A. — FOLIES INTERMITTENTES
Que les accès appartiennent au type maniaque ou au type mélancolique, ils reproduisent d'une manière générale le tableau de la manie ou de la mélancolie non périodiques. Ils en reproduisent aussi les divers degrés. Mais, et c'est une première différence avec le groupe suivant, dans les formes intermittentes simples ce sont d'ordinaire les degrés accentués que l'on observe : manie avec agitation plus ou moins violente, désordre des actes, délire généralisé et incohérent; mélancolie délirante, avec idées de ruine, de culpabilité, de suicide, etc. La simple exaltation maniaque et la dépression mélancolique sans délire, qui constituent dans la plupart des cas les formes alternantes, sont rares dans les accès intermittents simples.
Pour la description de ces accès, nous n'aurions qu'à répéter ce qui a été dit de la manie et de la mélancolie dans une auti'e partie de cet ouvrage. Nous y renvoyons, afin d'éviter des redites, et nous nous bornerons ici à indiquer les points qui ont quelque chose de spécial.
Les accès intermittents ont, le plus souvent, une invasion subite, un début brusque, au lieu d'être précédés de cette période prodromique habituelle dans les vésanies. Ils atteignent leur summum d'intensité en très peu dejoui^s, parfois en quelques heures.
Leur marche est plus continue, plus uniforme que celle des accès de manie ou de mélancolie ordinaires. On. y observe plus rarement ces paroxysmes et ces rémissions, dont le contraste est si frappant.
Comme le début, la terminaison est brusque, au lieu de se faire par dégradations lentes. En quelques jours, le malade passe de l'agitation la plus violente, de l'incohérence la plus désordonnée au calme complet, à un état presque normal.
Une des particularités les plus frappantes des psychoses intermittentes est la ressemblance de leurs accès successifs. « L'accès ultérieur ressemble en tous points, par les symptômes physiques, intellectuels et moraux, et même par les idées délirantes exprimées, ainsi que par sa marche, aux accès précédents. Le malade passe le plus habituellement par toutes les phases des accès antérieurs, presque d'une manière fatale » (Falret). 11 y a évidemment des exceptions à cette règle, mais elle se réalise dans la grande majorité des cas.
La répétition des accès est souvent poussée si loin qu'un même symptôme annonce le retour de chaque accès, et que le malade est lui-même averti d'une récidive imminente. Un malade de Taguet éprouvait, comme premier symptôme de son accès, une douleur intercostale assez vive, qui s'exaspérait par la pression et s'accompagnait de bourdonnements d'oreilles. Un autre, cité par Schule, avait une hallucination visuelle, lui montrant un oiseau gris devant la visière de sa casquette. Dans un cas de Dagonet, c'était \m hoquet pénible persistant pendant deux ou trois jours et cessant la nuit. Magnan parle de deux malades dont les accès débutaient, chez l'un par un juron, tou-
PSYCHOSES PÉRIODIQUES OU INTERMITTENTES
jours le même, accompagné de certains gestes, chez l'autre, une femme, par le besoin d'endosser un vieux peignoir. Une femme, observée par G. Ballet, buvait un verre de son urine au moment où l'accès éclatait. On pourrait citer bien d'autres exemples, qui sont tous de nature à donner l'éveil au malade et à son entourage. Il y a là quelque chose de tout à fait analogue au signal syinptom de l'attaque d'épilepsie.
Les actes se répétant également dans le cours des accès on peut, le cas échéant, prendre certaines mesures de précaution pour en empêcher le retour.
Cette ressemblance dans les symptômes se reproduit parfois dans la durée des accès et dans celle des intermittences. On a alors le type périodique véritable. Mais le cas est exceptionnel, et surtout il ne se réalise, chez un même malade, que dans un petit nombre d'accès. L'irrégularité dans la durée et dans le retour des accès est de beaucoup le cas le plus fréquent. En outre, à mesure que la maladie se prolonge, la durée des accès augmente ordinairement. 11 arrive aussi que les intermittences suivent line marche inverse, qu'elles se raccourcissent de plus en plus, et que la maladie cesse d'être intermittente pour devenir continue. :
L'intermittence qui sépare les accès offre une durée extrêmement variable, d'un malade à l'autre. Elle a ce caractère essentiel, qui la distingue des rémissions plus ou moins complètes, d'être un véritable retour à l'état normal, au moins pendant les premiers temps de la maladie. Quand celle-ci se prolonge, il reste ordinairement, au cours des intei^mittences, des traces plus ou moins caractérisées de perturbation cérébrale. L'intelligence est paresseuse, l'attention faible, les sujets deviennent irritables et, en même temps, incapables de résistance, etc. Mais les facultés intellectuelles sombrent rarement dans la démence caractérisée.
Nous étudierons avec plus de détails, à propos de la folie à double forme et de la folie circulaire, les variations de durée et de degré que présentent les accès et les intermittences.
Rappelons que les psychoses intermittentes simples comprennent deux variétés : la manie intermittente et la mélancolie intermittente. Quand elles sont composées, pendant toute leur durée, d'accès de même formule, elles constituent le type pur owrégulier. Ce type ne répond pas à la majorité des cas. Il est habituel d'observer le type irrégulier, dans lequel les accès de même formule restent les plus nombi'eux mais sont remplacés de temps à autre par des accès de formule inverse. Le type intermittent irrégulier établit la transition aux formes alternantes, qu'il nous reste à décrire.
B. — FOLIES ALTERN.\NTES
Folie circulaire (,T.-P. Falret). — Folie à double forme (Baillarqer). — Folie à double phase (Billod). — Folie à formes alternes (Délaye). — Psychose cyclique (Kirn). — Psychose circulaire (Krafft-Ebing).
Description. — Nous avons montré ci-dessus en quoi diffèrent ces deu.x.
PSYCHOSES CONSTITUTIONNELLES
formes de psychose périodique, et nous avons admis qu'elles constituent deux modalités d'évolution d'une même maladie. Les symptômes sont en effet les mêmes dans l'une et l'autre forme, et la même description leur est applicable.
«La folie circulaire ou folie à double forme, dit J. Falret [loc. cit.), consiste essentiellement dans l'alternance de l'état maniaque et de l'état mélancolique, séparés ou non par un intervalle lucide plus ou moins prolongé. »
a. Phase mélancolique.
Comme chez les mélancoliques simples, le degré et l'intensité de la maladie sont très variables chez les circulaires. On observe tous les intei^médiaires entre la dépression la plus légère et la stupeur véritable. Cependant, il y a lieu de faire une remarque générale, c'est que l'état mélancolique est surtout constitué chez ces malades par la dépression, physique et morale, tandis que les conceptions délirantes de culpabilité, d'indignité, de ruine y sont peu développées ; souvent même, elles font complètement défaut : « c'est le fond de la maladie sans son relief» (Falret père).
Au point de vue de l'intensité de l'état mélancolique, on peut admettre trois degrés :
Dépression mélancolique. Ce sont de beaucoup les cas les plus nombreux. Mélancolie délirante ; Stupeur mélancolique.
Nous nous attacherons surtout à la description de la mélancolie dépressive, qui, ainsi que nous venons de le dire, englobe le plus grand nombre de faits.
Le circulaire, dans sa phase de mélancolie, est déprimé, affaissé ; il a une tendance marquée à l'immobilité et au mutisme ; il manque totalement d'énergie, de volonté, de spontanéité. Livré à lui-même, il reste le plus souvent assis ou couché (manie lectuaire, Bettsucht des Allemands). Si on l'oblige à se lever, il reste longtemps debout, à la même place ; puis, il fait quelques pas et retourne à son immobilité accoutumée. Ses mouvements sont rares et lents, il ne manifeste quelque vigueur que pour résister passivement. Il fuit toute société, il se dissimule et se cache. Quand on le questionne, il ne répond pas, ou il ne répond que par monosyllabes et à voix à peine distincte, en regardant son interlocuteur d'un air effaré et craintif. Cette physionomie effarée est très habituelle chez ces malades. Leurs traits sont ordinairement immobilisés dans une expression de tristesse mêlée d'effroi.
L'état des fonctions cérébrales est en rapport avec ces apparences extérieures et les explique. Le travail de la pensée est extrêmement pénible et lent chez ces malades. Tout effort intérieur, même le plus léger, détermine une véritable douleur. De plus, ils ont de leur impuissance un sentiment exagéré qui exerce sur toutes les fonctions volontaires un effet d'inhibition marquée. La préoccupation toujours présente de leur impuissance à agir et la souffrance qui résulte des moindres tentatives ont pour conséquence naturelle l'immobilité et le mutisme dont nous avons parlé.
Outre ce sentiment douloureux d'impuissance physique et mentale, les
PSYCHOSES PÉRIODIQUES OU INTERMITTEiNTES
malades éprouvent une indifférence universelle, ils ne s'intéressent à rien, qu'à eux-mêmes, ils n'aiment personne, rien ne les émeut en dehors de leurs propres souffrances. Ils se sentent comme étrangers aux parents, aux amis qu'ils aimaient le plus autrefois et dont la présence les importune aujourd'hui. Même dans les degrés de dépression les plus atténués, « tout leur est à charge. Ils ne peuvent plus s'occuper et négligent tous leurs devoirs de famille, ainsi que ceux de leur profession » (J. Falret). Ils négligent également les soins de leur personne, abandonnent toute habitude de propreté, même la plus élémentaire. Ils ne se lavent plus, ils souillent assez souvent leur lit et leurs vêtements de leur urine et même de leurs matières fécales, et c'est un détail qu'il faut connaître pour distinguer ces malades des vrais gâteux. Ils ne s'occupent pas davantage de leur toilette. Si on ne les y oblige pas, ils ne s'habillent pas ou ne s'habillent qu'.à moitié.
A la fois par indifférence et par diminution de l'appétit, parfois aussi sous l'influence de craintes d'empoisonnement, les circulaires déprimés mangent mal. Quand la dépression est très accentuée, « ils ne songeraient pas à manger, si les personnes de leur entourage ne les stimulaient pas à chaque instant » (J. Falret). Les stimulations et les encouragements ne sont pas toujours suffisants, et l'on est quelquefois obligé de nourrir ces malades à la sonde œsophagienne.
Dans les cas où des conceptions, délirantes viennent s'ajouter aux symptômes de dépression, on observe les mêmes idées que dans la mélancolie ordinaire. Mais, en général, les idées de culpabilité et d'auto-accusation sont plus rares chez les circulaires. Ce qui domine, ce sont les idées hypocondriaques, de suicide, de ruine et de damnation. Les idées de persécution et d'empoisonnement sont également assez fréquentes, ainsi que les hallucinations de l'ouïe et de la vue.
C'est surtout dans les premiers accès que l'on observe un profond dégoût de l'existence qui va jusqu'à l'idée du suicide et qui détermine assez souvent des tentatives dans ce sens. Quand la maladie se prolonge, les idées de suicide disparaissent fréquemment ou s'atténuent.
A ces différents symptômes de l'ordi^e psychique viennent s'adjoindre, pour compléter le tableau de la phase mélancolique dans la folie à double forme, des symptômes physiques ordinairement bien marqués. Les malades maigrissent très rapidement et beaucoup. La plupart des fonctions organiques sont troublées et ralenties. Le nombre des pulsations peut tomber jusqu'à 50 et 40 par minute ; Cullerre {Traité pratique des maladies mentales) donne le tracé sphygmographique d'un de ces malades qui n'avait plus que 36 pulsations irrégulières. Chez un autre malade, cité par Ritti, le pouls tombait à 25. Le rythme respiratoire est modifié, les mouvements respiratoires sont à la fois moins nombreux et moins amples, coupés de temps à autre par de profonds soupirs. Les digestions sont mauvaises, il y a ordinairement une constipation opiniâtre. Les sécrétions et les excrétions sont diminuées ou taries. La peau est sèche, rugueuse. Les extrémités sont froides, assez souvent enflées et bleuâtres ; Ritti a observé l'asphyxie locale des extrémités.
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Les malades accusent fréquemment une sensation douloureuse à l'épigastre, une anxiété épigastrique ou précordiale très pénible. Ils éprouvent de même des sensations douloureuses à la tête : pesanteur avec sensation de vacuité ou de serrement aux tempes, etc. Enfm, on observe parfois chez eux des accidents congestifs légers (vertiges, bouffées de chaleur, embarras momentané de la parole, etc). Mais ces accidents se produisent de préférence à la phase d'excitation.
Quand l'état mélancolique est plus accentué encore, il arrive jusqu'au degré de la stupeur. Nous n'avons pas à décrire ici la stupeur mélancolique, assez rare dans les folies à double forme ou circulaire et qui n'y présente rien de bien spécial. Qu'il nous suffise de rappeler que le malade est alors complètement immobile et muet ; la tête et les yeux baissés, le regard fixe, il paraît insensible à toutes les excitations, il refuse les aliments, il souille constamment ses vêtements et son lit, etc.
Avant de terminer ce qui a trait à la phase mélancolique de la folie à double forme, je soulignerai deux particularités qui ont une assez grande importance : 1° Malgré leur humilité apparente, ces malades restent souvent irritables et malveillants envers les personnes qui les entourent, ils ont parfois de violents accès de colère et ils se livrent à des actes nuisibles. Par ces dispositions, qui sont comme un i-eliquat de tendances très accentuées pendant la période d'excitation, ces malades se distinguent très nettement des mélancoliques simples. — 2° Quel que soit le degré de leur dépression, et même quand ils semblent plongés dans une stupeur complète, leur attention subsiste à quelque degré, leur mémoire est bien conservée, et plus tard ils peuvent •rendre compte de tout ce qui s'est passé autour d'eux. « Ces malades, muets et immobiles, dit J. Falret, paraissant plongés dans la stupeur, continuent néanmoins à penser et à réfléchir intérieurement et assistent, bien plus que les autres malades atteints de mélancolie avec stupeur, à tout ce qui se passe au dehors. Ils semblent étrangers au monde extérieur, mais, en réalité, ils voient et ils entendent tout ce qui se dit autour d'eux. Ils y assistent si bien que, plus tard, quand ils arrivent à la période d'excitation, ils peuvent rendre compte, avec beaucoup de détails, de tous les faits dont ils ont été témoins pendant leur état de mutisme et d'immobilité, au grand étonnement de ceux qui les ont observés pendant cette période et qui les croyaient absolument endormis. »
Ce n'est là, cependant, que le résultat de l'activité automatique de l'esprit. Comme le remarque fort justement Ritti, « ces malades perçoivent pour ainsi dire passivement... Les faits ambiants semblent s'imprégner dans leur cerveau, si l'on peut s'exprimer ainsi ; mais celui-ci ne possède plus la faculté ■de réagir ni par la pensée ni par l'action. Il se trouverait à peu près dans le cas de la plaque sensible du photographe sur laquelle viennent s'imprimer et se fixer les images produites par la lumière. »
&. Phase maniaque.
On peut distinguer, dans la phase maniaque des folies circulaire et à
PSYCHOSES PÉRIODIQUES OU INTERMITTENTES
double forme^ trois degrés d'intensité, de la même manière que dans la phase mélancolique :
Excitation maniaque ;
Délire maniaque avec agitation ;
Manie suraiguë.
Mais, ici encore, ce que l'on observe le plus ordinairement, « c'est le fond de la maladie sans son relief», c'est la simple excitation maniaque , la suractivité de toutes les fonctions psychiques et somatiques, sans délire incohérent et généralisé. « Dans les alternatives de la manie et de la mélancolie, disait Fairet père, il n'y a qu'exaltation maniaque simple et non état complet de manie avec délire général. » Cette observation a été confirmée, pour la grande majorité des cas, par Baillarger, par Ritti, par J. Falret et la plupart des auteurs. Nous décrirons donc à peu près exclusivement ici l'excitation maniaque des circulaires, en insistant sur ses caractères particuliers.
Contrairement à ce qui se passe pendant la péinode mélancolique, les malades « ont un besoin incessant de mouvement et d'activité physique et morale. Ils ne peuvent rester un instant en repos et ne cessent pas de parler et d'agir. S'ils sont en liberté, ils sortent constamment de chez eux, font des visites continuelles, écrivent des lettres, font des invitations à dîner, veulent aller au spectacle, aux soirées, font de la nuit le jour... Us conçoivent les projets les plus variés, souvent même les plus absurdes et les -plus irréalisables... Us ressemblent beaucoup, sous ce rapport, aux individus qui se trouvent à la première phase de l'ivresse ou dans la période prodromique de la paralysie générale, sans être cependant aussi absurdes dans leurs projets et dans leurs actes que les aliénés atteints de cette dernière forme de maladie mentale » (J. Falret). Comme les paralytiques au début, en effet, ils font des voyages sans but bien déterminé, ils multiplient les achats inutiles, ils changent fréquemment d'idée, etc.
Dans l'ordre intellectuel, ils éprouvent une sorte de bouillonnement des idées, qui se succèdent avec une rapidité telle que l'expression ne peut suivre ; d'où une volubilité excessive, des tournures de langage brusques et abrégées, donnant lieu à une apparente incohérence. Le fonctionnement intellectuel devenu très facile détermine un sentiment de satisfaction très intense, une suffisance que les sujets ne songent ])as à dissimuler. Leur élocution est brillante, ils abondent en traits d'esprit, en pointes, en saillies souvent heureuses, mais généralement très caustiques. La mémoire est pareillement surexcitée, les souvenirs se pressent, abondants et précis. Cette hypermnésie atteint parfois un degré des plus remarquables.
Mais, au milieu de cette richesse apparente, et souvent réelle, se montrent certains indices d'un état morbide. Pour peu que l'on observe attentivement, on démêle toujours un désordre des idées plus ou moins grand, des contradictions nombreuses, des lacunes fâcheuses dans le raisonnement, et, en somme, un certain degré d'incohérence générale.
Les sentiments présentent des caractères analogues. Ils sont d'une mobi-
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lité déconcertante, à la fois très vifs et très instables. Les malades manifestent à l'excès, passant avec la plus extrême facilité d'une joie extibérante à un morne désespoir. Mais tout cela est éphémère, et ils changent de sentiments et d'affections comme ils changent d'idées.
Habituellement, ils sont très gais, ils voient tout en beau. Mais, en même temps, ils sont aussi difficiles pour les autres que satisfaits d'eux-mêmes. Leur humeur est taquine et foncièrement malveillante (Falret, Baillarger, Régis). D'une extrême effronterie, ils se plaisent aux propos caustiques, aux mensonges, à la médisance la plus cruelle. Ils excellent à trouver les mots qui blessent sûrement, les allusions humiliantes. Contre ceux qui leur déplaisent, et ils sont nombreux, ils emploient les calomnies habiles et persistantes. « Ils sont, dit J. Falret, les plus malveillants, les plus taquins, les plus malfaisants de tous les aliénés. Ils inventent à chaque instant les histoires les plus fausses et les plus mensongères et ils les affirment avec un cynisme qui n'a son analogue que chez les femmes hystériques. Ils racontent les histoires les plus invraisemblables avec l'accent de la vérité la plus convaincue ; ils attaquent la réputation, l'honneur et la moralité de tous ceux qui les entourent avec une précision de détails et une persistance maladive qui parviennent souvent à porter la conviction dans l'esprit de ceux qui les écoutent, même alors qu'on les connaît le mieux et que l'expérience du passé devrait tenir en garde contre leur caractère malveillant et contre leurs inventions mensongères. »
Ainsi que l'a montré Baillarger, un autre trait particulier de rex,citation maniaque dans la folie à double forme est fourni par l'étude des tendances instinctives : « Le délire est bien plus souvent alors caractérisé par des impulsions instinctives (actes de méchanceté, tendances érotiques, excès alcooliques) que par des conceptions délirantes proprement dites ». Tous leurs instincts sont, en effet, surexcités et débridés, ils ne connaissent plus aucune retenue, ils scandalisent les personnes de leur entourage, et, dans leurs fréquents accès de colère, ils se livrent souvent à des actes de violence dangereux.
En dehors même de ces manifestations dangereuses, les actes de ces malades et leur conduite habituelle tr'ahissent le désordre fondamental de leur esprit. C'est même par leurs actes, bien plus que par l'examen direct des facultés intellectuelles, qu'il est facile de reconnaître leur état de maladie. Leur accouti'ement est vraiment cai^actéristique, ils se couvrent d'oripeaux voyants, d'ornements bizarres. Une malade de Vanves s'affuble d'une robe qu'elle s'est taillée dans des rideaux de mousseline, et elle complète son costume par une extraordinaire coiffure rouge. Une autre tricote pour son usage personnel des bonnets et des mantilles avec un mélange de laine et de brins de varech disposés en cercles concentriques, etc. « Ils ont dans leur manière d'êti"e, dans leur tenue, dit encore J. Falret, dans tout leur maintien, un ensemble de caractères qui les distinguent de tous les autres malades atteints, comme eux, d'un délire maniaque plus ou moins intense. Ils conservent à première vue certaines apparences de la raison, et cependant ils sont en
PSYCHOSES PÉRIODIQUES OU INTERMITTENTES
rëalité les plus désordonnés des aliénés. Pendant leur excitation, même la moins intense, ils se singularisent dans chacun de leurs actes... Leurs vêtements sont en désordre, à moitié déchirés, malpropres et bizarrement disposés... Les malades qui se trouvent dans la période d'excitation de la folie circulaire sont peut-être les seuls qui aient su conserver la bizarrerie et la singularité du costume qui caractérisaient autrefois tous les habitants des asiles d'aliénés et qui étaient comme l'enseigne et la manifestation extérieure la plus saillante de la folie... Ils ramassent tous les objets qui leur tombent sous la main, des papiers, des chiffons, des morceaux de bois ; ils en remplissent leurs poches et les tiroirs de leurs appartements, et l'on pourrait ■dire, sans exagération, qu'il suffirait presque de les fouiller pour arriver, sans aucun autre renseignement antérieur, au diagnostic de leur affection. »
Les symptômes physiques que l'on observe dans cette forme d'exaltation maniaque sont, comme ceux de l'ordre mental, tout l'opposé de ce que nous avons vvi à propos de la phase de dépression. Les sujets se sentent dans une plénitude de bonne santé, ils sont vigoureux, infatigables. Bien qu'ils dorment très peu, ils engraissent, le teint est clair, le regard vif, et ils sont capables de fournir une somme de travail surprenante. L'appétit est excellent, les fonctions digestives s'accomplissent fort bien, mais il y a une constipation assez marquée.
Cependant, ici, plus souvent que dans la période dépressive, on observe des accidents cérébraux congestifs, transitoires et peu intenses. D'après J. Falret qui les a pai-ticulièrement signalés, ces accidents, souvent embarrassants pour le diagnostic, consistent principalement en signes extérieurs de congestion céphalique : rougeurs et bouffées de chaleur à la face ; en vertiges, en perte de connaissance de courte durée, légers mouvements convulsifs, embarras momentané de la parole, paralysies partielles incom- .plètes et de faible durée, hémiplégies passagères, etc., etc. D'après ses observations personnelles, J. Falret admet que ces accidents congestifs se produisent surtout dans les dernières périodes de la maladie et qu'ils peuvent déterminer une mort subite.
En dehors des cas d'excitation maniaque bien caractérisée que nous venons de décrire, il existe un certain nombre de formes dont les unes sont moins accusées, et dont les autres sont, au contraire, beaucoup plus accentuées dans le sens du délire maniaque.
Les formes atténuées, compatibles avec l'existence ordinaire, ne nécessitant pas l'internement, sont loin d'être rares. Elles seraient même, suivant J. Falret et Krafft-Ebing, plus fi'équentes que les autres. Mais, lorsqu'ils ne passent pas complètement inaperçus, ces cas ne sont connus que dans la clientèle de ville ; ils échappent le plus souvent au médecin d'asile. Dans leur période d'excitation, les malades (ils méritent à peine ce nom) sont expansifs, bavards, toujours en mouvement. Devenus très entreprenants, très optimistes, ils se livrent à de compromettantes excentricités ; ils s'occupent d'affaires auxquelles ils ne songeaient pas d'ordinaire, ils font des visites à tout propos.
PSVCHOSES CONSTITUTIONNELLES
ils multiplient leurs relations, ils ont une correspondance hors de proportion avec leurs besoins réels ; ils sont irritables, malveillants et insupportables ; souvent, ils présentent de l'excitation génésique, ils font des excès de boisson, ils commettent des actes d'une délicatesse douteuse, etc.
Leur entourage reconnaît bien à ces signes qu'ils sont dans un état anormal. Et, en effet, si . leur activité n'est pas manifestement déraisonnable, elle est toujours désordonnée. Dans leurs discours, ils ne sont pas seulement expansifs et loquaces, ils deviennent indiscrets, impertinents, ironiques à l'excès, et leurs propos présentent généralement un certain décousu. Leur besoin de mouvement est excessif et mal justifié, même par leurs nouvelles affaii'es. Ils dorment peu ou pas, et ils résistent à des fatigues qu'ils ne pourraient affronter dans leur état normal. Mais enfin, tout cela peut être considéré comme une modification imprévue du caractère. L'état maladif devient incontestable quand , apparaît la période dépressive, et surtout quand elle se produit brusquement. C'est alors un véritable changement à vue. Les malades deviennent indifférents, apathiques, ils ne s'occupent de rien et ne s'intéressent à rien. Us ne sortent plus, ils ne veulent plus voir personne, ils parlent à peine et seulement pour répondre avec effort aux questions qu'on leur adresse. Au lieu de voir tout en beau, comme dans la phase précédente, tout les effraye, ils voient des difficultés et des obstacles partout. Ils sont tristes sans motif, larmoyants, sans énergie et sans courage. Ils se croient malades physiquement, et, de fait, ils mangent mal, ils maigrissent, ils perdent leurs forces. C'est dans ce violent contraste que se révèle surtout la nature morbide de ces changements. Mais, comme les malades évitent toute relation, l'état de maladie peut rester ignoré pendant de longues années. Les sujets passent tout au plus pour excentriques, bizarres, mal équilibrés.
A titre de curiosité, nous reproduisons une observation de monomanie, d'Esquirol, qui est un exemple parfait de ces formes circulaires atténuées'.
M™^ de R. reste veuve, après une série de revers. Elle se retire à la campagne. Vers l'âge de cinquante ans, après la cessation de la menstruation, elle passe l'hiver très active, occupée de ses intérêts, aimant la société, recherchant le monde et faisant beaucoup d'exercice. Au printemps et pendant l'été, M"'= de R. est calme, plus sédentaire, paresseuse, vivant seule, négligeant les soins de sa fortune et ne se décidant à rien. Dans ces deux états, qui se sont renouvelés alternativement pendant plusieurs années, jyjme remplissait ses devoirs d'excellente mère, ne manquait à aucune
des conventions sociales ; il fallait vivre dans son intimité pour s^ apercevoir de la différence de sa manière d'être pendant l'hiver et pendant l'été.
Les formes plus accusées, observées dans les asiles, comprennent, ainsi que nous l'avons déjà dit, le délire maniaque généralisé et la manie suraiguë. Ces formes ne sont pas très fréquentes ; on les observe plutôt à titre d'épisode plus ou moins transitoire au cours d'une folie circulaire avec prédominance d'exaltation maniaque.
; Maladies mentales, t. II, p. 23.
PSYCHOSES PÉRIODIQUES OU INTERMITTENTES
Les conceptions délirantes les plus habituelles sont des idées de grandeur, quelquefois très développées, et qui, jointes à l'incohérence et aux symptômes physiques dont nous avons déjàparlé (accidents congestifs), peuvent donner lieu à de réelles difficultés de diagnostic. Dans ces cas également, les idées de persécution et les hallucinations de Vouïe ne sont pas rares. L'agitation physique et le désordre des actes sont beaucoup plus manifestes que dans la forme précédente ; ils réalisent au complet le tableau de l'accès de manie ordinaire.
Enfln, on peut se trouver en présence d'une véritable manie suraïgue, avec agitation excessive, insomnie complète et prolongée, impulsions dangereuses, hallucinations multiples, refus des aliments, crachotements continuels, amaigrisseinent consécutif et mauvais état physique. En l'absence de renseignements, il est très difficile de distinguer ces cas de ceux où la maladie est indépendante de la double forme.
Ce qui est vraiment caractéristique chez ces malades, et bien phis que les différences de symptômes que nous avons relevées, c'est la transformation radicale de leur personnalité qui s'établit d'une période à l'autre. Le contraste est complet, absolu. A cliacun des symptômes de la pliase précédente s'oppose, en quelque sorte, im état inverse. Le malade déprimé, affaissé, craintif, qui ne parle presque pas, dont les mouvements sont lents et maladroits, qui mange avec répugnance, qui désespère de tout et de lui-même, fait place à un personnage portant haut la tête, plein d'assurance en soi, audacieux, arrogant, qui parle d'abondance suc tous les sujets et souvent avec esprit, qui gesticule et qui est toujours en mouvement, dont l'appétit est vigoui^eux et les fonctions organiques très actives, qui ne doute de rien, qui va de projets en projets, d'entreprise en entreprise et qui ne connaît pas la fatigue. Si l'on se souvient que cette transformation s'opère parfois en quelques heures, on comprendra toute la vérité de cette formule de J. Falret : « Il y a deux personnes différentes en un seul malade ».
Certains de ces malades ont conscience de cette espèce de substitution de personnes qui s'opère en eux. C'était le cas d'un malade de Vanves, dont l'histoire a été souvent rapportée, le fameux Nabo. Il prenait ce nom (abréviation de Napoléon Bonaparte) dans ses périodes d'excitation, et il annonçait avec arrogance qu'il venait remplacer son frère (le personnage déprimé), et qu'il ne se laisserait pas « embêter comme cette poule mouillée, comme ce capon ».
Tandis que dans les formes franchement intermittentes, chaque accès est précédé et suivi d'une période lucide, dans la double forme et dans la folie circulaire l'intermittence n'existe qu'après un accès conjugué, et elle suit d'ordinaire la phase mélancolique. Il y a bien, entre l'excitation finissante et la dépression imminente, un moment où le malade semble retrouver son équilibre mental : il n'est pas encore déprimé à l'instant précis où l'excitation vient de disparaître. Mais cette situation est puremerit théoinque, l'excitation et la dépression apparentes ne sont pas toute la maladie, elles
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n'en constituent que les manifestations extérieures, et l'équilibre peut s'établir entre elles sans que les fonctions mentales soient par cela même revenues à leur état normal. On peut comparer l'état du malade, à ce moment fugitif, avec l'état de l'homme qui se réveille : il a cessé de dormir, il fait quelques mouvements, mais il n'est pas pour cela en pleine possession de ses facultés, il n'est pas dans son état mental normal. C'est à cette situation mentale que Baillarger donne le nom de fausse intermittence et J. Falret celui de faux intervalle lucide, par opposition au « véritable intermède de raison » qui sépare les accès à double^^phase.
Cette intermittence véritable doit-elle être considérée comme un retour complet à la raison ou seulement comme une période d'amélioration, pendant laquelle les symptômes s'atténuent sans dispai'aître complètement ? On comprend toute l'importance de la question, quand il s'agit de rendre un malade à la liberté, et surtout quand il faut se prononcer, en médecine légale, sur sa responsabilité. Les réponses varient avec les différents auteurs. Les auteurs allemands, en général, n'admettent pas la légitimité de cet intervalle lucide. « Il y a, dit Krafft-Ebing, dans les intervalles des phénomènes plus ou moins distincts d'infirmité pemnanente du système nerveux central, de sorte que les accès... ne représentent que des symptômes saillants et particulièrement marquants d'une maladie permanente ». Il classe la folie périodique dans les dégénérescences psychiques.
D'après Schule, qui range les formes intermittentes pai'mi les psychoses du cerveau invalide [Traité clinique, 1888), « l'accès laisse ordinairement quelques traces, telles que : une méfiance exagérée, la conviction que garde le malade d'avoir supporté un préjudice, une irritabilité et une émotivité anormales. Puis, ces traces elles-mêmes disparaissent, et la santé semble parfaite. Mais, à un examen attentif, on remarque qu'il existe une certaine torpeur psychique, peu marquée, il est vrai, et qui se manifeste à propos de tout travail intellectuel ; ou encore, ce sont des raisonnements continuels pour expliquer et justifier les actes accomplis pendant l'accès... Avec l'aggravation, la durée plus longue des paroxysmes, la situation psychique pendant l'intervalle se modifie et présente un caractère pathologique plus marqué à chaque nouvel accès. »
Krœpelin (Psychiâti'ie) dit également : « Pendant les périodes de rémission on observe certains phénomènes constants. D'une pai't, une légère dépression de l'énergie psychique, par suite de laquelle le malade devient incapable de fixer son attention d'une façon durable, d'accomplir des travaux intellectuels prolongés et importants et d'enrichir son esprit de nouvelles acquisitions. D'autre part, une résistance moindre dans la sphère des sentiments, qui se traduit par une irritabilité anormale et des accès de colère injustifiés, par la diminution du libre arbitre et l'impossibilité de réprimer des impulsions capricieuses. »
La plupart des auteurs français, au contraire, admettent le retour intégral de la santé pendant les intermittences d'une durée assez longue et au moins dans les premières années de la maladie. Falret père {Des maladies mentales.
PSYCHOSES PÉRIODIQUES OU INTERMITTENTES
1864), tout en faisant des réserves sur la fréquence et la durée de l'intervalle lucide, dit que « toutefois, cet intervalle lucide existe.,.; dans la folie circulaii'e à longvies périodes, l'intervalle lucide peut avoir une longue durée ».
Baillarger est plus affirmatif : « Les accès de folie à double forme, dit-il, peuvent guérir comme tous les autres accès de folie et les rechutes n'ont lieu quelquefois qu'après plusieurs années de bonne santé ». Et il cite à l'appui de son opinion l'exemple d'une malade qui, en vingt-cinq ans, eut six accès de double forme d'une durée totale de trois ans : « d'où il résulte que cette dame a été bien portante pendant vingt-deux ans sur vingt-cinq ».
Mon savant maiti'e, J. Falret, écrit, à propos de l'intervalle lucide {loc. cit.) : « Le malade a repris réellement le caractère qu'il avait avant sa maladie. En l'étudiant profondément,- au point de vue psychologique, on ne peut parvenir à le trouver ni différent de lui-même à son état normal, ni -différent du type habituel de l'humanité... On est bien obligé, malgré les opinions théoriques que l'on peut professer, de reconnaître que ce malade se trouve dans un état d'équilibre de raison aussi parfait que possible. »
Ritti admet, comme Baillarger, la guérison des accès et, par conséquent, le retour à la santé normale pendant l'intermittence {Traité de la folie à double forme).
Marcé {Traité), Dagonet {Traité), pensent qu'il est difficile de formuler une loi générale, en ce qui concerne la légitimité de l'intervalle lucide. Chaque cas exige tine appréciation spéciale. Si on ne peut nier la réalité des intervalles lucides, on doit, au moins en médecine légale, ne les admettre complètement que lorsqu'ils ont présenté une certaine durée.
Bail, Régis, tout en faisant de prudentes réserves, acceptent le retour à l'état normal pendant les intermittences prolongées.
Magnan [Recherches sur les centres nerveux, 1893) s'exprime ainsi, au sujet des intervalles lucides : « Le fou intermittent, après un premier accès, revient à la santé, sans que rien trahisse au dehors sa disposition maladive... Au début et pendant une longue période de la maladie, l'intelligence est donc intacte (dans l'intervalle des accès). »
G. Ballet {Traité de médecine de Charcot et Bouchard) exprime la même opinion.
Ce désaccord entre les auteurs allemands et français peut s'expliquer, ainsi que le fait très justement observer Magnan, « par ce fait que le cadre des folies périodiques, trop agrandi, laisse pénétrer un grand nombre de cas appartenant aux dégénérés». Or, ces derniers malades, à organisation mentale défectueuse, sont toujours des déséquilibrés, des anormaux, et par définition, ils restent des malades, même en dehors des accès de dépression ou d'excitation plus ou moins accentués qu'ils présentent fréquemment. Ce fait que l'état mental redevient tout à fait correct dans l'intervalle des accès est même un élément de diagnostic très sérieux entre les intermittents et les malades décrits sous le nom de dégénérés.
Pour nous, nous n'hésitons pas à nous rallier à l'opinion de la majorité des aliénistes français, et nous admettons que les intervalles lucides qui
PATHOLOGIE JIEXT.YLE. 38
PSYCHOSES CONSTITUTIONNELLES
durent plusieurs mois et, à plus forte raison, ceux qui se prolongent pendant plusieurs années représentent pratiquement un retour à l'état normal. Au contraire, les intermittences très courtes, de quelques jours ou de quelques semaines, nous semblent correspondre plutôt à de simples améliorations qu'à une phase de raison complète.
Quand la maladie évolue depuis de longues années, l'intelligence a plus de peine à retrouver son équilibre, les traces de l'accès sont de plus en plus persistantes, et elles ne s'effacent plus complètement, même au cours des intermittences d'une longue durée ; celles-ci, d'ailleurs, sont alors devenues beaucoup plus rares.
Marche de la maladie. — Début. — Les psychoses périodiques débutent, dans la plupart des cas et quelle que soit leur forme, entre vingt et trentecinq ans, et sans causes occasionnelles suffisantes pour en expliquer le développement.
Le début est toujours brusque, sans période prodromique proprement dite, généralement semblable à lui-même dans les accès successifs, et nous rappelons ici l'existence fréquente de ces symptômes qui annoncent de très près et permettent de prévoir l'imminente apparition de l'accès.
On a beaucoup discuté sur la question de savoir si le début a lieu par le stade mélancolique ou parle stade maniaque. En fait, c'est tantôt l'unet.tantôt l'autre qui ouvre la marche. Mais, le plus souvent, dans les accès conjugués, le cycle morbide commence par une phase mélancolique (J. Falret). D'après Ludwig Meyer, ce premier accès mélancolique serait plus intense et plus prolongé que les suivants, et il serait suivi d'un intervalle lucide également plus long. Une fois le roulement des accès établi, l'ordre de succession des deux stades ne varie généralement pas.
La folie à double forme et la folie circulaire peuvent débuter d'emblée sous leur forme définitive. Mais on observe aussi un autre mode de début : le premier ou les premier's accès sont uniquement maniaques ou mélancoliques, et ce n'est qu'après un temps plus ou moins long que la double forme ou la circulaire continue arrivent à se constituer. On a objecté (J. Falret, Ritti) que l'attention n'étant pas fixée sur ce point dès les premiers accès, l'une des phases, peu accentuée, pouvait fort bien passer inaperçue. Cette objection est sérieuse, elle est certainement valable pour certains cas, mais il en existe un grand nombre auxquels elle n'est pas applicable. Nous en trouvons des exemples dans nos tracés, et nous y voyons même le passage successif de l'intermittence simple à la double forme, puis à la circularité définitive.
Quelques observateurs ont voulu établir un rapport entre l'apparition des accès et les saisons de l'année : le stade mélancolique se produirait pendant l'hiver et la période d'excitation pendant l'été. Dans certains cas, les choses se passent ainsi, en effet. Mais les exceiDtions sont tellement nombreuses qu'il est impossible de fixer aucune règle précise à cet égard. Chacune des deux phases se développe indifféremment en été ou en hiver, et il n'est pas du tout rare de voir un accès à double phase complet évoluer au cours d'une saison
PSYCHOSES PÉRIODIQUES OU INTERAIITTENTES
unique. Peut-être pourrait-on dii^e que le retour des accès, après les intervalles lucides, s'opère de préférence au renouvellement des saisons, au printemps surtout et ensuite à l'automne.
Les divers accès de la folie circulaire et de la folie à double forme présentent le plus souvent, dans leur ensemble, comme chez les intermittents en général, une grande uniformité chez le même malade. Cette ressemblance se retrouve encore après de longues années de maladie, oii l'on observe la plupart des manifestations délirantes (idées et actes) qui avaient caractérisé les premiers accès. Cependant, de toutes les formes périodiques, la folie circulaire est celle qui déroge le plus souvent à la loi de ressemblance des accès successifs (J. Falret) : les cercles morbides sont variables dans l'un ou l'autre de leurs éléments, nous aurons l'occasion d'y insister plus loin. Mais, si nombreuses que soient les 'exceptions, cette loi générale n'en subsiste pas moins dans la grande majorité des cas.
Transition d'une phase à Vautre. — ■ Le passage d'une phase à l'autre, dans l'accès à double forme, s'opère suivant trois mod 'S principaux : Par transition brusque ; Par transition lente et progressive ; Par oscillations successives.
Dans les cas de transition brusque, le malade passe subitement de l'excitation ou de la dépression caractérisée à l'état inverse, et le changement s'opère alors très souvent pendant le sommeil (Baillarger, J. Falret, Ritti, Magnan). « Le malade, qui s'est endormi la veille dans l'excitation, se i^éveille, le lendemain dans la dépression » (J. Falret). Ce mode de passage s'observe principalement pour les accès d'une faible durée, de quelques jours à un mois. Il s'observe aussi, dans la folie circulaire à courts accès, entre la phase mélancolique et la phase maniaque.
Quand la transition s'opère d'une façon lente et progressive, on voit « peu a peu l'excitation baisser de niveau, pour arriver eniin à un état de calme plat, aune sorte d'équilibre de raison, que l'on peut comparer au repos passager de la mer, entre la marée montante et la marée descendante. Mais ce calme est très imparfait et de bien courte durée. A peine a-t-on vu disparaître les dernières traces de la période d'excitation que l'on voit déjà poindre les premiers linéaments de la période mélancolique qui commence. Au lieu de remuer sans cesse, d'être poussé à pailler spontanément, le malade n'agit que lorsqu'il y est forcé par une circonstance quelconque ou par une volonté étrangère ; il ne recherche plus avec avidité la société et les conversations d'autrui ; il commence au conti^aire à préférer la solitude de l'isolement, à fuir le monde et à se retirer à l'écart. Ce sont là les signes évidents de la période mélancolique commençante, qui s'acccentue bientôt de plus en plus, pour arriver plus ou moins rapidement à son summum d'intensité » (J. Falret). Pour Falret, Ritti et nombre d'autres observateurs, cette transition par degrés insensibles serait la plus habituelle.
Enfin, le passage d'une phase à l'autre peut se faire /)a?' oscillations succès-
PSYCHOSES CONSTITUTIONNELLES
sives. « On obsei've, dit J. Falret, à plusieurs reprises, des alternatives rapprochées de manie et de mélancolie. Le malade que l'on avait laissé la veille dans un état évident d'excitation, on le retrouve le lendemain tombé dans la dépression. Celle-ci se prolonge pendant quelques jours pour faire place de nouveau à un retour d'excitation, et après plusieurs oscillations de ce genre, d'une durée variable, la période mélancolique finit par s'établir définitivement et d'une manière continue pendant longtemps. »
Ritti pense que ce mode de transition est rare, il dit n'en avoir pas observé d'exemples. Je serais porté, au contraire, avec Magnan, à considérer comme fréquent le passage d'un stade à l'autre par oscillations irrégulières. Il suffit de jeter les yeux sur les tracés ci-dessous pour constater le fait.
Durée des accès et des intermittences. — a.. Accès. — La durée des accès et des intermittences est extrêmement variable suivant les cas. On a cité des accès dans lesquels chaque phase ne durait qu'un jour. Dans d'autres observations la durée des périodes atteint et dépasse une année entière. Ces cas extrêmes sont rares. Le plus souvent, les périodes de l'accès à double forme durent de un mois à six mois, sans qu'il soit possible de donner une formule générale plus précise.
Non seulement la durée des accès offre les plus grandes variations d'un malade à l'autre, mais encore, observés chez un même sujet, les accès sont très inégaux entre eux, et les périodes d'un même accès ne présentent pas davantage de rapports fixes. Quelquefois, les deux phases mélancolique et maniaque ont une durée à peu près égale. Plus souvent, le stade mélancolique est sensiblement plus long (Falret). Mais, dans un très grand nombre de cas, on ne peut saisir aucune règle appréciable, les deux phases sont diversement inégales dans les accès successifs, c'est tantôt l'une et tantôt l'autre qui offre une durée plus considérable. De même, on peut voir se succéder un certain nombre d'accès de durée à peu près égale, bien que formés de deux phases inégales ; — ou bien, au contraire, un accès long est suivi d'un accès beaucoup plus court, et inversement, etc.
b. Intermittences . — Les mêmes différences existent pour les intermittences des accès à double forme. Ces intermittences se prolongent parfois durant plusieurs années, quatre, cinq ans et plus. Le malade rentre dans la vie ordinaire, il reprend ses occupations antérieures, et rien pendant ce long temps ne fait soupçonner qu'il ait subi une atteinte mentale. Puis, sous l'influence d'une cause quelconque, un nouvel accès apparaît. Dans d'autres cas, les intervalles lucides sont infiniment plus courts, ils ne durent que quelques jours ou quelques semaines. Tous les intermédiaires sont possibles et s'observent en fait entre ces deux termes éloignés. D'après J. Falret, dans les cas types de folie circulaire, la rémission dure plusieurs mois, souvent même une année et plus. Mais il est bien évident qu'ainsi comprise la folie circulaire se confond avec la double forme de Baillarger.
Étudiées chez un même malade, les intermittences qui séparent les accès
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successifs ne présentent pas plus de régularité. Il peut arriver qu'elles se reproduisent à intervalles de temps à peu près égaux. La maladie affecte alors le type périodique vrai. Mais ces faits sont rares, ils n'existent guère que dans les accès liés à la menstruation ; et surtout la périodicité ne dure que pendant un certain temps.
En effet, à mesure que la maladie se prolonge, les accès deviennent à la fois plus courts (J. Falret), plus irréguliers et plus rapprochés ; les intermittences deviennent aussi de plus en plus courtes et l'état mental pendant les intervalles lucides de moins en moins satisfaisant ; la maladie tend à prendre le type circulaire continu. C'est là, en somme, la règle la plus générale que l'on puisse déduire d'une observation prolongée, relativement à l'enchaînement des périodes morbides et des intermittences.
Cependant, la maladie, par sa tendance naturelle, n'aboutit pas à la démence. « Sans doute, fait observer J. Falret, ces malades subissent, comme tous les hommes, les effets naturels du progrès de l'âge, qui diminue, dans une certaine mesure, l'activité de toutes les fonctions physiques et intellectuelles... Ils peuvent éprouver, après un grand nombre d'années, un certain degré d'aflaiblissement intellectuel, si on les compare à euxmêmes, à de très grandes distances ; mais, chose remarquable, ils baissent beaucoup moins intellectuellemement et même physiquement que la plupart des autres hommes et surtout que les autres aliénés arrivés à l'état chronique. On voit dans tous les asiles quelques malades atteints de cette forme d'aliénation mentale, parvenus à l'âge de soixante ou soixante-dix ans, ayant conservé, malgré cet âge avancé et malgré l'ancienneté de la maladie, une activité intellectuelle presque juvénile, bien propre à étonner tous ceux qui en sont témoins. » Deux des malades auxquelles se rapportent les tracés que nous donnons ici sont une preuve péremptoire du bien fondé de cette manière de voir. Ces malades sont respectivement âgées de soixante-quinze et de quatrevingt-trois ans ; leur maladie dure depuis soixante ans chez l'une, depuis cinquante-quatre chez l'autre, et non seulement elles ne sont pas démentes, mais leur vigueur intellectuelle serait positivement surprenante pour des personnes du même âge, non aliénées.
Magnan est moins affirmatif, mais son opinion se rapproche beaucoup de celle de J. Falret, que nous adoptons pour notre part. « Plus tard, dit Magnan, il survient une tendance à la démence : un peu d'affaiblissement de la mémoire, de la lenteur dans les conceptions, moins de rectitude de jugement, moins de netteté et de précision dans les idées ; mais on ne doit pas perdre de vue à ce moment qu'en dehors de l'accumulation des accès, on doit tenir compte des progrès de l'âge, car ce n'est qu'api^ès un grand nombre d'années et conséquemment sur des sujets déjà âgés que l'on commence à remarquer la déchéance intellectuelle » (Magnan, loc. cit).
Etiologie. ■ — ■ Les psychoses périodiques mettent en relief, d'une façon toute particulière, l'influence prépondérante de V hérédité awvlc développement des maladies mentales. On ne trouve, en effet, le plus souvent, que des causes
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Un cas de folie périodique [observation empruntée à G. Ballet : les Psychoses, in Traité de médecine de Charcot et Bouchard, Taris, Masson).
[Les triangles rouges représentent les périodes d'excitation maniaque ; les triangles noirs, les dépressions mélancoliques.
2 mois
2 mois
3 moïs
5 mois
2 mois %
12 mois
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PSYCHOSES PÉRIODIQUES OU INTERJIITTENTES
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Délire mélancolique
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absolument banales, parfois même on ne trouve aucune cause appréciable, pour expliquer l'apparition de ces accès multipliés au cours d'une longue existence. A un deoré peut-être plus accentué que la plupart des autres formes de folie, les psychoses périodiques ou intermittentes sont donc essentiellement héréditaires; depuis Falret père et Morel, tous les auteurs sont unanimes sur ce point.
De plus, l'hérédité est souvent similaire.
F'alret père et J. Falret ont eu l'occasion d'observer trois familles différentes, dans lesquelles ils ont pu constater l'existence de la folie circulaire pendant trois générations, chez la grand'mère, la mère et la fille. Doutrebentea publié {Annal. Méd.
psych., 1882) l'observation d'un malade atteint de folie à double forme et dont le père avait présenté « les mêmes particularités morbides ». On trouve des faits semblables dans la thèse de Geoffroy (1861), dans le Traité de Ritti.
G. Ballet a également
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observé une maladie dont les accès périodiques et irrégulièrement alternants avaient existé sous la même forme chez sa mève{Traité de Médecine, loc. cit.).
Au point de vue de l'hérédité, Magnan classe les psychoses intermittentes entre son « délire chronique » et ses « délires des dégénérés » : ce Moins accusée, dit-il, dans la folie intermittente que chez les dégénérés, l'action héréditaire s'exerce plus fortement que chez les délirants chroniques, et les fous intermittents, au point de vue étiologique, viennent s'intercaler entre les deux groupes » {loc cit.).
Folie ciRcrLAiRE.
Tice en, i836.
Début à quarante-trois ans, par manie intermittente ; trois acc
continue. — Après vingt
Marrie surafgue Manie
Exaltation ÉTAT NORMAL Dépression
Délire mélancolique
Stupeur
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6 Fe
+ Ouelcj'LLes idées TrLélancoVCcjiLcs et de- pcrsectLCuOTi^ .
Si on néglige toute considération théorique pour s'en tenir à la seule obsei'vation des faits, on voit que rien ne légitime ce classement : l'hérédité est de règle dans les psychoses intermittentes, et l'on n'a pas invoqué, en dehors d'elle, une seule influence capable de faille comprendre la succession de si nombreux accès, à physionomie toujours la même. Au contraire, on admet généralement, et Magnan tout le premier, que la « dégénérescence » peut être héréditaire ou acquise, sous l'influence de perturbations intra-utérines ou de maladies de l'enfance. G. Ballet, qui a insisté sur ce point, ajoute : « la proposition de Magnan devrait donc être plutôt renversée. Au reste, les faits mêmes rapportés par cet auteur ne nous semblent pas militer en faveur de sa manière de voir. Il cite, entre autres, parmi les intermittents dont il a rapporté l'observation, une femme, fille, mère et sœur d'aliénés; une autre, fille de mère apoplectique, de père ivrogne et exalté, et sœur d'une maniaque chronique : chez un grand nombre de dégénérés on trouve moins que cela. Ce qu'il faut dire, à notre avis, c'est que l'hérédité, forte ou faible, au lieu
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d'aboutir à un état de déséquilibration permanente, dû à un développement défectueux du système nerveux, crée simplement une prédisposition latente qui chez l'intermittent se traduit par des accès de folie plus ou moins éloignés les uns des autres. Ce qui est moins accusé dans ces cas, ce n'est pas à propi^ement parler l'hérédité, ce sont ses conséquences ». (Ballet, loc. cit.).
Les psychoses intermittentes apparaissent le plus souvent à l'âge adulte, de vingt à trente-cinq ans. Parfois cependant elles ne se développent qu'à un âge
l'sonnclle.)
léparés par des intervalles de quatre ans, de huit ans et de trois mois, précédent la double forme aucune trace de démence.
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plus avancé, vers quarante-cinq ans ou même plus tard. Dans ces derniers cas, à l'action prédisposante de l'hérédité s'ajoute celle de causes occasionnelles appréciables : traumatismes crâniens, état puerpéral, infections diverses, choc moral intense, etc. 3Iais répétons que, même dans ces cas, les causes occasionnelles n'ont qu'une influence très secondaire.
Tous les auteurs ont constaté que les accès à double forme et la folie circulaire sont beaucoup plus fréquentes chez la femme que chez l'homme.
Di.\GN0STic. — La première question à résoudre ici est celle de savoir si les accès de manie ou de mélancolie des psychoses intermittentes se distinguent, au point de vue des symptômes, de la manie ou de la mélancolie simples. On est obligé de répondre, d'une manière générale, que les caractères vraiment distinctifs, s'ils existent, sont encore bien mal connus. Le plus souvent, on ne pourra établir le diagnostic d'un accès intermittent simple ou de l'une des phases d'un accès à double forme que par des considérations étran-
Folie circulaire. — Début à quaranie-c
Wfi B.W. Folie dradxxix'e.
Excitation maniaque
ÉTAT NORMAL
Dépression mélancolique
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Excitation maniaque
ÉTAT NORMAL
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