DEUXIÈME PARTIE
(Folies raisonnantes, folies morales, dégénérescences.)
Manie sans délire (Pinel). — Monomanie affective et instinctive (Esquirol) . — Folie morale (Moral insanity, Prichard). — Folie lucide (Ti\da.t). — Délire des actes (Brierre de Boismont). — Manie de caractère (Scipion Pinel). — Folie héréditaire, instinctive (Morel). — Manie raisonnante (Campagne). — Vseudo-nionomanie (Delasiauve). — Folies des héréditaires dégénérés (Magnan). — Folies du caractère (Charpentier).
Sous ces diverses appellations, on a décrit un certain nombre d'états anormaux caractérisés plutôt par des altérations des sentiments, de la volonté et du caractère que par des troubles intellectuels proprement dits.
Le grand nombre de ces dénominations indique, à lui seul, la confusion qui régnait dans les esprits sur la nature et, plus encore, sur les limites de ces groupes morbides. Chaque auteur, en effet, envisageait la question à son point de vue particulier, et les descriptions différaient assez sensiblement d'un auteur à l'autre. On désignait même par un terme identique des états absolument différents. C'est ainsi, par exemple, que les termes /"oh'e raisonnante et monomanie raisonnante étaient, pour Pinel et Esquirol, synonymes de manie sans délire^ tandis que, pour Marc', la monomanie raisonnante est caractérisée par « des actes qui sont la conséquence d'une association d'idées », d'un raisonnement suivi, et il comprenait par là tous les délires systématisés, ce qui est exactement le contraire de la doctrine de Pinel et d'Esquirol. Aussi Foville a-t-il pu dire sans aucune exagération qu' « il n'y a pas, dans la pathologie mentale, de question qui soit plus controversable ni qui ait été l'objet d'un plus grand nombre de discussions ; il n'y en a pas, à coup sur, dans l'étude de laquelle on ait à lutter davantage contre la confusion des mots et souvent aussi contre celle des idées - ».
Il est indispensable d'examiner rapidement les principales phases par lesquelles est passée cette question si complexe.
L Les folies morales ou raisonnantes (de Pinel à Morel). — Dans l'esprit des premiers auteurs qui ont décrit ces états morbides, il s'agissait de démontrer l'existence d'une « lésion isolée des diverses facultés mentales ». Tandis que
' Marc. De la folie, t. I, p. 24i, et t. II, p. 1 et suiv.
2 Foville. Art. Folie instinctive, du Nouveau Dict. de méd. et de chir. pratiques.
les délires étaient l'expression des troubles de l'intelligence, la folie morale ou raisonnante traduisait les altérations dè la volonté et du sentiment, l'intelligence conservant à peu près son intégrité. Après Pinel et comme lui, Esquirol et ses élèves, notamment Georget, Marc, Baillarger, admettent la possibilité d'une lésion isolée, nettement distincte, soit des facultés intellectuelles, soit des facultés instinctives et morales. En Allemagne, Heinroth et Hoffbauer soutiennent la même doctrine, qui était l'application à la médecine mentale de la philosophie dominante.
Ce point de vue théorique est cependant contesté, dès le début, au nom de la clinique et de l'observation directe. En 1819, dans sa thèse inaugurale', Falret père disait, à propos de la manie sans délire : « Soit que nous examinions les caractères généraux qui lui sont assignés par l'auteur, soit que nous pesions les diverses circonstances des faits rapportés à l'appui de cette opinion, nous demeurons convaincu qu'une lésion de l'entendement coïncide dans tous les cas avec une perversion des facultés affectives ». Il repoussait de même plus tard ^, et toujours au nom de la clinique, les diverses nionomanies, dont la création reposait également sur l'idée d'une lésion isolée de facultés particulières. Il soutenait l'existence, dans tous ces cas, d'un trouble intellectuel, plus ou moins étendu, plus ou moins profond, mais toujours appréciable. Les idées de Falret étaient acceptées en Allemagne par Hencke et Griesinger; suivant ce dernier, la création de la manie sans délire doit être considérée comme « un malheur pour la science ».
Avec les travaux de Lucas ^ de Trélat de Moreau (de Tours) de Morel ^ une nouvelle période commence dont les conséquences seront nombreuses et fécondes : c'est la période des recherches méthodiques sur les causes des affections mentales. Le premier effet de ces recherches est de mettre en vive lumière l'influence étiologique de l'hérédité.
Les maladies de l'esprit, dit Bloreau (de Tours), « n'ont pas de raison d'être, si l'on écarte la prédisposition héréditaire. Elles ne sont, en réalité, dans l'immense majorité des cas, que le développement naturel d'un principe morbide déposé par la transmission héréditaire dans la constitution d'un individu » (loc. cit.^ p. 118). Et il pense que l'on peut reconnaître à certains caractères spéciaux les affections mentales transmises par l'hérédité.
II. La folie héréditaire (Morel, Legrand du Saulle, J. Falret). — Morel s'élève à une conception plus large et plus générale. Il considère les nombreuses manifestations de la folie morale ou raisonnante, de la folie instinctive ou impulsive, comme autant à& symptômes à?:?, aliénations héréditaires. \\ décrit d'une façon magistrale les caractères essentiels de ce nouveau groupe,
' J.-P. Falret. Observations et propositions médico-cliintrgicales, th. Paris, 1819, p. 10. - De la non-existence de ta monomanie, in Maladies mentales, par J.-P. Falret, 1864. 'Lucas. Traite pliilosopliique et plnjsiologique de l'Iiére'dite' naturelle. Paris, 1847. * Trélat. Des causes de ta folie. Annal, méd.-psj'ch., 1836. " Moreau (de Tours). La ■psycliotogie morbide, Paris, 18b9.
" Morel. Traité des dégénérescences ptiysiques, intellectueltes et morales de t'espèce liumaine, Paris, J.-B. Baillière, 1857. Traité des matadies mentales, Paris, Masson, 1860.
PSYCHOSES CONSÏITUTlOiNNELLES
la Folie héréditaire, et il lui assigne « une place importante dans les dégénérescences de l'espèce humaine w ; mais il en distrait les états d'obsession pour en faire une affection distincte, le « délire émotif ».
La folie héréditaire, telle que la conçoit Morel \ comprend les « affections nerveuses qui se transmettent, soit comme affections nerveuses identiques, soit comme affections nerveuses progressives ou transformées. Mais dans leur forme progressive ou transformée, ces affections ne perdent pas leur caractère originel; elles restent des maladies du système nerveux ». Morel divise les aliénations héréditaires en quatre classes :
La première comprend les folies héréditaires dues à la simple exagération du temi^érament nerveux chez les parents, les anomalies des facultés intellectuelles et affectives, les idées fixes, les excentricités.
La deuxième classe comprend le délire des sentiments et des actes avec conservation apparente de l'intelligence : manie instinctive et impulsive, manie raisonnante, folie morale, perversions du sens génésique.
Dans la troisième classe se rangent les tendances précoces et innées pour le mal, chez des sujets à l'intelligence peu développée (débiles). Demi-aliénés, demi-criminels, ces sujets aboutissent fréquemment à la démence précoce.
A la quatrième classe appai^tiennent « les folies héréditaires au type intellectuel, physique et moral franchement caractérisé par des anomalies morbides congénitales : imbécillité, idiotie, crétinisme ».
J.Fali'et^ combat, à l'exemple de son père, la manie sans délire et les diverses monomanies, en tant que maladies autonomes ; il adopte dans leur ensemble les idées de Morel sur la folie héréditaire, mais en les modifiant sur certains points. Les travaux de Bariod^ de Mandon '', de Zabé inspirés des idées de Falret et de Morel, sont spécialement dirigés contre la doctrine des monomanies. Legrand du Saulle consacre une série de leçons à la folie héréditaire, comprise au sens de Morel etc.
in. La dégénérescence mentale. — • Sous l'influence de Krafft-Ebing, de Schûle, de Morselli, deMagnan, etc., la question des folies raisonnantes passe du terrain de Vhérédité au terrain plus large de la dégénérescence mentale. On reprenait l'idée de Morel, mais pour l'étendre considérablement.
Magnan et ses élèves se sont attachés d'une façon toute particulière à la descrij^rtion de l'état mental des dégénérés et à l'étude approfondie des obsessions, des impulsions, des aboulies, considérées comme des manifestations propres de la dégénérescence ; Magnan désigne ces états par le terme expressif de syndromes épisodiques ou encore de stigmates psychiques de la
' Traité des maladies mentales, p. 5)3.
° J. Falret. Folie raisonnanle ou folie inorale, Soc. méd.-psj'ch. , 1866. Des signes physiques, intellectuels et moraux de la folie héréditaire, id.', 188.D-1886.
• ^ Études ciitiques sur les monomanies instinctives, 7ion-existence de cette forme de maladie mentale, .t\\. Paris, 18o2.
* Mandon. Histoire critique de la folie instantanée, temporaire, inslinclive. Paris, Baillière, 1862.
s Zabé; Des aliénés incendiaires devant les tribunaux, tii. Paris, 1807. " Legrand du Saulle. La folie héréditaire, Paris, 18.73.
dégénérescence mentale. Ces syndromes ont été l'objet de nombreux travaux, parmi lesquels nous mentionnerons principalement ceux de Garnier, Legrain, Saury, Sérieux, etc., que nous aurons l'occasion de citer chemin faisant. Les dégénérés délir'eraient aussi d'une façon très spéciale ; de telle sorte que la folie des « héréditaires dégénérés » pourrait être subdivisée en trois parties principales : État inental, syndromes, délires.
Comme Morel, Magnan admet que la dégénérescence mentale est le plus ?,o\\.\Qïii héréditaire, mais qu'elle peut être acquise. Il groupe aussi les dégénérés en quatre classes^ :
La première classe est représentée parles sujets à intelligence brillante, mais mal équilibrée, ce sont les originaux, les bizarres, les excentriques que l'on peut comprendre sous la rubrique : déséquilibrés ou dégénérés supérieurs.
La deuxième classe comprend les débiles, la troisième et la quatrième renferment les imbéciles et les idiots.
Ces trois dernières classes ont pour caractère commun la faiblesse d'esprit; « il n'est pas possible d'établir entre chacune d'elles une limite absolument tranchée. Les transitions sont insensibles, mais la démai'cation se dessine entre les types extrêmes. »
D'après Régis, qui adopte aussi la doctrine de la dégénérescence « les dégénérescences d'évolution ne sont pas de simples accidents de la vie psychique, mais de véritables tares originelles. Elles se traduisent aussi bien dans l'ordre physique que dans l'ordre psychique par des déviations embryogéniques ou malformations qui portent le nom de stigmates de dégénérescence. » (Morel, Magnanj Régis distribue les dégénérescences en quatre genres : i" les Désharmonies (défaut d'équilibre, originalité, excentricité) ; 2° les Neurasthénies (idées fixes, impulsions, aboulies) ; 3" les Phrénasténies (délirantes, raisonnantes, instinctives) ; 4° les Monstruosités (imbécillité, idiotie, crétinisme).
La doctrine de la « dégénérescence » ne paraît cependant pas avoir supprimé les difficultés, éclairci les obscuintés.
D'abord, la notion de dégénérescence est, en elle-même, absolument imprécise et, jusqu'à un certain point, arbitraire. Où commence, où finit cet état ? Quels symptômes lui appartiennent légitimement, et n'en est-il pas, dans le nombre, qui résultent d'influences pathologiques accidentelles, n'ayant inen à voir avec une déviation constitutionnelle ? Quelle est l'importance relative des stigmates d^7s de dégénérescence, soit dans l'ordre physique, soit dans l'ordre psychique ? Autant de questions que chaque auteur peut résoudre à sa guise, et l'on sait qu'en fait les divergences sont nombreuses.
Les conséquences tirées d'une notion aussi incertaine, aussi vague, ne pouvaient être elles-mêmes bien rigoureuses. Aussi, parmi les auteurs qui admettent franchement la doctrine, voit-on que l'entente ne se fait pas sur l'extension à donner au mot, sur les catégories de malades qu'il convient de ranger
' Magnan. Leçons cliniques sur les maladies mentales, 1882-1891. Magnan et Legrain. Les dégénérés. Biblioth. Charcot-Debove, 189.o.
- Régis. Manuel pratique de médecine mentale, 2» édit. Paris, Ooin, 1892.
PSYCHOSES CONSTITUTIONNELLES
sous la même rubrique. Krafft-Ebing, par exemple, classe dans les psychoses dégénératives, non seulement les anciennes folies morales ou instinctives, les obsessions, les perversions, etc., mais aussi les folies périodiques et la para- I noia chronique. Schûle refase d'aller aussi loin. Il place dans les dégénérescences la paranoïa aiguë ou originelle, mais il soutient, contre Krafft-Ebing, que la paranoïa chronique, acquise (dont le type est le délire de persécution systématique, type Lasègue-Falret), ne peut être considérée comme une psychose dégénérative, et il la range dans une catégorie intermédiaire à la dégénérescence et aux psycho-névroses, dans les psychoses du cerveau invalide.
En France, Magnan, qui s'est consacré plus que tout autre à la défense et au [développement des idées de Morel, Magnan se sépare à la fois de Morel, des auteurs allemands et même de quelques-uns de ses propres élèves. Il réunit aux dégénérescences le délire émotif que Morel en avait exclu ; — il leur oppose d'une façon absolue son « délire chronique » (psychose systématique type), alors que Krafft-Ebing en fait une forme franchement dégénérative et Schule une forme voisine ; — il exclut des dégénérescences les psychoses intermittentes, tandis que deux de ses élèves, Saury et Legrain ^ n'hésitent pas à classer, comme les auteurs allemands, toutes les formes intermittentes et périodiques dans le vaste groupe des folies dégénératives.
Ces divergences ne sont pas les seules ni peut-être les plus importantes. 11 en est d'autres qui portent sur la notion elle-même de dégénérescence, et qui montrent tout ce qu'elle a de flottant et d'incertain. Pour Magnan et la plupart des auteurs français qui admettent la théorie des psychoses dégénératives, celles-ci présentent parmi leurs caractéristiques importantes ces obsessions et ces impulsions que Magnan dénomme précisément stigmates psychiques de la dégénérescence. Il est cependant un certain nombre d'autres auteurs qui n'acceptent pas cette manière de voir et qui séparent plus ou moins les obsessions et les impulsions de la dégénérescence : c'est ainsi que Krœpelin, ïamburini, Amadei et Tonnini, Tanzi et Riva, Morselli, etc., soutiennent que la folie du doute, que les obsessions et les impulsions sont souvent étrangères à la dégénérescence ; Thomsen 2 ne croit pas que l'on puisse considérer les « états obsédants » comme appartenant à la folie héréditaire ou dégénérative. Dagonet (Traité) range les obsessions dans les dégénérescences, mais il en exclut la folie morale et les impulsions, etc.
Mais si quelques auteurs s'efforcent de restreindre et de limiter le terrain de la dégénérescence, il en est d'autres qui, en présence de ces multiples difficultés, veulent au contraire élargir ce terrain et l'étendre de plus en plus. C'est ainsi qu'après les intermittents et les délirants systématiques on a fait entrer dans le cadre delà dégénérescence les paralytiques généraux (Wille, P. Nœcke ^).
' Saury. Élude clinique sur la folie héi'éditaire. Paris, 1886. Legrain, thèse Paris, 1886.
- Contribution à l'étude clinique des idées obsédantes et des états psychiques analogues. Archiv. f. psych., 1895. Anal, par Lwoff in Arcli. de neurol., 1896, t. L P- 1*3.
^ V. Rogues de Fursac. Des stigmates de dégénérescence chez les paralytiques généraux, tli. de Paris, 189^.
PSYCHOSES CHEZ LES SUJETS A PRÉDISPOSITION APPAREiNTE 623
F. Raymond insiste sur le rôle de la dégénérescence dans l'hystérie, l'épilepsie, le goitre exophtalmique, les chorées, les tics, la maladie de Parkinson, le tabès, la paralysie générale ', etc., mais il ajoute cependant qu' « il n'y a aucune nécessité à étendre la dégénérescence au point qu'elle embrasse tout le domaine de la pathologie nerveuse » {loc. cit., p. 529).
A. Joffroy fait le dernier pas, et, pour lui, la notion de dégénérescence se confond avec celle ùç, prédisposilion, avec celle d'hérédité nerveuse. Pressé par les faits, et tout en distinguant un groupe particulier de folies héréditaires dégénératives, Morel avait déjà reconnu que, « dans la presqtce gé^iéralité des cas, la folie est un état de dégénérescence - ». Pour A. Joffroy, « les dégénérés forment, non pas un petit gi^oupe restreint et isolé au milieu de l'aliénation mentale, mais une famille excessivement nombreuse, dont chacun des membres se présente avec sa physionomie individuelle. Tous cependant sont réunis par ce lien commun, à savoir : que leur système nerveux présentant des points d'une résistance insuffisante sera presque fatalement atteint d'un trouble organique ou fonctionnel, lorsque l'occasion se présentera. La fatalité pèse sur ces sujets. Ainsi comprise, la dégénérescence s'étend sur toute la pathologie mentale, sur la plupart des affections nerveuses et aussi sur la plupart des maladies dues à un trouble de la nutrition : arthritisme, diabète, rhumatisme, goutte, etc. ^ ».
Si la dégénérescence est tout cela — et, par voie de conséquence, on ne peut guère se refuser à l'admettre — elle devient un caractère très général, anthropologique ai pathogénique, comme le dit J. Falret, mais elle ne correspond aucunement à une notion nosologique bien définie. Par cela même qu'il est vague et imprécis, le mot a été employé pour désigner une foule d'états dissemblables autant par les symptômes que par la marche et la terminaison, parfois même par leur nature. Le seul point commun à tous ces états si différents par ailleurs est, en réalité, un caractère négatif : c'est leur irrégularité, c'est l'impossibilité de les faire rentrer dans les groupes bien définis, régulièrement constitués. C'est, au fond, par une véritable élimination qu'a été établie la catégorie dégénérescence : elle recueillait ce qui ne pouvait trouver place ailleurs. « On a fini, dit B. Bail, par créer avec la dégénérescence une sorte de remise qui sert à loger, sans aucun effort d'esprit, tous les cas embarrassants *. » Destinée à l'emplacer avantageusement la doctrine de la folie héréditaire, la théorie de « la folie des dégénérés » n'a pas plus dissipé les obscurités de la folie héréditaire que celle-ci n'avait triomphé des difficultés soulevées par la folie raisonnante ou par la folie morale. Foville, nous l'avons vu, disait de celle-ci que, dans aucune autre question, « on n'avait eu à lutter davantage contre la confusion des mots et souvent aussi contre celle des idées ». Mendel est aussi sévère pour la doctrine de la dégénérescence lorsqu'il dit : « M. Cramer a raison, a mon sens, de faire
' F. Raymond. Clinique des maladies du système nerveux, 1" série, 1894-1893.
* Traité des dégénérescences, p. 34o.
^ Joffroy. Folie clioréique. Semaine médicale, 1893.
^ Bail. Leçons sur les maladies mentales, 2° édit., 1890, p. 996.
PSYCHOSES CONSTITUTIONNELLES
remarquer que le mot dégénérescence en bien des cas n'explique rien, et qu'il obscurcit plus qu'il n'explique l'état des choses^ ».
Mon savant maître, J. Falret ^ me semble avoir très heureusement et très justement indiqué la nature et les limites de cette question de la dégénérescence, obscurcie par une extension abusive : « Je suis très convaincu, dit J. Falret, que Morel a ouvert une voie nouvelle et féconde en proclamant la théorie générale de la dégénérescence, c'est-à-dire en étudiant les transformations successives des maladies nerveuses et mentales dans les familles, par l'effet de l'hérédité accumulée, aboutissant, en définitive, après plusieurs générations et plusieurs aggravations, à la stérilité et à l'extinction de la race. J'admets également, avec Morel et Magnan, que cette influence de l'hérédité morbide, nerveuse et mentale, accumulée dans une même famille, entraîne comme conséquence inévitable la production de certains stigrnates physiques et psychiques qui témoignent chez les descendants de ces familles dégénérées de l'origine héréditaii^e des maladies diverses dont ils sont atteints, et j'ai moimême insisté, autrefois, dans plusieurs séances de notre Société et dans mes leçons cliniques, sur l'existence de ces caractères spéciaux des folieshéréditaires.
« Mais là se borne mon adhésion à la théorie générale des dégénérescences, telle qu'elle a été établie par Morel. Je suis très partisan de cette théorie générale, comme doctrine anthropologique et patiiogénique, mais non comme méthode nosologique. Je la considère comme applicable à la pathologie générale des maladies mentales et non à la pathologie spéciale. J'adiuets, en un mot, qu'il existe des folies héréditaires et non une folie héréditaire, ou folie des dégénérés, ayant des caractères spéciaux. » Les caractères propres aux héréditaires sont « des caractères de races ou de familles, applicables à un grand nombre d'espèces ou de variétés de maladies mentales » ; ils sont donc trop généraux pour servir utilement à une classification nosologique. « Pour résumer, ajoute J. Falret, mon opinion générale sur la théorie des dégénérescences, telle que la conçoivent M. Magnan et ses élèves, je dirai que la folie des dégénérés, embrassant dans son vaste cadre les formes les plus variées de la folie, représente à mes yeux comme un immense océan, sans limites et sans fond, dans lequel viendraient s'engloutir et disparaître successivement toutes les espèces et toutes les variétés les mieux établies et les plus naturelles des maladies mentales. »
Il vaudrait donc mieux abandonner l'épithète de dégénérés, laquelle implique une notion doctrinale, pour s'en tenir à celle de déséquilibrés, qui n'a d'autre prétention que de constater un fait, une manière d'être de certains sujets dont le trait dominant est, en effet, l'irrégularité, la dysharmonie, le défaut d'équilibre dans les manifestations mentales, et cela aussi bien dans leur état habituel que dans le cours des accidents pathologiques si fi^équents chez eux. On povirrait adopter encoi-e, en se plaçant au même point de vue,
' Société psychiatrique de Berlin, séance dû 17 mars 1894. (Voy. Arch. de neurol., 1894, t. II, p. 488.)
- .1. Falret. Des variétés cliniques du délire de persécution, Annal, méd.-psych., juillet-novembre 1896.
le iervae phrénaslhénie, proposé par E. Régis, ou celui àepsychaslénie, indiqué par P. Janet.
Nous désignerons par ces termes qui s'équivalent les individus chez lesquels une constitution mentale défectueuse, irrégulièi'e (sous l'influence de l'hérédité ou par l'action d'une cause pathologique quelconque), se trahit au dehors par de nombreuses anomalies physiques et psychiques, dont l'ensemble constitue les signes de la prédisposition apparente aux affections cérébrales. Ces individus se distinguent des sujets considérés comme normaux, tant dans leur état ordinaire que dans leurs états pathologiques. Leur état mental habituel aide à comprendre les particularités des différents troubles psychopathiques qui peuvent survenir chez eux ; c'est pourquoi il est indispensable de décrire d'abord cet état mental, dont rimporlanceest plus grande encore que celle des stigmates physiques.
Des troubles cérébraux variés se développent de préférence chez ces prédisposés. Les uns ne sont qu'une exagération maladive de quelques-unes de leurs tendances naturelles, ils sopt permanents ou, au moins, d'une très longue durée, et ils se manifestent par des altérations du caractère et des actes qui relèguent au second plan les désordres intellectuels proprement dits; aussi désigne-t-on souvent ces troubles par l'expression d'anomalies ou de folies du caractère. Nous conserverons cette dénomination, qui correspond à une réalité clinique, et nous comprendrons dans les états morljides dit caractère la manie raisonnante, la folie morale et le délire des persécutés-persécuteurs. Ces trois états présentent nombre de symptômes communs, mais ils se distinguent par des particularités suffisantes pour légitimer une description séparée.
D'autres troubles qui peuvent exister à l'état isolé ou s'associer aux précédents, sont ordinairement transitoires et peuvent être considérés comme des accidents mentaux. Parmi ces derniers, les uns affectent surtout Vémotivité et la. volonté : ce sont les obsession- et impulsions conscientes; les autres affectent surtout l'intelligence ; ce sont les délires proprement dits. Nous suivrons dans notre description l'ordre que nous venons d'indiquer.