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PREMIER

A. — Étiologie.

Depuis les travaux de Lucas, de Morel, de Moreau (de Tours), de Falret, de Magnan, etc., il est hors de doute que, dans la plupart des cas, les folies morales, raisonnantes, dégénératives, reconnaissent pour cause l'hérédité. Cependant, et bien qu'on ait appliqué à ces états morbides la dénomination de folies héréditaires, l'hérédité n'en est pas la cause exclusive.

D'après Mo rel, les « aliénations héréditaires » suivraient une évolution progressive et régulière, depuis «la simple exagération du tempérament nerveux » jusqu'à (c l'imbécillité, l'idiotie et le crétinisme ». L'accumulation des influences héréditaires morbides aboutirait à la dégénérescence, qui est « une déviation maladive du type normal de l'humanité », déviation dont le dernier terme est la stérilité. Mais cette marche progressive de l'hérédité est enrayée par de nombreuses influences qui peuvent faire remonter vers l'état normal la « variété maladive », influence d'un générateur indemne de tares, croisement des races, progrès hygiéniques, etc.

Du reste, le terme hérédilé ào'ii être entendu ici au sens le phis large. Morel, qui a insisté particulièrement sur l'hérédité des affections nerveuses, n'a pas manqué de signaler également l'action qu'exercent sur la descendance les grandes intoxications : l'alcoolisme en première ligne, l'opium, le tabac, le plomb, les substances alimentaires altérées (Pellagre), le paludisme, etc. ; toutes ces in toxications s'exerçant à l'état chronique sont capables de modifier et d'abâtardir la race, par conséquent de déterminer, par voie d'accumulation héréditaire, les tares physiques et psychiques les plus graves. Une hygiène défectueuse, la constitution géologique du sol (crétinisme) peuvent produire les mêmes résultats.

Toutes les maladies chroniques graves, qui altèrent profondément l'organisme, sont susceptibles de déterminer chez les descendants des accidents nerveux ou des troubles psychiques; à ce point de vue, les recherches de Charcot sur la goutte et le diabète, celles de Parrot et de Fournier sur la syphilis, semblent bien démonstratives. On peut dire la même chose de la tuberculose ; le professeur Grasset soutient depuis longtemps qu'elle joue un rôle dans le développement de l'hystérie ; il est fréquent de la rencontrer aussi chez les ascendants des sujets déséquilibrés.

h' âge avancé des parents, ou seulement de l'un d'eux, au moment de la

conception, favorise chez l'enfant les anomalies de développement du système nerveux.

Quant à la consanguinité, au sujet de laquelle on a tant discuté, elle n'a une action néf;iste que si les conjoints sont eux-mêmes tarés ; ces tares des parents s'accumulent alors presque sûrement chez les enfants, comme il est habituel dans tous les cas d'hérédité convergente.

En dehors de l'hérédité, on a invoqué différentes causes qui peuvent agir soit sur le germe, soit sur le fœtus, soit sur Y enfant en bas âge.

L'influence,, sur le développement de l'enfant, de l'état des parents au moment de la conception est connue depuis la j^lus lointaine antiquité : les émotions tristes et Vivresse, notamment, étaient considérées comme capables de produire diverses anomalies physiques et psychiques. L'ivresse du père ou de la mère paraît avoir souvent pour conséquence l'épilepsie ou l'idiotie de l'enfant. Bien qu'il soit ordinairement difficile de reconnaître le coït fécondant, il est des cas dans lesquels l'affirmation est possible (coït unique, par exemple). Dans une discussion à la Société médico-psychologique, Christian a insisté sur ces faits, qu'il faut distinguer des cas de transmission héréditaire'.

On a peut-être exagéré l'influence des émotions de la mère, pendant la grossesse, sur le développement ultérieur de l'enfant, et il n'est pas démontré que la contemplation de belles œuvres d'art soit capable de multiplier les exemplaires, même réduits, de l'Apollon du Belvédère. Mais il n'est guère contestable que des émotions dépressives ou prolongées, ou encore des frayeurs vives puissent, pendant la grossesse, modifier parallèlement le système nerveux de la mère et celui de l'enfant. Les intoxications, les maladies graves, les traumatismes qui atteignent le foetus ont une action plus active encore sur le développement, et il importe de ne pas la confondre avec celle de l'héré- -dité (Bouchereau) La réalité de l'influence des maladies du fœtus sur son développement ultérieur est dénaontrée par l'expérience. Dareste a depuis longtemps établi que des lésions accidentelles de l'embryon peuvent déterminer la production de malformations diverses. Plus récemment, Féré a également produit de nombreuses anomalies chez des poulets, en soumettant les œufs à l'influence de différents toxiques, et notamment de l'alcool ^

Les maladies de l'enfance sont encore une cause fréquente des défectuosités soit physiques, soit mentales, qui apparaissent plus tard. Le rachitisme, par exemple, peut altérer le développement du cerveau et du crâne (Krafft- Ebing) ; il en est de même des maladies infectieuses, qui s'accompagnent de fièvre et de convulsions et qui déterminent parfois des lésions méningées ou cérébl^^les ; la fièvre typhoïde, la diphtérie, la. syphilis héréditaire, paraissent les plus actives à ce point de vue. On a invoqué aussi la scarlatine, la rougeole, la coqueluche, les oreillons, etc. Le traumatisme crânien auquel Lasègue

* Des signes physiques, intellectuels et moraux de la folie lie't-édi taire, Soc. méd.-ps}xh., 1885-1886.

= Id., Id.

'■' Ch. Féré. Malformations produites par imprégnation par l'alcool des œufs fécondés, Soc. de Biol., 1894.

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attachait une si grande importance, peut également troubler le développement organique et fonctionnel du cerveau ; V onanisme précoce et répété a une influence analogue.

Esquirol avait bien vu toute l'importance des affections qui atteignent le fœtus ou l'enfant, et qui, en troublant son développement, peuvent devenir une cause de désordre permanent. Cotard y insistait, à la Société médico-psychologique ^ et il tendait à reconnaître à ces causes une influence plus grande que celle de l'hérédité dans la production de la dégénérescence. « L'hérédité même, disait-il, lorsqu'elle existe, ne prouve pas que ces autres causes soient inactives ; je vais plus loin, je demande si ce ne sont pas ces mêmes causes qui déterminent la forme dégenérative, l'hérédité étant i^éduite à son rôle étiologique général... Les soi-disant héréditaires sont donc avant tout des congénitaux, des infantiles ou même des juvéniles ; leur propre caractère est d'avoir été frappés pendant la période de croissance et de présenter par conséquent des arrêts de développement et des malformations aussi bien au physique qu'au moral. La cause qui a agi importe peu, c'est l'âge oii le malade a été atteint qui détermine la forme du mal. »

Cette manière de voir, à la fois ingénieuse et très clinique, n'a pas été généralement adoptée, puisque, ainsi que nous l'avons dit au début de ce paragraphe, la plupart des auteurs considèrent l'hérédité comme la cause de beaucoup la plus importante des diverses anomalies psychiques. Mais, s'ils ne lui attribuent qu'une importance secondaire, ils admettent cependant l'influence des causes morbides qui s'exercent sur le fœtus et sur l'enfant.

B. — État mental des prédisposés.

(Déséquilibrés, Héréditaires, Dégénérés.)

Les sujets déséquilibrés, prédisposés aux affections mentales soit par l'hérédité soit par une autre cause quelconque agissant à une période peu avancée du développement, présentent dès l'enfance ou dès la puberté de nombreuses anomalies de l'intelligence, du caractère et du sens moral. Ces anomalies permanentes sont les signes révélateurs de la prédisposition ; elles constituent l'individualité psychique des sujets, elles caractérisent leur manière d'être ordinaire et leur état mental habituel.

Plus ou moins nombreuses, plus ou moins graves, ces anomalies peuvent toutes se ramener à un manque de pondération et d'équilibre dans les diverses manifestations de l'activité mentale, manque d'équilibre qui dure toute la vie et qui est complètement indépendant des états pathologiques plus accusés, très fréquent chez les individus dont il s'agit.

Cette déséquilibration fondamentale est le trait principal de leur état psychique. Elle porte sur toutes les opérations mentales, sur toutes les facultés, considérées soit isolément, soit dans leurs rapports réciproques. Le moral, le caractèx'e sont ordinairement plus altérés que l'intelligence elle-même, et « le

' Foc. méd.-psych., 25 janv. 1886.

contraste très marqué entre la lucidité intellectuelle et les troubles moraux » (J. Falret)est habituel. Mais ce contraste peut être inverse ; clans certains cas, beaucoujo plus rares à la vérité, l'on observe des prédisposés qui, avec une conduite sage, avec des habitudes morales régulières, ont un développement intellectuel très incomplet, des lacunes profondes pour certains ordres de connaissances.

J. Falret a décrit avec une grande justesse l'état mental particulier à ces sujets : « Il est, dit-il quelques individus prédisposés à la folie dès leur naissance, dont la maladie a pris sa source chez les ascendants, et qui, dès les premiers âges de leur existence, manifestent dans leurs idées, dans leurs sentiments et dans leurs penchants, des particularités tellement notables, des bizarreries tellement prononcées, qu'ils se distinguent déjà de tous les autres enfants du même ùge, et sont marqués dès leur enfance du stigmate indélébile de la folie... Ces signes vont s'exagérant de plus en plus à mesure qu'ils avancent dans la vie.. ; l'incubation de la folie se produit ainsi chez eux peu à peu, et se confond pour ainsi dire, par nuances insensibles, avec l'état de prédisposition qui constitue comme le caractère normal de ces individus depuis leur naissance. »

Les anomalies de l'émotivité et de la A^olonté sont particulièrement fréquentes chez ces enfants prédisposés. Ordinairement très impressionnables, très excitables, ils ont des sympathies et des antipathies soudaines et très vives; ils s'irritent avec une extrême facilité, et leurs accès de colère s'accompagnent fréquemment d'actes de violence ; mais, par une sorte de compensation, ils sont très accessibles à la tristesse, à l'abattement, et ils épi^ouvent, pour des futilités, des chagrins violents, de véritables désespoirs qui les poussent à des actes funestes. Ce sont ces enfants qui, pour une réprimande ou une punition légère, se sauvent du collège ou de la maison paternelle, qui, parfois, vont jusqu'au suicide. Leur sensibilité est aussi mobile qu'elle est vive, et ils passent rapidement du rire aux larmes, de l'attendrissement à la colère. De volonté inconsistante, ils sont pleins d'ardeur au travail pendant un certain temps, mais ils se découragent aussitôt si le succès ne répond pas à leur effort passager.

Quelques-uns présentent une apathie complète, une paresse de corps et d'esprit allant jusqu'à l'inertie ; indifférents à tout, non seulement ils négligent leurs devoirs d'écoliers, mais encore ils abandonnent leurs jeux, ils ne manifestent aucune affection pour leurs proches ; leur sensibilité semble éteinte, ils n'aiment rien ni personne.

Dans l'un et l'autre cas, ces enfants sont très difficiles à gouverner ; rebelles à toute discipline, ils désolent leur famille et découi-agent leurs maîtres. II n'est pas rare d'observer chez eux des tendances plus ou moins marquées aux obsessions et aux impulsions, des terreui^s nocturnes, etc.

Dans le domaine de l'intelligence, les anomalies sont encore fréquentes. Morel insistait sur la prédominance de telle ou telle disposition, de telle ou

' J. Falret. Folie raisonnante ou folie morale. Soc. inéd.-psych., janvier 1866.

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telle aptitude, surtout pour les arts crimagination, chez des sujets à intelligence par ailleurs confuse ou bornée : « Ce phénomène remarquable se retrouve jusque dans les variétés les plus dégénérées des folies héréditaires, dans l'imbécillité, par exemple ».

« L'intelligence de ces enfants, dit encore J. Falret', présente les mêmes singularités et les mêmes contrastes que leur moral. 11 y a chez eux une grande inégalité dans le développement relatif des diverses facultés intellectuelles, il y a désharmonie, ou absence d'équilibre, entre elles : les unes sont très développées et les autres, au contraire, à l'état rudimentaire ; des mémoires spéciales à côté de lacunes flagrantes dans d'autres facultés supérieures ; des aptitudes particulières pour le dessin, la peinture, la musique, le calcul existent à côté de lacunes énormes dans les facultés de jugement, de comparaison et de réflexion. » C'est en effet le jugement et la réflexion qui manquent le plus aux sujets de cette catégorie, non pas seulement dans l'enfance, mais pendant leur existence tout entièi-e. Leurs aptitudes particulières sont quelquefois à ce point développées qu'ils peuvent faire illusion pendant un certain temps. Apprenant avec une extrême facilité, ils sont les premiei's de leur classe, on les considère comme de petits prodiges (Falret, Legrand du SauUe), jusqu'au jour 011, par suite d'un arrêt inexplicable dans leur développement intellectuel, faisant faillite à toutes leurs promesses, ils manifestent rapidement une infériorité déploi^able.

Il convient de mentionner spécialement, à côté des caractères généraux que nous venons d'indiquer chez ces enfants, ce -qui concerne les instincts, et surtout l'instinct sexuel. 11 est assez fréquent, mais il est loin d'être constant, d'observer chez les enfants prédisposés des instincts violents et i3ervers, de la méchanceté et même de la cruauté envers leurs camarades ou à l'égard des animaux, une tendance marquée au mensonge et au vol, etc. De même, l'instinct sexuel est précoce chez un grand nombre de ces sujets, ils se livrent de bonne heure à la masturbation, ils présentent même parfois des perversions sexuelles (Westphal, Krafft-Ebing, Magnan, etc.). Ces enfants « presque dépourvus de sens moral et plus voisins des jeunes cr-iminels, prédisposés à tous les vices et à tous les crimes, que des autres enfants, nés dans des conditions normales et régulières » (J. Falret), sont placés à « l'origine commune du crime et de la folie ». Ces enfants à instincts mauvais et pervers évoluent plus spécialement, après la puberté, vers la folie morale proprement dite. I La puberté est, en effet, pour les prédisposés en généi"al, une échéance j^i-CAy*^. ' particulièrement grave, solennelle, peut-on dire. « Peu d'héréditaires, dit Schûle-, peuvent doubler ce premier écueil. » J. Falret a particulièrement insisté sur la direction qu'imprime la puberté aux tendances de ces sujets : « Les enfants ainsi prédisposés, écrit-iP, quand ils arrivent à l'époque de la puberté; et même auparavant, ont souvent à subir des crises physiques et morales... Le mouvement de la puberté s'accomplit chez eux d'une façon

^ Art. Responsabilité légale des aliénés, Dict. encyclop. des sciences médic. 1876. ' Traité, p. 433.

^ Dict. encyclop.. Art. Responsabilité.

souvent incomplète et insuffisante... A la suite d'accidents nerveux d'espèces varie'es, l'état moral de ces individus peut prendre alors deux dii'ections différentes. Dans le chemin de leur vie, il se produit une sorte de bif urcation : les uns deviennent des êtres abaissés, ils perdent l'activité de leurs facultés précoces, et cette disparition de quelques facultés brillantes, qui masquaient le fond de faiblesse relative de leur intelligence, le laisse apparaître dans toute sa nudité. Ils se montrent alors tels qu'ils sont, des faibles d'esprit h, des divers degrés^, des demi-imbéciles... C'est la voie de l'imbécillité, de la démence précoce ou de l'idiotie, comme l'a très bien fait remarquer Morel. Les autres, au contraire, suivent une autre voie... qui, selon moi, rattache étroitement, par l'origine comme par la symptomatologie, les folies raisonnantes aux débilités intellectuelles, à l'idiotie partielle et à l'imbécillité... Au lieu de tourner à la débilité intellectuelle et à l'imbécillité, ces individus tournent à la folie morale ou à la folie des actes.., etc. ».

Après la puberté, ceux de ces sujets qui n'ont versé ni dans la démence précoce ni dans la folie morale caractérisée restent tels qu'ils étaient avant, c'est-à-dire des êtres incomplets, des excentriques, des originaux, en un mot des déséquilibrés s'adaptant difficilement aux conditions morales et sociales ordinaires.

Suivant que leurs facultés intellectuelles sont plus ou moins abaissées, suivant que leurs tares morales sont plus ou moins graves, ils végètent à des degrés plus ou moins élevés de l'échelle sociale. Mais, quelle que soit leur situation relative, ils présentent tous un trait commun : ils sont insuffisants aux tâches qu'ils entreprennent, et, comme ils ne se rendent pas justice, ils s'en prennent généralement aux autres de leurs échecs, de leurs avortements répétés.

Les plus inférieurs, imbéciles ou simples débiles, sont impropres à tovite occupation sérieuse. S'ils sont obligés de vivre de leur travail, ils essaient de toute sorte de métiers inférieurs, sans réussir à aucun. La faiblesse de leur intelligence et de leur volonté les livre sans défense à tous les mauvais exemples, à tous les entraînements, et ils flottent ainsi, vagabonds ou délinquants de toute catégorie, de la prison à l'asile, accumulant, au hasard des circonstances, les emprisonnements et les internements. Souvent, ils se livrent à des excès sexuels, à la masturbation, aux excès alcooliques, et, précipitant ainsi leur décadence mentale, ils terminent généralement leur existence dans un asile d'aliénés.

Ceux qui sont moins dégradés (dégénérés supérieurs de Magnan) ne réussissent pas beaucoup mieux. Leur intelligence est parfois fort active, leur imagination très brillante, mais il est facile de constater que leurs facultés turbulentes et désordonnées sont stériles. Manquant de coordination et de suite dans les idées, incapables d'attention soutenue et de persévérance, ils ne peuvent s'astreindre à un travail régulier, qui exigerait des efforts répétés. Par défaut de rectitude dans le jugement et aussi par vanité ils ont une préférence instinctive pour tout ce qui est excentrique ou excessif, ils rêvent facilement de gloire et de fortune rapidement conquises. Ils aiment le bruit, le mouvement, le changement ; ils ont un goût prononcé pour les voyages. Ils se font soldats

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ou marins sans préparation aucune, par amour des aventures, et ils deviennent les clients ordinaires des conseils de guerre. Ils sont des i^ecrues assurées pour les écoles littéraires extravagantes, pour les doctrines politiques les plus dangereuses et les plus fausses, pour les utopies les moins justifiées. On les re trouve dans ces bizarres cénacles où l'on développe d'absurdes théories artistiques ou littéraires : poètes ratés, éciivains inintelligibles, graphomanes (Lombroso) de toute espèce, artistes incompris, qui prétendent rénover l'Art sous toutes ses formes et qui finissent par sombrer dans le ridicule ^ On les retrouve, moins inoffensifs, aux époques troublées, dans la rue et parfois jusque dans le gouvernement ^ On les retrouve encore dans les rangs de cesinventeurs acharnés autant que malheureux, de ces chercheurs du mouvement perpétuel, toujours en travail de quelque nouveau projet, généralement inutile ou burlesque, lorsqu'il n'est pas matériellement irréalisable, etc. Ce goût du bizarre et de l'excentrique apparaît souvent au dehors, dans l'affectation de leur costume de forme inusitée, de couleurs voyantes, qui, partout où ils passent, attire l'attention sur leur personne.

Très impressionnables, accessibles à toutes les suggestions, sans volonté ou d'une volonté débile, ils sont parla même très versatiles. Ils entreprennent successivement les affaires les plus différentes ; sans raison appréciable, ils passent d'un projet à un autre, ils changent même de profession, et ils s'attachent toujours avec une ardeur exagérée à leur préférence actuelle. On a pu dire de ces sujets quils changent souvent d'idée fixe. Mais ils sont en même temps entêtés, surtout quand on veut les contrecarrer, leur démontrer qu'ils se trompent ; ils mettent alors tout leur amour-propre à ne pas céder, même à l'évidence.

Dans leurs sentiments, on observe la même mobilité, la même inconstance. Leur susceptibilité est extrême, un rien suffit à les éloigner de quelqu'un à qui ils viennent de témoigner une vive affection. A chaque instant, ils se brouillent avec leurs amis, pour se réconcilier ensuite, et le plus souvent pour des prétextes futiles. En tout, ils passent brusquement d'un extrême à l'autre, impatients de toute règle, soumis avant tout à la satisfaction immédiate de leur fantaisie ou de leurs instincts. Suivant les circonstances et les hasards de sa vie, le déséquilibré pourra, par exemple, tantôt faire étalage de sentiments religieux exaltés, poussés jusqu'au mysticisme, tantôt au contraire se livrer aux pires excès, à l'existence la plus dissolue, tantôt même mener de front les pratiques l'eligieuses et la débauche. La vie génitale est en effet, pour ces sujets, l'occasion de troubles nombreux, de désordres graves. Ils poussent souvent la passion jusqu'aux limites les plus déraisonnables, ils veulent jouer dans la réalité les héros de roman, et ils sont mêlés fréquemment aux drames passionnels qui occupent l'attention publique. C'est aussi chez eux que l'on observe ces étranges aberrations génésiques dont nous aurons à parler plus loin, et qui

' Voir, à ce sujet, le curieux ouvrage de Max Nordau : Dégénérescence, 2 vol., Paris, Âlcan, 1894.

^ Laborde. Les hommes de la Commune devant la psychologie morbide. Paris, Germer Baillière, 1871.

coexistent souvent avec des obsessions et des impulsions d'une autre nature. Pour le déséquilibré, disent fort bien Magnan et Legrain, « le danger réside dans une intelligence faible, impropre à éclairer les déterminations, dans une imagination déréglée qui enfante çà et là les enthousiasmes les plus inconsidérés, les emballements les plus regrettables (théories politiques subversives, inventions burlesques, exagérations religieuses poussées jusqu'au mysticisme, jusqu'à l'ascétisme, etc.) ; il réside plus souvent encore dans cette perpétuelle indécision, dans cette versatilité, dans cette absence d'énergie volontaire qui font du dégénéré le jouet facile de toutes les influences. Crédule, superstitieux, il est apte à subir toutes les suggestions et tous les entraînements, il est la victime habituelle de toutes les contagions morales'. »

Vivant en marge de la raison, ou, comme on l'a dit, dans une zone m itoyenne (Maudsley) entre la raison et la folie, sur les frontières de la folie (Bail), les déséquilibrés franchissent souvent cette frontière et aboutissent à la folie confirmée. Quelques-uns y arrivent par le développement naturel de leurs tendances ; d'autres y sont poussés par une circonstance particulière : secousse morale, maladie physique, modifications organiques en rapport avec certaines époques de la vie. Nous avons parlé de l'influence très grande de la puberté, à ce 23oint de vue. Chez les femmes, la ménopause exerce une action presque aussi impoi'tante. La grossesse, la lactation, la menstruation môme, sont encore l'occasion fréquente de troubles psychiques plus ou moins caractérisés. De ces différents troubles, les uns sont transitoires, ordinairement avec récidives ; tels sont la folie du doute, les obsessions et impulsions de toute nature, les délires d'emblée, etc. Les autres sont permanents, comme la démence précoce, que novis avons déjà mentionnée, la folie morale, le délire des persécutés-persécuteurs, certains délires systématisés chroniques, etc.

Nous empruntons àSchiile son excellent résumé de l'état mental des sujets déséquilibrés, de ce qu'il appelle le tempérament héréditaire. Nous rappellerons seulement que l'hérédité n'est pas la cause unique de cet état.

« En clinique, dit Schûle le tempérament héréditaire présente les caractères suivants : au point de vue céré/jral, l'excitabité psychique est accrue, l'imagination est prédominante, et le délire éclate facilement ; au point de vue spinal, c'est une aptitude plus grande h l'excitation, une sensibilité exagérée ; l'impulsion cérébrale irradie d'une manière anormale ; du côté des sens, c'est une tendance hyperesthésique allant jusqu'à l'hallucination ; les vaso-moteurs participent aux excitations psychiques (passions) et aux excitations physiques (intolérance vis-à-vis de l'alcool) avec une énergie plus grande. De tous ces caractères, résulte l'habitus psychique, qui se compose d'une hyperexcitabilité accompagnée de faiblesse : au point de vue émotif, on remarque une sensibilité et une excitabilité pathologiques (sympathies et antipathies), une humeur inconstante passant de l'indifférence à la sensibilité excessive et dirigée par les moindres impressions nerveuses ; du côté de Y intelligence, c'est une déshar-

* Magnan et Legrain. Les dégénérés, Biblioth. Cliarcot-Debove, 1895.

' Traité clinique des maladies mentales, traduction Dagonet et Duhamel. Paris, 1888, p. 431.

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monie des différentes forces, avec tendance aux idées obsédantes ; au point de vue psycho-moteur, c'est un élan exagéré à coté d'une volonté affaiblie, un en thousiasme excessif et qui ne dure pas, ou bien une dépression considérable. D'une façon générale, on peut caractériser l'affection comme étant une disposition et un développement du caractère contradictoires, défectueux ou désharmonisés. »

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