisme, ils répandent autour d'eux la bonne parole, avec une ardeur souvent contagieuse. A de certaines époques, et encore de nos jours, tel de ces malades devient le point de départ d'une véritable épidémie de délire mystique, donnant lieu non pas seulement à des extravagances, mais aussi à des actes très graves et très dangereux. Ces malades présentent en effet une tendance particulière aux mutilations et au suicide. Les mutilations qu'ils affectionnent spécialement sont celles qui portent sur les organes génitaux, et l'on sait que la castration et l'amputation des seins sont un des rites habituels de la secte des Skoptzi. Le crucifiement est un mode de suicide plusieurs fois observé chez des malades de cette catégorie ; ils mettent à le préparer et à l'exécuter eux-mêmes une patience et une ingéniosité effroyables. Un exemple fameux d'auto-crucifiement est celui du cordonnier vénitien Mathieu Lovât, dont l'histoire a été reproduite par Esquirol d'après Marc. Les plus modérés se contentent de se mortifier et de se torturer au moyen de ciliées
' Esquirol. Maladies mentales, t. I, p. ii45.
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dont les piquants déchirent" la peau, de chaînes de fer armées de pointes qui pénètrent dans les chairs, etc. Ces souffrances et la mort volontaire sont, pensent les malades, agréables à Dieu, elles assurent leur salut éternel. Aussi, par esprit de prosélytisme, veulent-ils procurer aux autres les mêmes félicités ; de l'auto-mutilation et du suicide, ils passent fréquemment à l'attentat et au meurtre sur autrui. Il n'est pas rare qu'un de ces malades tue ses propres enfants ou quelqu'un des siens pour hâter leur arrivée en Paradis ; c'est parfois pour obéir à une hallucination impérative qu'il commet un meurtre. Dans certains cas, ils réussissent à répandre autour d'eux, en même temps que leurs idées, l'appétit du suicide. On trouve de nombreux exemples de ces sortes d'épidémie dans les auteurs spéciaux, et sans l'emonter au moyen âge'. Au XYiii^et au xix'= siècle, on a observé, en Russie, plusieurs épidémies de suicide religieux, dans lesquelles les malades se faisaient enterrer vivants ou murer dans un caveau. La dernière de ces épidémies, étudiée par le professeur Sikorski, est toute récente, puisqu'elle s'est produite en 1897, à Ternovo, dans la Russie méridionale : plutôt que de se laisser inscinre sur les registi'es du recensement, ce qui était considéré par eUx comme un sacrilège, pour échapper aussi à d'imaginaires persécutions contre leur foi, une communauté de vieux-croyants, sous l'influence d'une fanatique, résolut de mourir. L'un d'eux fut chargé de combler et de murer les fosses qu'avaient creusées les victimes elles-mêmes; il avait juré de se tuer ensuite. Il aida ainsi 25 personnes à mourir, mais il n'etit pas le courage de tenir son serment ^
On voit que ce n'est pas sans raison que Schûle a pu écrire : « Il n'est pas de malade plus dangereux pour lui-même et pour les autres qu'un délirant systématique religieux ». (Ti-aité, p. 160.)
c. L'activité délirante finit par s'atténuer progressivement, les hallucinations et les sensations extatiques perdent de leur vivacité, c'est la période de déclin. Les idées délirantes sont stéréotypées, sans variété et sans éclat; le malade s'immobilise dans des formules monotones, il répète toujoui's les mêmes paroles, il accomplit les mêmes actes, il adopte une attitude conforme à sa mission imaginaire, et, souvent, il s'emporte dès qu'on le dérange de ses prières ou dès que l'on discute avec lui des questions religieuses. On observe aussi quelquefois des périodes pendant lesquelles le malade présente des symptômes cataleptoïdes : il reste immobile, il parait ne rien voir et ne rien entendre, il ne mange pas. Au bout d'un certain temps, les mouvements reparaissent, et le malade reprend son existence habituelle.
Il est exceptionnel que la maladie se termine par la démence.
Bibliographie. — Sur le délire religieux, consulter, en dehors des ouvrages CLASSIQUES d'Esquirol, DE BIarc ET SURTOUT DE Galmeil : B. Bail, Leçons sur les maladies mentales, 2'' édit. 1890. — H. Dagonet, 3>aiïé des maladies mentales, 1894.,—
' Voir <i l'hécatombe de Pedra BonUa ». in La folie des foules, par Nina-Rodriguez. Annal, méd. psjchol., juillet-aoùt 1901.
- Les Emmurés volontaires, par iMichel Delincs. Revue scientif. 3 septembre 1898.
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Uupain. Élude clinique sur le délire religieux, th. de Paris, 1888. — KralTl-Ebiriji, Trailé clinique de psychiatrie, traduct. l'rane., 1897. — Maguan, Leçons cliniques sur les maladies mentales, passim. • — Schule, Traité clinique des maladies mentales, traduct. franc., 1888. — Vallon et Marie, Ces psychoses religieuses à évolution progressive et à systématisation dite xirimitive, Archiv. do neurol., déc. 1890, janv. cl mars 1897.
in. — Délire systématisé érotique. Érotomanie d'Esquirol.
Le délire érotique systématisé sera décrit plus loin, au chapitre des anomalies sexuelles, sous le nom A' Érotomanie. Pour Esquirol, le mot Érotomanie s'appliquait aux désordres de l'amour-sentiment, abstraction faite de l'amour-sensation, des excitations génitales; c'est un trouble purement cérébral, par opposition à la Nymphomanie et au Satyriasis. qui représentent l'excitation génitale brute, médullaire. Le délire systématisé érotique représente V Érotomanie considérée dans son développement, et non phis comme un simple trouble de la sjjhère génitale.
Ce délire semble se développer de préférence chez des sujets congénitalcment tarés, à développement anormal, et qui. de bonne heure, ont présenté des bizarreries morales ou intellectuelles. Il devrait donc être rangé dans notre seconde classe de psychoses. Nous le mentionnons ici uniquement pour ne pas scinder la description des délires systématisés chroniques.
Les sujets se créent un idéal amoureux, ils le caressent complaisammenl. ils l'alimentent par leurs lectures, par leurs rêveries; ils se croient sur le point de le réaliser, quand ils s^Sperfoivent qu'ils ont fait fausse route. Ils ont ainsi des accès de découragement, de pessimisme, d'hypocondrie. Mais, un jour, ils rencontrent celui ou celle qui fixera leur destinée ; à son attitude, à ses gestes, h des nuances imperceptibles pour tout autre, ils ont reconnu l'amour ou, tout au moins, la sympathie qu'ils inspirent. C'est le coup de foudre, et, dès lors, le délire est constitué, il va se développer. L'objet que ces malades poursuivent de leur passion est toujours d'un rang social supérieur à celui qu'ils occupent eux-mêmes. C'est par là que le délire se rattache dès l'origine aux débites de grandeur. Il se complique souvent, en outre, àHdées de grandeur relatives à la personnalité du malade et qui l'élèvent au môme rang que son idole.
11 y a fréquemment des hallucinations de l'ouïe, mais elles ne sont pas constantes ; elles n'ont pas surtout la variété et l'intensité des interprétations délirantes qui remplissent désormais la vie du malade. Les faits les plus simples, les plus étrangers à sa personne et à celle de l'être aimé deviennent pour lui des indications, des encouragements, des conseils, etc. ; les annonces des journaux jouent un rùle important dans ces interprétations, qui sont aussi variées que celles des délirants persécutés. Le systématique amoureux cherche tous les moyens de se rapprocher de la personne aimée ; il lui écrit, il se poste devant sa maison, il la suit dans la rue. en voyage, etc. ; et souvent il occasionne des scandales sur la voie publique. Par là, le délirant érotique se rapproche du persécuteur amoureux, tel que nous le montrerons. La ressem-
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blance est parfois rendue plus complète par l'apparition d'idées de persécution consécutives aux difticuités que lui suscite son indiscrète poursuite.
Dans la majorité des cas, les sens n'ont aucune part à cette excitation amoureuse, il peut j' avoir même une fingidité plus ou moins complète; tout se passe dans le domaine de l'imagination, c'est proprement Y amour platonique , éthéré.
Quelquefois cependant, les malades se livrent à la masturbation, ou même ils manifestent des désirs sexuels ; mais ces velléités sont ordinairement passagères et sans grande importance comme caractéristiques du délire.
Chez cer'tains sujets, et principalement chez les prêtres et les religieux, le délire systématisé érotique se complique de conceptions délirantes mystiques, de même que nous avons vu les délirants religieux présenter fréquemment des idées érotiques. C'est alors à la Vierge ou à Jésus que s'adi^essent d'ordinaire les effusions érotico-sentimentales des malades, et elles s'accompagnent d'idées de grandeur en rapport avec ces idées mj-stiques.