IV. — Délires systématisés chez les vieillards
Les formes de délire systématisé que nous avons décrites se développent le plus souvent soit dans le jeune âge, soit dans l'âge mûr. Mais ces mêmes délires peuvent apparaître dans la vieillesse, après soixante-dix ans, après quatre-vingts ans même, ainsi que nous en avons rapporté un exemple avec G. Ballet. Nous ne parlons pas ici des délires séniles, développés sur un fond de démence plus ou moins caractérisée. Nous^n'avons en vue que les délires survenant chez des personnes âgées mais dont les facultés n'ont pas fléchi, de telle sorte que par sa logique, par sa fermeté, par sa tenue générale, le délire ne diffère en rien de ce qu'il est chez l'adulte. Ces faits, sans être fréquents, ne sont pas non plus absolument rares, et ils ont donné lieu à des travaux intéressants Ajoutons qu'il n'est aucunement démontré que ces faits soient en rapport avec une prédisposition spéciale ; on peut les rencontrer chez des sujets sans hérédité psychopathique connue et dont l'existence antérieure a été correcte.
Les formes le plus communément observées chez les vieillards sont d'abord le délire de persécution, puis le AéWvG érotique ; le délire amhitietix systématisé primitif^ semble plus l'are. La prédominance du délire de persécution s'explique par la défiance qui est un des traits habituels de l'état mental du vieillai'd.
C'est généralement à la suite démolions, ila pertes d'argent, ou après des
■ ' Séglas. Psychoses séniles et tardives : idées de négation chez les vieillards et persécution sénile, Progr. méd., 2Î octobre 1888. Thivet, Contribution à l'étude de la folie chez les vieillards, th. Paris, IBSO. Pécharnian. Essai sur les psychoses de la vieillesse, th. Paris, 1893. Voir surtout Ritli, Les psychoses de la vieillesse. Rapport au Congrès de Bordeau.v, suivi d'une discussion, avec faits à l'appui, par Vcrgely, Mabille, Culierrc, Christian, etc.
* G. Ballet el Arnaud. Délire systématisé de grandeur chez un vieillard de quatre-vingts ans passés, Annal, mcd.-psych., mars-avril 1895.
maladies graves que le délire éclate. 11 se distingue ordinairement par quelques traits du délire similaire de l'adulte. Quelle que soit la formule délirante, le début est rapide, et il s'accompagne d'une excitation générale, physique et mentale à la fois. Les malades font preuve d'une activité qui étonne chez eux. Ils écrivent, ils parlent, ils font de nombreuses démarches, sans manifester aucune fatigue. Cette surexcitation persiste d'ailleurs plus ou moins longtemps pendant la durée de la .maladie. Le malade dont nous avons l'apporté l'histoire, et qui de quatre-vingts à quatre-vingt-quatre ans, a présenté un délire ambitieux primitif des plus remarquables, faisait des achats, fondait des œuvres qui exigeaient de nombreuses démarches, engageait des pi'ocès qu'il plaidait lui-même, écrivait aux autorités, aux personnages politiques, soit pour se plaindre de son internement, soit pour donner son avis et ses conseils sur les faits du jour; il se promenait d'un pas alerte plusieurs heures par jour, et il trouvait encore le temps d'écrire, avec une rapidité invraisemblable, des tragédies et des drames en vers, des poésies qu'il adressait h M"* Carnot, à la Reine d'Angleterre, des comédies qu'il destinait au Théâtre- Français ou au Gymnase, une traduction en v^rs des offices religieux, etc., etc.
Un autre caractère général, habituel sinon constant, des délires systématisés tles vieillards, c'est la rapidité de leur évolution. Les phases délirantes successives se retrouvent ici comme chez l'adulte, mais leur durée est plus courte ; les malades, on l'a souvent dit, brûlent les étapes, de telle sorte, par exemple, qu'un vieillard persécuté systématique peut parcourir en un an ou deux les trois phases caractéristiques.
Le délire de persécution systématique de la vieillesse offre quelques particularités qui le distinguent du même délire développé chez l'adulte : le délire repose principalement sur des idées de vol, de dépossession, et ce n'est là encore que l'exagération d'un état d'esprit très fréquent chez les vieillards non aliénés ; — les hallucinations de l'ouïe, de la sensibilité générale et génitale existent comme chez l'adulte, mais les hallucinations de la vice y sont fréquentes et bien nettes, tous les auteurs sont d'accord sur ce point, tandis que c'est une question de savoir si les hallucinations visuelles existent réellement dans cette forme délirante chez l'adulte.
Ces différents délires ne constituent parfois qu'une phase d'excitation qui marque le début de la démence sénile et qui aboutit rapidement à la ruine définitive des facultés; ils représentent la dernière flamme, encore éclatante mais déjà vacillante, d'un foyer qui s'éteint. Mais, souvent aussi, ils persistent, avec leurs caractères de systématisation et de logique, sans démence appréciable, jusqu'à la mort du malade.