‹ Traité de pathologie mentale [electronic resource]Chapitre 94 sur 220 · ETC · texte numérisé non relu

ETC

Nous avons étudié plus haut les conditions et les cai\actères généi^aux dos obsessions de toute nature. Il nous suffîi'a d'indiquer ici brièvement les principales phobies décrites par les auteurs. Nous retrouverons ailleurs celles qui ont une importance particulière ou qui sont le mieux étudiées. Mais, afin d'éviter les inconvénients d'une sèche énumération, nous grouperons les craintes morbides en un petit nombre de catégories, d'après leur caractère objectif le plus général. Nous emprunterons, en le modifiant légèrement, le groupement adopté par Régis et nous établirons quatre variétés de phobies, suivant qu'elles sont liées aux objets extérieurs, aux lieux et éléments, aux maladies et fonctions organiques, enfin aux êtres vivants.

a. Crainte des objets. — Pour J. Falret, la crainte des contacts constituait un des symptômes de la folie du doute. Legrand du Saulle adopte les mêmes idées, mais il donne à la crainte des contacts le nom de « délire du toucher » (1875) ; ce terme a été accepté par Ritti (1877) et par la plupart des auteurs qui ont suivi, il est aujourd'hui généralement usité.

Nous nous sommes expliqué sur les rapports de la crainte des contacts avec la folie du doute ; nous indiquerons seulement ici ses principales déterminations.

Faisons remarquer tout d'abord avec Régis que les expressions de crainte des contacts et de délire du toucher ne sont j^as assez compréhensives, puisque la vue ou la seule pensée d'un objet peuvent, tout comme son contact, produire la phobie et la crise émotive. La crainte des contacts n'est donc, en réalité, qu'un cas particulier d'une crainte plus générale, la crainte des objets.

Un objet quelconque, par l'intermédiaire d'un sens quelconque, peut donner lieu à une crainte morbide, angoissante. « Qui n'a pas entendu parler, dit Morel ^. des accès fébriles que donnait au savant Erasme la vue d'un plat de lentilles ? Celle du cresson de fontaine causait au célèbre Scaliger des tremblements nerveux. Sénac cite des faits analogues à propos de Paoli et d'autres personnages. Pierre Bayle était pris, dit-on, de syncope lorsqu'il entendait tomber l'eau d'un robinet ; le roi Jacques II tremblait à l'aspect d'une épée nue, et la vue d'un ànon, si l'on en croit la chronique du temps, suffisait pour faire perdre connaissance au duc d'Epernon, etc. »

La plupart de ces phobies ont i-eçu des noms particuliers. Parmi celles qui se rapportent à des objets usuels, nous mentionnerons la crainte des boutons de porte, des pièces de monnaie, des objets métalliques en général (métallophobie), celle des morceaux de verre ou de jais (jalophobie), celle des objets pointus quels qu'ils soient {aiehmophobie) et, plus particulièrenient, des épingles et des aiguilles (bélonéphobie). Les étoffes soyeuses, veloutées, les poils et le duvet des fruits {trichophobie) , la vue des voitures

' Régis. Manuel pratique de médecine mentale, 2<! édit., 1892, p.

- Délire émotif. On trouvera nombre de faits historiques du même genre dans la Patliologie des émotions, par Ch. Féré, Paris, 1892. Voir aussi Les peurs maladives ou pliobies, par Gélineau, Paris, 1894.

P.\THOLOGIE MENT.ILE.

PSYCHOSES CONSTITUTIONNELLES

[aniaxophobie) ou le contact de Teau {hydrophobie) peuvent également donner lieu à l'obsession angoissante ; dans Vhydrophohie, les malades se refusent à tout lavage, parfois même la répugnance s'étend aux boissons,, et l'on comprend quelles peuvent être les conséquences de cette phobie sur la santé générale.

On rencontre encore fréquemment la crainte morbide des contacts malpropres {rupophobie , misophobie), celle des poisons et des virus [toxophobie, iophobie), celle de la rage [lyssophobie, rabiophobie) , soit isolées, soit réunies chez le même sujet. Elles sont très souvent liées à la folie du doute, et elles se trahissent par des recherches continuelles, par des précautions incessantes à propos de tous les contacts possibles : le linge, les vêtements, les sièges, les aliments, les boissons deviennent l'objet de l'attention la plus minutieuse, d'examens indéfiniment répétés.

Uhémalophobie, ou la peur du sang, n'est pas très rare. Elle n'est que l'exagération de l'impression pénible que cause très généralement la vue du sang. Elle peut se produire soit pour le sang humain, soit pour le sang d'un animal, ou encore pour l'un et ^Dour l'autre. Quelques sujets sont exclusivement affectés par le sang d'autrui, et peuvent considéi^er impunément sur eux-mêntie une plaie qui saigne (Féré).

La vue ou le contact des cadavres peuvent également donner lieu h une crainte morbide, la nécrophobie.

b. Crainte des lieux et éléments. — La crainte des lieux a été l'occasion de nombreux et intéressants travaux; nous la décrirons plus loin d'une manière plus complète. 11 nous suffira, quant à présent, de quelques indications générales. On a décrit successivement la crainte des lieux découverts ou, du moins, étendus {agoraphobie de Westphal), la crainte des lieux resseiTés ou fermés {claustrophobie de Verga), la crainte des lieux élevés (acrophobie, Vei'ga), la crainte des précipices (cremnophobie), etc. Beard (de New-York) a réuni ces diverses variétés sous le terme générique de topophobie. En outre des phénomènes d'angoisse communs à toutes les phobies, la crainte des lieux détermine plus particulièreni'^nt des vertiges plus ou moins violents.

La vue d'une rivière ou de la mer est eneoi'e susceptible de déterminer une angoisse émotive (potamophobie, thalassophobie), qu'il ne faut pas confondre avec Vhydrophohie signalée plus haut et qui est produite par le contact de l'eau. On dit que Pierre le Grand, étant tombé à l'eau pendant son enfance, ne pouvait sans frémir traverser un pont. Ch. Féré par'le d'un neurasthénique « qui ne peut traverser un pont sïl ne fixe les yeux sur un point de l'autre rive assez élevé pour qu'il n'aperçoive pas la surface de l'eau. II lui est arrivé plusieurs fois, n'aj^ant pu éviter la vue de l'eau, de s'affaisser sur ses jambes devenues incapables de le supporter, et à la suite de cet accident de ne pouvoir achever la traversée qu'en rampant ».

La crainte du feu produit des effets analogues {pyrophobie). Un magis-

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trat, cité par Magnan ^ passait des nuits sans sommeil, errant d'un étage à l'autre, pour surveiller les cheminées et aussi les lieux où il avait jeté un bout de cigarette ou une allumette qu'il avait, d'ailleurs, bien soin d'éteindre longuement et minutieusement. Un employé des finances observé par le même auteur, passait ses hivers sans allumer vine seule fois du feu. et, malgré cette précaution, il n'était pas encore rassuré et se relevait la nuit pour inspecter son appartement. Dans ces deux exemples, la pyrophobie est greffée, comme cela est fréquent, sur l'obsession du doule.

Beard a groupé sous la dénomination (ï astraphobie l'obsession de la foudre, des éclairs, des orages, des éclipses et autres phénomènes cosmiques. Le philosophe Bacon tombait en syncope pendant les éclipses de lune (Morel. loc. cit.). Caligula avait la phobie de la foudre. Auguste, pour se garantir de la foudre, portait toujours avec lui une peau de veau marin ; pendant les orages, il se cacliait dans un souterrain. Cette ci'ainte anxieuse est assez fréquente, surtout chez les femmes.

La terreur causée par V obscurité (nyctophobie) s'observe aussi assez souvent. Le philosophe anglais Hobbes ne pouvait rester sans lumière, Certains sujets ont la crainte angoissante du vent (anémophobie).

On peut rapprocher de la crainte des éléments l'angoisse causée par les voyages en chemin de fer (sidérodromophobie) et qui serait assez fréquente chez les chauffeurs et mécaniciens ; Morel en a rapporté un exemple, dans son mémoire sur le délire émotif. J'ai connu un malade qui, pour venir de Bourges à Paris, en chemin de fer, avait mis quatre jours. Il ne pouvait rester en wagon plus de quelques heures, sans s'exposer à une syncope. Le père de ce malade présentait la même phobie.

c. Crainte de la douleur, des maladies, de la mort, des impotences fonctionnelles. — La peur de la douleur physique ou morale {algophobie, 'odynéphobie) atteint quelquefois jusqu'à l'angoisse et à l'obsession, surtout chez les enfants et chez les femmes.

L'obsession de la maladie est encore plus fréquente {pathophobie, nosophobie). La. syphiliphobie (Ricord, Chambard), la lyssophobie ou peur de la rage, la. phthisiophobie (Féré) méritent une mention particulière. La crainte plus ou moins imaginaire de la maladie peut conduire au suicide. Féré rapporte l'observation d'un malade qui se croyait, à tort, atteint de syphilis et qui, en dé])it des assvirances que lui donnaient les nombreux spécialistes qu'il consultait, finit par se suicider^. Une des formes de la syphiliphobie consiste dans la crainte angoissante de contaminer autrui.

La préoccupation de la mort prend quelquefois le caractère d'une véritable terreur morbide {thanatophobie) . On l'observe dans certains cas à la suite d'un danger plus ou moins sérieux, dont le souvenir obsède et angoisse le sujet. On l'observe aussi, mais les conditions sont ici plus complexes, chez

' L'obsession criminelle morbide, Congrès d'anthropologie criminelle, Bruxelles. 1892. ■ Féré. La pathologie des émotions, p, 410,

PSYCHOSES constitutionnelles'

des sujets qui comptent des suicidés parmi leurs ascendants. Dans l'un et l'autre cas, mais surtout dans le dernier, cette crainte peut conduire au suicide. Nicouleau en a publié un exemple intéressant

Morselli a décrit, en 1891, sous le nom de taphéphobie, la crainte d'être enterré vivant. Elle est assez fréquente, au moins à un degré atténué. J'ai connu une dame qui avait fait jurer à son fils de lui couper le gros orteil, dès qu'elle paraîtrait morte ; elle était persuadée que si un reste de vie subsistait, la douleur la l'éveillerait.

Une autre crainte, également décrite par Morselli, mais qui semble assez rare, est la peur d'être difforme ou défiguré (dysmorphophobie). Féré dit n'avoir pas eu l'occasion de la rencontrer. J'en ai vu un cas typique, en 1896, cliez'une jeune fille de vingt-un ans très nerveuse, mal réglée, un peu anémique Le point de départ des accidents remontait à Vâge de quinze ans (la malade a été réglée à quatorze ans). Elle eut quelques boutons d'acné sur la joue droite. Très ennuyée, très préoccupée, elle essaye plusieurs traitements et, au bout d'un an environ, l'acné guérit en partie. Mais la préoccupation persiste toujours. Quand elle a vingt ans, cette jeune lille, voyant plusieurs de ses amies mariées, se dit que si elle n'est pas mariée elle-même c'est qu'elle est défigurée, elle en vient à se croire condamnée au célibat, elle se désole. Son caractère se modifie, son humeur devient bizarre et violente, parfois elle frappe les personnes de son entourage, elle brise ce qui lui tombe sous la main, elle est incapable de travailler. Il y a trois ou quatre mois survient un peu d'acné sur l'autre joue, la p'6!?«c/ie. C'eslun véritable désespoir. La malade applique sur sa joue des compresses imbibées d'un mélange d'eau de Cologne et de borax. Le désastre est complet : elle affirme que sa joue estèrif^ée, elle l'a bien senti ! Sa joue est ratatinée ^ desséchée, déplacée, disparue, il y a un cretta; à la place, etc.

Quand j'examine la malade, je constate la présence de quelques grains noirâtres sur la joue gauche, mais il n'y a rien d'anormal dans la forme; loin d'être ratatinée, creusée, la jovie gauche, par suite d'une légère asymétrie faciale, est même un peu plus saillante que la droite. Au toucher, il y a une sorte d'empâtement. La région est nettement hyperesthésiée : le. frôlement d'un cheveu est douloureux ; dès qu'on y touche, la malade recule instinctivement et fait la grimace. J'oblige la jeune fille à se regarder dans une glace, elle ne peut arriver à définir sa prétendue déformation, mais elle reste bien convaincue de son existence. Toujours triste, profondément découragée, elle a dit plusieurs fois qu'elle aimerait mieux mourir que de rester ainsi défigurée. Dans les intervalles de ses accès, elle reconnaît l'absurdité de ses craintes.

Nous signalerons dans cette troisième catégorie, la peur de la station verticale ou stasophobie (Bouveret) ^ et la crainte de ne pouvoir marcher ou basophobie (Debove). La malade qu'a observée Bouveret gardait le lit depuis longtemps, c( déclarant qu'elle ne peut absolument pas se tenir debout. Elle ne

' Thanalophobie et suicide, AnnaL méd.-psych., mars-avril 1892. Bouveret. La neurastliénie, Paris, 1890, p. 73.

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présente aucune trace de paralysie ou d'une affection organique quelconque des centres nerveux. Je voulus la faire lever. A peine debout, elle fut prise d'un état d'angoisse effrayant, avec oppression, palpitations, pâleur de la face, et il fallut promptement la remettre au lit. »

Régis a décrit des craintes émotives de même nature, mais plus spécialisées encore : V ananastasie ou impossibilité de se lever quand on est assis ; V ananabasie dans laquelle le malade peut marcher, se lever, s'asseoir, mais ne peut monter Un prèli^, cité par Régis d'après Lichtwitz, était, à certains jours, et surtout quand l'église était pleine de monde, dans l'impossibilité de gravir les marches de l'autel pour dire sa messe. Mais s'il pouvait s'appuyer sur l'enfant de chœur, l'obsession inhibitrice disparaissait.

Ces faits de Bouveret, de Debove, de Régis sont analogues à Vastasie-abasie de Charcot et de Blocq. Mais ils s'en distinguent par leur caractère émotif et paroxystique ; Vastasie-abasie est, en effet, un trouble continu et qui ne s'accompagne pas nécessairement d'un état anxieux. Dans certains cas, cependant, elle peut aussi être la conséquence d'un état obsédant-.

Parmi les craintes relatives aux fonctions organiques, Féré a observé l'obsession angoissante liée à la satisfaction des besoins naturels (physiophobies), à l'action de se moucher, de manger ; à la miction, à la défécation, etc.

d. Craintes relatives aux êtres vivants. — Ces craintes se manifestent sous les formes les plus diverses, elles ont pour objet soit les hommes {anthropophobie), soit les animaux {zoophobie).

Quand elle a pour objet les humains, la crainte morbide présente de nombreuses modalités. Parfois, elle nait seulement dans les grandes agglomérations, c'est la peur des foules, forme assez fréquente. D'après Toulouse, cette angoisse existerait chez Zola ^. La phobie peut encore être plus limitée et liée, par exemple, à la présence des seules j^ersonnes de connaissance, ou exclusivement à la vue des femmes [gynophobie), ou même de certaines catégories d'hommes ou de femmes. C'est ainsi que « Dumont (de 3Ionteux) avait horreur des femmes enceintes, des loueuses de chaises, des vieilles bouquetières dont la vue lui causait une vraie doulevir » (Féré). Un malade de Baillarger, dont nous avons pax"lé à propos de la folie du, doute. éprouvait une angoisse violente en présence de toute femme qu'il supi^osait jolie ; il suffisait, pour arrêter l'accès, qu'on lui affirmât que la femme n'était pas jolie. « La rencontre d'un capucin, dit Féré, donnait des terreurs qui allaient jusqu'à la défaillance à un officier qui avait fait ses pi-euves de bravoure dans plusieurs batailles » {toc. cit., p. 407).

Inversement, l'absence de tout être vivant, la solitude est réellement insupportable à certains sujets, qui ne peuvent rester seuls, soit la nuit, soit le jour, sans avoir une crise anxieuse : c'est la monophobie , assez fréquente dans la

' Manuel de méd. ment., 2° édit., p. 290.

" Séglas. De l'abasie et de l'astasie émotives, Méd. moderne, 1891, n» ii. Emile Zola, par E. Toulouse. Paris, 1896. p. 165.

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folie du doute. On l'observe chez certaines femmes impressionnables, mais les hommes n'en sont pas exempts. Les sujets atteints de monophobie ne peuvent coucher seuls dans une chambre. Un homme, cité par Gelineau '. éprouA^e une telle crainte d'être seul « qu'il faut l'accompagner jusqu'à la porte d'un certain lieu et lui parler de loin pour lui faire compi'endre qu'on ne l'abandonne pas ». Un malade dont parle Beard avait une telle horreur de la solitude qu'il payait un homme 20 000 piastres pour qu'il ne le quittât jamais.

La plupart de nos sentiments envers nos semblables peuvent devenir l'occasion de craintes obsédantes et paroxystiques. La. jalousie morbide mérite une mention toute particulière. Les jaloux auxquels nous faisons allusion ici manifestent leurs soupçons et leurs craintes par intermittences, et, tout en ayant conscience que rien ne légitime leur jalousie, ils n'en sont pas moins cruellement tourmentés.

La crainte des animaux ou zoophobie est fréquente. II en existe des exemples célèbres, dont quelques-uns sont relatés parFéré^ : « Germanicus ne pouvait voir ni entendre les coqs ; le maréchal d'Albret s'évanouissait en voyant la tète d'un marcassin ; Tycho-Brahé avait une syncope a la vue d'un renard. Henri iïl ne pouvait siipporter la vue d'un chat. Copland cite un vieux domestique qui devenait fou à la vue d'une souris : sa mère avait eu la même antipathie pendant qu'elle le portait ». La peur des chiens (cynopliobie), et principalement des chiens enragés, est une des plus communes ; elle est souvent associée à la folie du doute. Les araignées, les crapauds, les chenilles, les punaises, etc., donnent fréquemment lieu à la crainte anxieuse.

h. la zoophobie, ou antipathie pour les animaux, s'oppose l'angoisse, l'horreur toute pathologique pour leurs souffrances ; c'est la zoophilie, une des formes de la « volupté de la compassion ». Un des malades de Morel (Délire émotif), voyant une grenouille étendue sans mouvement, éprouva une si violente émotion qu'il éclata en sanglots et dut s'aliter. La zoophilie existe assez souvent chez des femmes qui consacrent leur temps et leur fortune à soigner les animaux, qui poursuivent avec une véritable fureur les physiologistes connu^s pour leurs expériences de vivisection (folie des antivivisectionnistes, de Magnan^). Ce qui démontre le caractère morbide de cet état, en outre de l'aboulie et de l'émotivité manifestes chez les sujets, c'est l'indifférence souvent complète pour les parents les plus proches et pour les souffrances humaines en généi'al qui accompagne l'amour excessif des animaux ; à cette indifférence s'ajoute parfois une véritable cruauté. Le malade de Morel, qui s'évanouissait <à la vue d'une grenouille malade, « ne manquait pas de louer des fenêtres le jour des exécutions en place de Grève; il n'y allait pas, il est vrai, mais il forçait ses domestiques à y aller ».

Les quatre catégories que nous avons indiquées sont loin d'épuiser toute la série des craintes obsédantes. Il en est qui se prêtent mal à un classement.

I Des peurs maladives ou phobies, yj. 11 S. - La pathologie des émotions, p. 408.

" De la folie des anlivivisectionnisles, communie, à. la Soc. de BioL, 2T février 1884.

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Dans le nombr'e, on peut en observer, par exemple, à l'occasion de certains actes. Féré cite, d'après Morel, un père qui n'osait pas embrasser son enfant de peur de l'étoufl'er. Le même auteur donne l'observation d'un homme qui ne pouvait écrire quoi que ce fût sans avoir une crise d'anxiété, liée à l'idée obsédante que son écriture pouvait le compromettre. Morel. Billod ont également rapporté des faits d'angoisse émotive se produisant quand le malade devait donner sa signature. Régis a observé chez certains sujets l'impossibilité de se vo-tir (aneslhie) : « Cette impossibilité est intermittente et ne survient que par crises ; elle se borne le plus souvent à une ou plusieurs pièces de l'habillement, par exemple aux bas, aux chaussures, au gilet, au corsage, au chapeau. Dans les intervalles de crises, les malades peuvent s'habiller sans difficulté ; lorsque l'obsession survient, ils ne peuvent y parvenir, et ils en sont réduits soit à rester chez eux jusqu'au retour du calme, soit à sortir à moitié vêtus ^ ».

D'autres obsessions encore sont relatives à des faits iVordre moral. Analogues aux scrupules des douteurs, elles s'en distinguent par leur spécialisation plus précise. Les rapports conjugaux donnent lieu souvent à des obsessions de ce genre. Mais elles se rencontrent dans les circonstances les plus diverses. J'ai été consulté par un jeune homme de vingt-cinq ans. qui. depuis plusieurs années, était poursuivi par \^ crainte de regarder les gens avec effronterie . Comme il arrive d'ordinaire, l'obsession a subi une aggravation progressive. Le malade a commencé par ne plus oser regarder personne en face. Puis, il s'est mis à porter des lunettes fumées pour dissimuler son regard ; les lunettes ont dû être de plus en plus foncées, à ce point qu'il ne peut se diriger dans les rues et qu'il faut l'accompagner. Il n'y a. dit le malade, qu'un i^emède : « Pour guérir aussitôt, il me faudrait devenir aveugle ! »

Enfin, il n'est pas rare, nous le savons, d'observer la réunion chez un malade de phobies multiples. Elles peuvent être nombreuses au point de déterminer une véritable panophobie, moins vague, moins étendue, mais peut-être plus grave que la panophobie ou disposition à tout craindre dont nous avons déjà parlé et qui constitue comme le fond mental de tous les émotifs. Ici, le trouble n'existe pas seulement à l'état diffus, mais il se systématisc à propos du moindre incident, de nature quelconque, et tout devient pour le malade l'occasion d'une crise d'anxiété. Un de nos malades, atteint d'un doute obsédant étendu à une foule de questions, avait, en outre, de l'agoraphobie. In crainte des foules, des voitures, du chemin de fer, de nombreuses craintes du toucher, etc. II en était venu, à vingt-neuf ans, à ne pouvoir vivre que sous la surveillance maternelle. Il ne pouvait sortir seul, ni rester seul chez lui, ni recevoir quelqu'un hors de la présence de sa mère, etc. On avait essayé plusieurs fois, pour l'aguerrir, de le laisser seul dans la rue, sous un prétexte quelconque. Dès qu'il se voyait isolé, il était pris de tremblement, d'une sueur froide, de vertiges, et il lui restait à peine la force de se faille ramener chez

' Régis. Manuel de méd. menl., 2» édit.. p.. 292.

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lui en voiture. Une dame observée par Pitres et Régis ^ « était constamment en état de souffrance vague, en état latent d'angoisse, qui éclatait sous forme de paroxysmes à la moindre occasion. Une voiture passait-elle pendant qu'elle marchait sur le trottoir dans la rue? Aussitôt, elle tombait en crise, craignant qu'une roue ne se détachât et ne vînt l'écraser. Au moindre vent, une tuile allait glisser d'un toit et lui fendre la tète. A table, les aliments allaient l'étouffer. D'autres fois, à peine sortie de chez elle, à l'idée que quelqu'un des siens venait peut-être de mourir tout d'un coup, elle était forcée de revenir sur ses pas pour se rassurer. » Certains malades en « arrivent à ne plus bouger jjarce que tout ce qui les entoure les effraye (Féré, loc. cit.). — La phobophobie ou peur d'avoir peur (Beard) est un état analogue et entraine des conséquences semblables.

Parmi les obsessions-craintes, certaines méritent une attention particulière, soit par leur fréquence, soit parce qu'elles ont été l'objet -de travaux plus étendus. De ce nombre sont Vagoraphobie, la claustrophobie et Véreuthophobie. Nous les décrirons d'une manière spéciale, comme des types cliniques destinés à donner une idée plus précise de la façon dont les obsessions se présentent dans la réalité.

e. y'ojooJo/ioô^e (agoraphobie et claustrophobie).

Beard (de New-York) a réuni sous le nom de topophobie les différentes craintes morbides qui se manifestent à propos des lieux, quels qu'ils soient. On observe ces craintes dans les conditions les plus variées. C'est par exemple la vue d'un lieu déterminé, et de ce lieu seulement, qui entraîne la crise angoissante ; c'est le jiassage d'un pont; Pierre le Grand, paraît-il, présentait cette dernière phobie. Dans d'autres cas, les symptômes morbides apparaissent quand le sujet regarde du haut d'une terrasse ou d'un balcon même médiocrement élevés, ou bien, inversement, quand il lève la tète pour regarder de bas en haut. La même angoisse peut se produire encore à la vue de la mer, en présence d'une place, d'un espace étendu, tout autant que dans un espace clos, dans une chambre, dans une pièce quelconque, etc., etc.

Quelques-unes de ces phobies ont reçu des noms joarticuliers. C'est ainsi que l'on a décrit une thalassophohie ou peur de la mer, une cremnophobie ou peur des précipices, une acrophobie ou crainte des hauteurs. Mais les deux variétés les plus importantes de crainte des lieux, celles qui ont été l'objet de travaux particuliers, sont V agoraphobie ou peur des espaces étendus et la claustrophobie ou peur des espaces fermés. Bien qu'elles supposent des conditions extérieures absolument différentes, il n'est pas rare de les observer l'une et l'autre chez le même malade.

Les symptômes sont d'ailleurs identiques dans toutes ces variétés de topophobie. Aussi, pour éviter des répétitions fastidieuses, nous bornerons-nous à décrire l'agoraphobie et la claustrophobie, prises comme types de ci^ainte des lieux.

' Séméiolor/ie des obsessions el idées fixes, Riippoi'L au Congrès de Moscou, 1897.

ÉTATS MORBIDES INTERMITTENTS UE L'ÉMOTIVITÉ, ETC

1° Agoraphobie (Westphal). — Peur des espaces (Legrand du SauUe) Morel avait entrevu dès 1866 - les faits qui, un peu plus tard, ont été fort bien décrits jiar Westphal sous le nom di" agoraphobie ou crainte des places publiques. Le terme « peur des espaces », adopté par Legrand du Saulle, est plus exact, car l'émotion spéciale dont il s'agit peut se produire dans la rue, sur un pont, à un balcon ou à une fenêtre tant soit peu élevée, dans une barque, en pleine campagne, etc. ; quelquefois, mais plus rarement, au théâtre, à l'église, dans toute salle vaste ; en un mot, dans un espace qvielconque' couvert ou découvert, pou.rvu qu'il soit vide et d'une certaine étendue.

La peur des espaces est caractérisée par les phénomènes suivants : en présence d'un espace vide, dans les conditions que nous venons d'indiquer, un sujet éprouve brusquement une ci'ainte angoissante accompagnée d'un tremblement général, de faiblesse des membres inférieurs, de palpitations cardiaques. L'angoisse est surtout cérébrale, le sujet a l'impression confuse, s'il s'agit d'un espace à traverser, que la distance à franchir est énorme, qu'il n'y parviendra pas ; il éprouve un serrement aux tempes, une sensation de vide céphalique et une confusion profonde dans les idées ; il est dans l'impossibilité d'avancer. Si la situation se prolonge, si le malade essaie, par un elfort de volonté, de dominer l'anxiété qui, en quelque manière, le paralyse, il peut se faire qu'il réussisse à marcher et qu'il franchisse le pas difficile, sans autre inconvénient que la persistance d'un malaise très pénible. Mais le cas est rare. Le plus souvent, presque toujours, pourrait-on dire, la situation, en se prolongeant, ne fait que s'aggraver ; les efforts du malade n'ont d'autre résultat que d'accentuer tous les symptômes : l'angoisse cérébrale du début s'augmente d'une constriction épigastrique pu thoracique, il se produit des alternatives de chaleur et de froid, des sueurs profuses, des étourdissements, des bourdonnements d'oreilles, des vertiges, et le tout peut aller jusqu'à la syncope.

Pour faire cesser la crise, et même l'empêcher de naître, il suffit très souvent de la circonstance la plus simple : aucune émotion ne se produira, si, par exemple, le malade est accompagné, s'il peut s'appuyer soit au bras de quelqu'un, soit sur un parapluie ou une canne (Westphal) ; ou encore, s'il y a beaucoup de monde sur la place ou dans la rue à traverser, si le sujet longe les maisons, s'il suit une voiture traversant la place, etc. Un malade de AVestphal n'éprouvait aucun malaise les jours ordinaires, quand les magasins étaient ouverts et qu"il y avait des promeneurs dans les rues ; mais il avait des accès très pénibles les dimanches et les jours fériés, alors que les magasins étaient fermés et les rues désertes. Westphal parle encore d'un prêtre qui était saisi d'angoisse chaque fois qu'il se trouvait dans un lieu sans voûte et

' Voir principalement, Westphal. Archiv. f. Psych., 1872. Cordes, id., id. Perroud. Lyon médic, 1873. Discussion à la .Soc. Méd. -Psych.. 1876 : Legrand du Saulle, Delasiauve, Falret. Fournet. .\. Ritli. De VAyoraphohie, Gaz. iiebd.. 1877. n<'43. Legrand du Saulle. La peur des espaces, névrose émotive, Gaz. des Hôpit., 1877-1878. Articles des Dictionnaires.

- Délire émotif, Archiv. génér. de méd., 18G6, 2» observât.

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sans plafond ; à la campagne, il recherchait le couvert des arbres, il suivait les haies ; quand il se trouvait sur un terrain complètement découvert, il ouvrait son parapluie dont l'abri léger suffisait à dissiper son angoisse et ses tendeurs. Un officier, cité par Legrand du Saulle, éprouvait tous les symptômes décrits lorsqu'il devait traverser une place en vêtements civils; mais toute crainte, toute anxiété disparaissait quand il était en tenue, son sabre au côté. J'ai connu une femme atteinte d'agoraphobie qui n'éprouvait rien de fâcheux quand elle emportait en sortant un petit chat sur son bras. De même, une conversation animée et absorbante, toute distraction ou préoccupation profonde atténuent encore dans une large mesure les crises agoraphobiques ou les suppriment complètement.

Tout ce qui élève ou abaisse le ton nerveux agit sur l'api^arition et l'intensité des crises. Un bon repas, un verre de bon vin garantissent certains sujets, en leur donnant plus d'assurance. Au contraire, les accès sont plus fréquents et plus intenses à jeun, quand le sujet est seul et attentif à la route qu'il suit, quand il est fatigue physiquement ou déprimé moralement pour une cause quelconque.

L'idée seule, la représentation mentale des espaces vides, peuvent déterminer un accès aussi complet que leur vue elle-même. Un malade de Morel {loc. cit.), à l'abri dans son appartement, est pris d"une violente crise, allant presque jusqu'à l'état syncopal, parce que. au moment où il venait de se coucher, son domestique lui aj^prend qu'il existait un puits dans le jardin avoisinant sa chambre.

Les symptômes que nous avons indiqués sont ceux qui se retrouvent d'une façon constante, avec de simples différences de degi'é, chez les divers malades atteints d'agoraphobie. Il s'y ajoute parfois des troubles particuliers, variables d'un malade à l'autre, et qui consistent principalement en altérations de la sensibilité. Une malade de Legrand du Saulle, par exemple, a « la sensation qu'elle s'enfonce dans de l'argile, que le sol rebondit, puis qu'elle enfonce encore ». Dans un cas de Westphal, le malade disait que « les pavés lui semblaient couler en torrent sous ses pas, etc. ».

Les sujets dont il s'agit ici ont conscience de leur état morbide et ils en souffrent cruellement. Poursuivis sans cesse par l'appréhension de leurs ridicules terreurs, ils luttent péniblement contre leurs angoisses, ils s'adressent des reproches et des exhortations. Mais, livrés à eux-mêmes, après quelques succès partiels, ils finissent toujours par succomber. Leur force de résistance diminue du fait même de leurs défaites successives et de l'attention obsédante qu'ils prêtent à leur maladie. Ils se découragent de plus en plus, ils ont peur de devenir fous, ou de mourir subitement dans une crise, ils éprouvent le besoin impérieux d'être rassurés à cet égard. Quelques-uns désespèrent complètement, et ils cherchent à en finir par le suicide. Mais, le plus souvent, leur volonté débile est incapable de l'effort nécessaire à l'accomplissement de l'acte, et leurs tentatives avortent.

La plupart n'en viennent pas là et se contentent d'éviter, par un genre de

ÉTATS MORBIDES INTERMITTENTS J)E J/lvMUTlVlTK, ETC.

vie spécial, les occtasions de danger. Ils se logent au rez-de-chausse'e, ils sortent le moins possible, et, quand ils y sont oblige's, ils évitent les places et les larges rues, ils choisissent les heures où ils croient avoir plus de chances de rencontrer des j^assants, ou bien encore ils ne sortent qu'accompagnés, ils évitent de monter aux étages supérieurs, de se mettre à un balcon, à une terrasse, de regarder par la fenêtre, etc. Toutes ces précautions compliquent singulièrement leur existence et leur interdisent à peu près toute occupation régulière.

On a dit que l'agoraphobie peut être primitive ou secondaire, et, d'après Logrand duSaulle, elle serait surtout primitive chez l'homme et surtout secondaire chez la femme. Dans ce dernier cas, elle serait consécutive à une maladie débilitante qui aurait déterminé un état neurasthénique. Mais ces faits ne sont souvent que des apparences, et il est habituel de découvrir, quand on peut remonter dans le passé des malades, des signes non douteux de déséquilibration nerveuse, des obsessions plus ou moins caractérisées, des tics, une émotivité anormale, etc. Bref, dans le plus grand nombre des cas, l'incident auquel on pourrait être tenté d'attribuer une influence pathogénique n'a été que l'occasion, le prétexte attendu pour l'éclosion d'un état morbide jusqu'alors latent. Cependant, il n'est pas niable qu'une maladie infectieuse, par exemple, puisse entraîne!", chez sujet jusqu'alors indemne de toute manifestation pathologique du système nerveux, des phénomènes neurasthéniques variés, et, parmi eux, l'agoraphobie. Mais, dans les cas de ce genre, les accidents sont moins caractérisés et moins tenaces.

Quelle que soit son origine, l'agoraphobie, comme tous les états analogues, peut se développer brusquement ou lentement. Le début lent, graduellement progressif, parait être le plus fréquent. Les accès caractéristiques sont précédés, pendant un temps plus ou moins long, par des phénomènes émotifs, une angoisse précordiale sans objet défini, des appréhensions vagues, des scrupules, des hésitations sans motif, en un mot, par un ensemble de manifestations ressortissant à V aboulie et qui s'accusent de plus en plus. Puis apparaissent des bourdonnements d'oreilles, des éblouissements, des vertiges, un sentiment de fatigue. Ces divers phénomènes, psychiques et somatiques, se produisent surtout à jeun ou à la suite des émotions même les plus légères.

Le début brusque est généralement en rapport avec une émotion vive, survenant chez un sujet prédisposé, par exemple une chute dans la rue ou sur une place, un accès de vertige en regardant d'un lieu élevé, ou même le simple récit d'accidents analogues. Dans ces différents cas, la dispropoi^tion entre l'insigniliance de la cause et l'intensité des effets qu'elle détermine met bien en relief la nécessité d'une prédisposition neuropathique intense et le plus souvent héréditaire.

Etiologie. — L'étiologie de V agoraphobie, comme celle de tous les états analogues, est dominée par l'hérédité. Son influence n'est pas seulement fréquente, on peut dire qu'elle est indispensable, sauf dans les cas assez rares où la peur des espaces n'est que la manifestation transitoire d'un état neurasthénique accidentel.

PSYCHOSES CONSTITUTIONNELLES

L'hérédité est tantôt directe et tantôt indirecte. Il n'est pas rare de constater une hérédité similaire, c'est-à-dire la transmission des mêmes phénomènes d'une génération à l'autre. Plus souvent encore, on retrouve chez les parents diverses craintes plus ou moins analogues à la peur des espaces, des obsessions, des bizarreries nerveuses de tout genre.

V agoraphobie parait être plus fréquente chez les hommes que chez les femmes.

Quanta l'âge, c'est surtout à l'âge adulte, de vingt-cinq à cinquante ans, que l'affection se développe le plus souvent.

Certains auteurs disent que « V agoraphobie semble être le monopole des hommes exerçant une profession libérale ». Il y a là une exagération manifeste, et de nombreux travaux, en particulier ceux de Magnan et de ses élèves, prouvent, comme l'avait déjà vu Morel, que la maladie est loin d'être rare dans les professions les moins libérales et dans les milieux les moins cultivés, chez les ouvriers de la ville et des campagnes.

En dehors de ces causes générales, prédisposantes, parmi lesquelles l'hérédité a seule une influence efficace, on a relevé des causes déterminantes multiples mais dont le trait commun est d'être de nature débilitante (Cordes). (]'est ainsi qu'on incrimine le travail cérébral exagéré, tous les genres de surmenage, tous les excès, les préoccupations morales vives, les maladies aiguës graves, les affections gastriques de longue durée, etc., etc.

Diagnostic. — Le diagnostic de V agoraphobie ne peut guère prêter à confusion, qu.and on connaît les caractères de cet état psychopathique. Legrand <lu Saulle établit un diagnostic différentiel minutieux avec les vertiges ; il suffît de rappeler que le tournoiement des objets et l'obscurcissement de la vue, qui caractérisent les vertiges simple et ténébreux, n'existent pas dans l'agoraphobie ; — ■ que la conservation de la conscience et du souvenir est à peu près complète dans la peur des espaces, tandis que la perte de l'une et de l'autre distingue le vertige épileptique ; — enfin, que le vertige stomacal et l'hypocondrie s'accompagnent de troubles gastriques et de préoccupations relatives à la santé, troubles et préoccupations étrangers à Vagoraphobie.

Mais, en réalité, l'élément de diagnostic essentiel et qui dispense de tous les autres, c'est le mode de production de la crise angoissante (espace vide à traverser ou à regarder) et l'appréciation très nette du sujet sur la cause de son malaise.

Les auteurs ont expliqué diversement la nature de V agoraphobie . D'après une observation particulière, Benedikt considérait cette angoisse comme un résultat de troubles de la vue (affaiblissement du pouvoir convergent). Westphal n'a pas de peine à réfuter l'opinion de Benedikt puisque les troubles de la vue ne figurent presque jamais dans les observations de peur des espaces, , et lui-même incline à rattacher cet état si spécial à l'épilepsie. Ce n'est là qu'une vue théorique, les faits ne légitimant pas plus l'explication de Westphal que celle de Benedikt.

ÉTATS MORBIDES INTERMITTENTS DE L'ÉMOTIVITÉ, ETC

Nous accepterions beaucoup plus volontiers la the'orie de Cordes qui fait de Vagoraphobie un trouble psycho-moteur ; la perturbation du sens musculaire déterminerait un sentiment de peur, lequel, à son tour, exercerait une action inhibitrice sur les fonctions musculaires.

En se plaçant au point de vue purement psychologique, Fournet avait exprimé une opinion analogue. Pour lui, l'agoraphobie est « une paralysie morale, une insuffisance psychique, préparée et aidée quelquefois par une insuffisance organique... C'est surtout une insuffisance de ce que l'on appelle le caractère, ce qui revient h. une insuffisance de volonté, de contractilité morale, d'action sur soi-même et de réaction contre les idées malsaines et contre les obstacles de la vie »

La crainte des espaces est très souvent associée à d'autres phobies, h. des obsessions diverses (Morel, Wcstphal, Legrand du Saulle, Falret, Magnan, Saury, Legrain, etc.) : « L'étude des observations nous montre, en effet, que tantôt l'agoraphobie existe seule, tantôt au contraire elle se combine avec d'autres craintes, telles que celle d'une épée nue, celle de tomber d'une fenêtre ouverte, de voiture, etc. Plusieurs malades même présentent aussi la crainte du contact des objets extérieurs en même temps que l'agoraphobie^. » Nous avons observé avec le professeur Raymond trois malades chez lesquels la peur des espaces coexistait avec un état nettement caractérisé de folie du doute et lie délire du toucher^.

2° Claustrophobie (Verga, de Milan). — Peur des espaces fermés.

La claustrophobie a été décrite par Meschede, par Verga (de Milan), j^ar Ilaggi (de Bologne), par Bail, par Magnan, etc. Elle se manifeste dans des conditions inverses de Vagoraphobie, mais elle est caractérisée par les mêmes symptômes, parles mêmes causes et par le même mécanisme. Nous n'avons donc pas à y insister, et nous nous bornerons à citer quelques faits empruntés aux auteurs, qui feront clairement comprendre en quoi consiste cet état particulier.

B. Bail a très heureusement caractérisé les sensations qu'éprouvent les malades atteints de la peur des es^Daces fermés : « C'est une angoisse constrictive^ dit-il, comparable à celle qu'on pourrait ressentir en rampant à travers un passage de plus en plus étroit, jusqu'au point où, collé contre les parois, on ne pourrait plus ni avancer ni reculer m Un malade de Bail ne pouvait rester dans une pièce quelconque sans que les portes et fenêtres restassent ouvertes : « Pendant la nuit, il fallait laisser ouvertes les fenêtres de sa chambre, la; porte de sa chambre et même la porte de l'appartement... Pris d'une inquiétude irrésistible, il se voyait quelquefois obligé de descendre, au milieu de la nuit, dans la cour de la maison, et même de se faire ouvrir la porte cochère, pour errer toute la nuit dans les rues {lac. cit.). »

Un jeune homme de vingt ans, observé par Meschede, éprouvait une

' Fournet. Soc. méd.-psych., 31 juillet 1876.

- J. Falret. Soc. méd.-psych., 31 juillet 1870.

" Annal, méd.-psych., septembre-octobre 1892.

^ B. Bail. De la Claustrophobie, Annal, méd.-psych., 1879, t. II.

dyspnée, très pénible et des vertiges chaque lois qu'il entrait dans une petite chambre ou dans un local étroit. Il fat obligé d'abandonner ses études et d'entrer chez un fermier. Il campait, la nuit, dans les bois ou dans les champs. Pendant la partie la plus rigoui'euse de l'hiver seulement, il consentait à dormir dans une vaste chambre, mais à la condition de laisser portes et fenêtres largement ouvertes.

Raggi rapporte l'histoire d'un peintre de trente ans qui, enfermé dans une salle pour un concours, est d'abord absorbé par son travail et ne prête aucune attention à ce qui l'entoure. Il était sur le point de terminer son tableau, quand, d'un air préoccupé, il se dirige vers la porte. Ne pouvant l'ouvrir, il perd l'esprit, est comme terrifié, s'élance vers la fenêtre, descend par le toit d'une maison voisine, et, de maison en maison, arrive jusqu'au mur du jardin et enfin dans la rue. Il retrouve alors seulement sa tranquillité d'esprit et le sentiment de la sécurité.

f. Éreuthopliohie^ . — Pitres et Régis ont décrit sous le nom (ïéreuthophobie une obsession caractérisée parla crainte de la rougeur et par l'angoisse qu'éprouvent les sujets à la seule idée de rougir. L'obsession procède par accès irrégulièrement espacés. Il ne faut pas confondre V éreuthophobie avec Yérythrophobie, ou phobie de la couleur rouge, analogue à l'impression que fait le rouge sur le taureau.

La crainte angoissante de la rougeur est très anciennement connue. Nous en avons retrouvé un curieux exemple dans Casper. Cet auteur parle d'un jeune étudiant en médecine « atteint de l'idée fixe qu'il rougissait toujours et que dans la rue tout le monde riait en voyant son infirmité. \\ venait me voir souvent et je remai^quai que sa maladie augmentait ; alors, prévoyant quelque malheur, je lui conseillai de peindre sa figure en rouge, de cette manière, personne ne verrait sa prétendue inflrmité; il reçut ce conseil avec joie et le mit à exécution. Pendant quelque temps il se trouva soulagé, mais un jour il accourt chez moi et s'écrie : « Cela traverse ! » L'idée fixe avait repris le dessus, le malheureux s'imaginait que la couleur de ses joues se voyait à travers la couleur dont il s'était peint. A j^artir de ce moment, la maladie alla h. grands pas et ce malheureux jeune homme, ne pouvant résister à ses tourments, se suicida. ^ »

Bechterew ^ étudiait la crainte de rougir à peu j^rès en même temps que Pitres et Régis, mais c'est à ces derniers auteurs qu'appartiennent l'étude sj-stématique et la dénomination de l'éreuthophobie.

On l'observe de préférence chez les jeunes hommes ; presque tous les cas de Pitres et Régis et ceux de Bechterew concernent des hommes de vingt à

' L'obsession de la rougeur (Ereulhopliobie), par Pitres et Régis. Arch. de ncurol..

' Casper. Traité pratique de médecine légale. Traduct. Germer Bailliére, Paris, )SG2. p. 349.

Bechterew. La crainte de rougir considérée comme une forme spéciale de trouble pathologique, Neurol. centralbl., mai et nov. 1897.

KTATS MORBIDES LMERMITTEMS DE L ÈMUTIVITÉ, ETC. 733

trente ans ; il en est de même dans l'observation de Casper. L'hérédité nerveuse domine l'étiologie de cette phobie comme celle de tous les états analogues. VhérédUé similaire n'est pas rare.

Comme la plupart des craintes morbides, comme la folie du doute, Véreu. Ihophobie se développe de préférence sur un terrain neurasthénique : « Tous nos sujets, disent Pitres et Régis, étaient des neurasthéniques constitutionnels, quelques-uns, en plus, des dégénérés à stigmates. Tous se souvenaient d'avoir rougi dès l'enfance, mais ils n'avaient commencé à s'en inquiéter qu'à dater de la puberté, entre douze et dix-huit ans, le plus souvent à l'occasion d'un incident fortuit, d'une crise de rougeur particulièrement désagn'able. »

Généralement, ces malades sont mieux le matin que le soir. Nous avons observé le contraire chez les douleurs, pour qui la matinée est particulièrement pénible. Cette obsession trouble et complique toute l'existence, tous les actes de la vie deviennent une cause de préoccupation et une difficulté. Entrer quelque part, aborder quelqu'un est un tourment; se faire raser ou se faire couper les cheveux cliez un coiffeur est un véritable supplice, à cause de l'attention soutenue que doit porter l'opérateur sur le visage du sujet. Une pensée secrète, une appréhension quelconque déterminent la rougeur. Qu'ils fassent bien ou qu'ils fassent mal, les malades rougissent; ils sont constamment sous le coup de la peur de rougir.

D'ordinaire, ils sentent venir la crise. Elle s'annonce par des symptômes variables, mais qui tous sont de l'ordre émotif. C'est tantôt « une faiblesse du cœur avec picotements », tantôt « un poids sur l'estomac, accompagné de palpitations, de bouffées de chaleur, d'angoisse» ; ou bien, «le malade se plaint « de palpitations, d'un sentiment d'oppression, il a le sang à la tète, il a des bourdonnements d'oreilles, des éblouissements, ses jambes se dérobent », etc. fendant la crise, qui peut durer quelques minutes ou plusieurs lumres, les malades sont très anxieux, très irritables. En dehors des crises, ils pensent toujours à leur rougeur. Ils s'étudient, ils s'analysent, ils croientqu'ils ne sont pas comme tout le monde, ils ont assez souvent des idées de suicide.

Craignant par-dessus tout d'être remarqués, de paraître ridicules, les éreuthophobes ont recours à toute sorte d'artitices soit pour empêcher, soit pour dissimuler leurs crises. Ils essaient de prévenir la rougeur en détournant et occupant ailleurs leur attention ; par exemple, ils s'appliquent à lire, ils entament une conversation ou un monologue à haute voix, ils entreprennent un travail manuel, etc. Mais, ces moyens plus ou moins ingénieux réussissent rarement à enrayer la ci'ise. Pour la dissimuler, ils se cachent la figure derrière un journal, en faisant semblant de lire ; ils se couvrent le visage avec les mains ou avec un mouchoir, ayant l'air de se moucher, de s'essuyer, de souffrir des dents. L'un s'enfonce son chapeau sur les yeux, un autre se cache sous un parapluie, un troisième paraît absoi'bé par la lecture des affiches et tient son visage obstinément tourné vers la muraille, etc. La plupart, pour acquérir de l'assurance, se livrent à la boisson de propos délibéré (Pitres et Régis, Bechterewj.

Mais tout cela est encore insuffisant, et les malades s'ingénient à trouver

PSYCHOSES CONSTITUTIONNELLES

des procédés i^lus radicaux, pour masquer complètement ou faire avorter leur malencontreuse rougeur. Le malade de Casper se peint le visage en rouge ; un des sujets de Pitres et Régis voudrait se joo^^drer comme les femmes. Un autre demande à être débarrassé de son idée obsédante par la suggestion. Tel cherche une teinture « qui donnerait au teint une nuance feu permanente ». Tel autre, décidé à tout, exige des saignées répétées et fmit par réclamer « la ligature des deux carotides »; on simule l'opération à titre de suggestion, mais la rougeur reparaît; aloi's, désespéré, ià demande « un changement de cerveau, une extraction du cerveau. Que voulez-vous, ajoute-t-il, mourir pour mourir ! ».

Pitres et Régis ont noté ce fait curieux, à savoir que les variations atmosphériques influent, non pas seulement sur l'intensité de la rougeur, mais aussi sur la production de l'accès. Suivant que le temps est chaud ou froid, sec ou humide, les malades rougissent plus ou moins, selon les cas. Il arrive même que lorsque l'état atmosphérique n'est pas favorable à la rougeur, le malade ne rougit pas, même s'il est préoccupé par Vidée de rougir. Un des •obsédés dont ces auteurs rapportent l'histoire, a lui-même fort bien remarqué le fait : « Quand il fait un froid vif et sec, quand le vent cingle ma figure, alors même que je songe à rougir, impossible. »

Les auteurs voient avec raison, dans cette particularité intéressante, une preuve du peu d'influence de l'idée dans l'apparition des crises émotives.

L'obsession de la rougeur peut être associée à une foule d'états nerveux : neurasthénie, hystérie, autres obsessions ou impulsions, idées de suicide, etc.

Elle est très tenace, très peu curable. La suggestion, soit hypnotique, soit à l'état de veille, peut donner des résultats favorables.

B. — Obsessions impulsives ou impulsions proprement dites.

Sauf les cas exceptionnels où l'impulsion est instantanée et vraiment irrésistible, elle est oi^dinairement la conséquence et l'aboutissement psychologique d'une idée obsédante, et, par là, elle fait partie du groupe des Obsessions.

Certains auteurs limitent le sens du mot impulsion aux cas dans lesquels l'acte a été accompli, i Nous pensons qu'il vaut mieux lui laisser sa signification traditionnelle, et nous considérons l'impulsion comme une idée obsédante qui s'accompagne d'une tendance plus ou moins irrésistible à l'acte. Comme l'obsession proprement dite, l'impulsion est de nature aboulique : elle traduit l'affaiblissement ou l'impuissance de la volonté considérée dans son pouvoir d'arrêt.

Au point de vue strictement psychologique, on a pu soutenir qu'il n'y a pas lieu de séparer l'impulsion de l'obsession, toute idée étant en réalité un

' Bourdin. De l'impulsion, sa définition, ses formes el sa valeur psychologique. Ann. méd.-psych., mars-avril 1896.

ÉTATS MORBIDES INTERMITTENTS DE L'ÉMOTIYITÉ, ETC

acte, et les idées obsédantes méritant le nom d'impulsions intellectuelles que leur a donné le professeur Bail. Mais, en clinique, il existe une différence très réelle et très importante entre l'obsession simple et l'obsession impulsive. Dans le premier cas, l'acte n'existe qu'au point de vue psychologique, il ne tend pas à se manifester au dehors. Dans le second cas, au contraire, à l'acte intérieur s'ajoute une tendance constante à un second acte, à un acte musculaire, extérieur, qui a par lui-même des conséquences pratiques, quelquefois très graves. C'est pour ce motif qu'il nous paraît indispensable de séparer l'impulsion de l'obsession simple.

Comme nous l'avons fait pour les obsessions, nous décrirons seulement les impulsions les plus importantes.

a. Dipsomanie (Sracra, soif, et [lavia. fureur). — Synonymie : Furor bibendi et Oinomania (Salvatori). — ïrunksucht (Bruhl Cramer). — Dipsomanie (Hufeland). — Oinomanie (Stœber). — Monomanie d'ivresse (Esquirol). — La dipsomanie est un état morbide caractérisé par T'impulsion irrésistible à boire, impulsion qui se reproduit d'une façon intermittente. Le plus souvent, ce sont des liqueurs alcooliques ou excitantes que les malades absorbent ; mais l'impulsion peut exister pour tout autre liquide. La distinction entre les dipsomanes et les buveurs en général est très clairement indiquée dans cette phrase de Trélat, si souvent citée : « Les ivrognes sont des gens qui s'enivrent quand ils trouvent l'occasion de boire. Les dipsomanes sont des malades qui s'enivrent toutes les fois que leur accès les prend*. »

C'est en 1817 que la « fureur de boire » a été décrite pour la première fois par l'Italien Salvatori, médecin pratiquant à Moscou, qui a fort bien vu les principaux caractères de cette affection. Deux ans après, en 1819, l'Allemand Bruhl-Cramer, pratiquant également à Moscou, la décrivait comme une maladie nouvelle, sous le nom de Triinkancht'-. Le mol dipsomanie, quia survécu, est dû à Hufeland.

Esquirol, Marcé, Dagonet rangent la dipsomanie dans la grande classe des monomanies. Morel la considère comme une des manifestations de la folie héréditaire. Krafft-Ebing, Ritti la classent dans les folies périodiques, Foville et Bail dans les délires partiels. Magnan, à l'exemple de Morel, y voit un symptôme de la dégénérescence héréditaire.

Symptômes. — L'approche de l'accès dipsomaniaque est toujours annoncée par des prodromes significatifs et sur lesquels le malade ne se trompe guère : il devient inquiet, triste, irritable; il est indifférent à tout, incapable de toute application au travail, il éprouve des appréhensions vagues, sans motifs. A ces modifications de l'humeur et du caractère s'ajoutent des symptômes physiques : céphalalgie, angoisse précordiale, anorexie, sensation de sécheresse

' Trélat. Folle lucide, p. 151.

- Voir A. Foville. Du delirium tremens, de la dipsomanie et de l'alcoolisme. Arch. gén. de niéd., 1867.

PSYCHOSES CONSTITUTIONNELLES

et de chaleur à la gorge, douleurs dans l'estomac et quelquefois vomissements. Le désir de boire obsède le malade, le presse de plus en plus; il est accru par un sentiment de faiblesse générale et très pénible que l'alcool fait disparaître. Dès que le malade a cédé à ce besoin croissant, impérieux, il est pris dans l'engrenage, et l'accès commence.

Talonné par l'impulsion, incapable de supporter l'absence du sentiment de bien-être que lui procure l'alcool, torturé dès qu'il cesse de boire, le malade boit avidement, tant qu'il peut, jusqu'à ce qu'il tombe ivre-mort- Quelques-uns boivent avec des compagnons, au café ou au cabaret : ce sont les dipsomanes cyniques de Bail. Les plus nombreux s'enferment parfois dans un appartement loué à cet effet, et absorbent, sans témoins, d'énormes quantités d'alcool (dipsomanes mystérieux. Bail). Lasègue a bien observé les sujets de cette catégorie : « Solitaire, fuyant les compagnies, luttant par l'obstination muette et invincible contre les sollicitations qui le préserveraient, le dipsomane se comporte comme certains aliénés onanistes' ». Il est fréquent aussi de voir le dipsomane quitter son domicile, dès le début de son accès, faire des fugues à l'aventure, mais ordinairement hors de son quartier ou même hors de la ville qu'il habite; il va, errant de cabaret en cabaret, vendant tout ce qu'il possède, tout ce qu'il a sur lui, jusqu'à ses vêtements, pour assouvir sa soif inextinguible ; les femmes se livrent au premier venu pour un veri'e de vin ou d'eau-de-vie. Le malade roule ainsi dans les bouges les plus abjects, il vole pour se procui-er quelque argent et boire encore, il ne recule pas devant le crime. Il ne s'arrête que lorsqu'il est ivre-mort. Mais, avant d'en arriver là, il doit absorber d'énormes quantités de spiritueux, car le dipsomane offre une résistance très grande à l'alcool. B. Bail cite l'exemple d'un journaliste qui buvait jusqu'à 24 litres de vin rouge en un jour. Un malade de Macnish s'enfermait dans sa chambre, dès qu'il sentait venir son accès; il ne dormait qu'une heure par jour et, pendantles huit jours que durait l'accès, il consommait « douze quarts de bouteilles de sherry, six d'eau-de-vie, six de whiskey, douze pintes de porter, douze d'ale». L'accès revenait tous les deux ou trois mois ^.

La nature des liquides ingérés est très variable. Le plus souvent, c'est du vin, de l'eau-de-vie, de l'absinthe, de la bière. Mais, tout est bon aux dipsomanes, et, à défaut de ces boissons habituelles, ils absoi'bent des liquides quel'conques : eaux de toilette, eau de Botot, alcool camphré, vin de quinquina, médicaments contenant de l'alcool, éther, chloroforme, etc. Ritti parle d'un dipsomane qui, « à chacun de ses accès, achetait un grand flacon d'éther; puis, prenant une voiture à l'heure, il s'y enfermait et aspirait la liqueur enivrante jusqu'à satiété ». Legrand du Saulle a publié un fait du même genre. L'impulsion peut exister aussi, mais beaucoup plus rarement, pour des liquides qui ne sont ni alcooliques ni excitants. Raymond et Janet rapportent

' Lasègue. Dipsomanie et alcoolisme, Arch. gén. de méd., septembre 1882. ' Macnish. Oinomanie, Americ. journ. of insan., juillet 1851. (Anal, in Annal, méd.psych., 1852,p. 469.)

ÉTATS MORBIDES INTERMITTENTS DE L ÉMOTIVITÉ, ETC

un cas très curieux de dipsomanie du café au lait', etJanet tend à admettre que certains cas de polyurie soi-disant hystérique ne sont autre chose que des polydipsies impulsives, avec polyurie pure et simple (Cours du Collège de France, 1899).

Certains dipsomanes boivent indifTe'remment des liqueurs de toute espèce; d'autres, au contraire, se spécialisent et, autant qu'ils le peuvent, absorbent le même liquide dans tous leurs accès.

Pendant toute la durée de l'accès, le malade mange à peine, ayec répugnance, il ne dort pas, et, au moins dans les premiers temps, il ne présente que peu de signes d'intoxication. Mais, vers la fln de l'accès, et de plus en plus en approchant de la limite de résistance du sujet, apparaissent les symptômes de l'ivresse complète, de l'alcoolisme aigu grave : abrutissement, troubles gastriques, vomissements, tremblements, étourdissements, démarche titubante, etc. « L'ivresse, dans son aspect le plus dégradant, est le résultat ordinaire de ces excès. Le plus souvent, des vomissements signalent la lin des paroxysmes ; Bruhl-Cramer, Stœber, le plus grand nombre des auteurs anglais les considèrent comme une crise constante » (A. Foville). On observe aussi parfois des hallucinations de la vue et de l'ouïe (Foville, Magnan).

La durée des accès est très inégale d'un malade à l'autre ; elle varie de quelques jours à quelques semaines (Salvatori) ou à plusieurs mois (Esquirol).

La convalescence, le plus souvent rapide, est quelquefois longue; « elle s'accompagne souvent de fatigue, d'abattement, d'anorexie, de dégoût et de honte » (Foville).

Nous avons dit que l'impulsion dipsomaniaque était intermittente. Les accès se i^eproduisent ordinairement d'une façon très irrégulière, une ou plusieurs fois par an, parfois tous les mois ; ce dernier mode s'observe principalement chez la femme, et les accès sont alors en rapport avec le moment des règles. En dehors même de cette périodicité menstruelle, on a observé des retours réguliers : Salvatori et Bruhl-Cramer ra^iportent des faits dans lesquels les accès duraient six jours et revenaient après une intermittence de six jours également.

Les intermiltences sont aussi des plus variables, mais leur durée est généi'alement plus longue que celle des accès. Dans le plus grand nombre des cas, les intermittences deviennent de plus en plus courtes, et les accès se rapprochent jusqu'à devenir subintrants (Lasègue). Mais, dans certains cas favol'ables, les accès vont au contraire en s'éloignant.

Pendant les périodes qui séparent les accès, les malades sont habituellement sobres, temiîérants. Ils conservent le souvenir de leurs excès et ils les apprécient cori'ectement. De là, une répugnance, ràisonnée pour les boissons alcooliques et une lutte parfois très vive quand ils sentent venir la crise. Trélat, Magnan donnent des observations de rûalades qui, pour s'empêcher de boire, mêlaient à l'alcool des substances répugnantes, des matières

' F. Raymond et P. Janel. Névroses et idéei fixes, Paris, 1898, t. II, p. 194.

PSYCIIOSKS CONSTITUTIONNELLES

fécales. Une femme dipsomane, dit Blagnan (loc. cit.), « écrivait avec son sang la promesse de ne plus boire ». D'autres, ayant conscience de leur faiblesse de résistance, se font interner dans une maison de santé. Il est cependant des cas dans lesquels le sujet ne se rend compte de son état ni avant, ni pendant, ni après l'accès. Lasègue et Bail ont rapporté des faits de ce genre.

Il faut noter enfin l'association fréquente de la dipsomanie avec d'autres états morbides de l'ordre psychique. On retrouve suiHout, dans les observations de ces malades, la coexistence d'états mélancoliques avec impulsions suicides, des impulsions homicides, la nymphomanie, etc.

Diagnostic. — La premièi^e difficulté, et elle est quelquefois très grande lorsqu'il s'agit d'un dipsomane honteux, mystérieux, qui se cache soigneusement pour boire, consiste à reconnaître l'existence même de la maladie. Ce n'est ordinairement qu'après un certain nombre d'accès qu'elle se décèle, et souvent c'est par un hasard imprévu ; parfois, par exemple, la police ramène à son domicile un individu qu'elle a ramassé dans la rue, ivre-mort, et qui jamais encore n'avait été soupçonné d'intempérance.

Un premier accès ne peut donner que des présomptions : s'il démontre l'existence d'excès alcooliques, il ne prouve pas la dipsomanie. Cette réserve est d'autant plus nécessaire qu'une tendance à boire plus ou moins impulsive se rencontre assez souvent au début de la paralysie générale, de la manie et d'autres affections mentales; certains auteurs désignent cette tendance sous le nom de dipsomanie symptomatique. La dipsomanie vmie ne peut être affirmée avec certitude qu'après la constatation de plusieurs accès intermittents. Par conséquent, en présence d'un accès ayant les caractères que nous avons décrits, il est indispensable d'étudier avec soin le passé du malade et de rechercher ses antécédents : on apprendra que le sujet est habituellement sobre, qu'il éprouve même une certaine répulsion pour les spiritueux ; que l'accès actuel a été précédé de modifications de l'humeur et du caractère ; cpe déjià antérieurement le malade avait disparu brusquement de chez lui, et qu'à son retour il était malpropre et sans argent, qu'il paraissait embarrassé, honteux, cfu'il avait mal justifié son absence, etc. Si à cela s'ajoute la connaissance de tares nerveuses, héréditaires ou personnelles, on aura les principaux éléments du diagnostic.

En ce qui concerne le diagnostic différentiel, la période d' excitation de la folie à double forme peut donner lieu à de réelles difficultés. Elle s'accompagne parfois d'excès alcooliques, qui reviennent périodiquement comme la maladie elle-même. 11 y a donc là vme cause d'erreur particulière. Mais l'état mental est très différent dans l'un et l'autre cas : tandis que l'aliéné circulaire ou à double forme est cai'actérisé, à cette période, par une excitation générale de toutes les fonctions psychiques et somatiques, le dipsomane se distingue par la tristesse, la dissimulation et la recherche de la solitude. Ici encore, l'étude des antécédents lèvera les doutes qui pourraient subsister.

U alcoolisme sous ses différentes formes se distingue assez facilement de la dipsomanie : il ne s'accompagne pas d'impulsion ou du moins pas de cette

ÉTATS MORBIDES INTERMITTEiNTS DE L'ÉMOTIVITÉ, ETC. 741

impulsion consciente, avec lutte angoissante, si pénible pour le dipsomane; l'alcoolique est entraîné par l'habitude et il ne désire aucunement y résister. Il boit régulièrement, aussi souvent qu'il en trouve l'occasion, et, contrairement encore au dipsomane, il aime à boire en compagnie, l'ivi'ogne est éminemment sociable. Quand il est sous l'influence de l'alcool, il présente les troubles spécifiques de cette intoxication : hallucinations de la vue (animaux, flammes), terreurs, crises nocturnes, tremblements, sueurs, etc. L'alcoolique chronique présente, de plus, une cachexie particulière, une déchéance physique et mentale qui constitue un véritable stigmate de l'alcoolisme (voy. l'article Alcoolisme). Nous avons vu que rien de semblable n'existe chez le dipsomane.

Dans certains cas, cependant, on observe chez le dipsomane quelques-uns des symptômes propres à l'alcoolisme (Salvatori, Bruhl-Cramer, MagnusHus, Foville, Linas, Bail). Magnan déclare que « le délire alcoolique finit par compliquer l'accès de dipsomanie quand celui-ci dure assez longtemps ou se répète fréquemment' ». Quelquefois même « en dehors de leurs périodes impulsives, les dipsomanes se comportent comme de véritables ivrognes. Dans ces cas, les excès répétés peuvent finir par provoquer les symptômes de l'alcoolisme chronique » (Magnan, loc. cit.). Cette combinaison de symptômes crée des difficultés pour le diagnostic. Mais elle ne se rencontre guère que chez les vieux dipsomanes, et, dans ce cas, la connaissance des antécédents permettra d'éviter l'erreur.

Pronostic. — Salvatori assure avoir guéri 48 dipsomanes sur SO. Ces chiffres prouvent que l'auteur en question faisait entrer dans sa statistique des faits d'alcoolisme, et aussi qu'il considérait comme des guérisons des cas à longues intermittences. En réalité, la dipsomanie est très peu curable, rien n'étant plus difficile que de modifier l'état mental qui lui donne naissance. Il existe néanmoins des faits authentiques de guérison. Le malade de Macnish, dont nous parlons plus haut, guérit après deux ans de séjour dans une maison de santé : huit ans après sa sortie, la guérison restait complète. Lasègue a vu guérir un dipsomane à la suite d'une broncho-pneumonie grave. L'anglais Hutcheson, le professeur Bail et d'autres auteurs mentionnent des faits semblables.

Tr.\itement. — Il faut distinguer le traitement de l'accès et celui de la maladie elle-même.

Le traitement de l'accès dipsomaniaque ne diffère pas de celui de l'ivresse. Nous renvoyons donc à ce qui en est dit à l'article Alcoolisme.

Lè traitement de la maladie, si variés cjue soient les moyens proposés, est bien peu efficace. L'idée de traiter les accidents gastro-intestinaux qui apparaissent dès la période prodromique est rationnelle, mais elle n'a pas donné de résultats appréciables. Les toniques, les amers, les drastiques ont successivement échoué. Certains auteurs ont préconisé, mais sans plus de succès,

' Magnan. La dipsomanie in Leçons sur les maladies men/ales. 1" édit.. 1882-1891.

PSYCHOSES CONSTITUTIONNELLES

l'ipéca à la dose de 3 à 4 grammes. On a essayé, aussi inutilement, les émissions sanguines locales, le séton à la nuque S le mélange de l'alcool à tous les aliments, à toutes les boissons, en vue d'en dégoûter le malade, etc.

Le séjour prolongé à la campagne, combiné avec un régime tonique et avec l'hydrothérapie, donne de meilleurs résultats. Mais, trop souvent, les sujets trouvent l'occasion de retourner à la ville et de s'abandonner à leur impulsion morbide.

Il n'y a guère, en définitive, que l'isolement forcé et prolongé, c'est-à-dire l'internement, dont on puisse espérer des guérisons durables. Encore sontelles, très aléatoires.

Etiologie. — Nous avons déjà dit que Vhérédilé, soit similaire, soit, plus souvent, dissemblable, est la condition fondamentale de tous les états obsédants et impulsifs. La dipsomanie ne fait pas exception à la règle.

Des causes occasionnelles diverses peuvent éveiller la prédisposition héréditaire. On a signalé notamment les émotions morales dépressives. La menstruation, la grossesse, la ménopause paraissent avoir une influence étiologique, au moins sur le retour des accès.

L'affection est plus fréquente chez la femme que chez l'homme.

Les excès alcooliques répétés peuvent-ils entraîner le développement de la dipsomanie ? Les premiers auteurs, Salvatori, Bruhl-Cramer, Magnus Hus, etc., répondaient affirmativement. Au contraire, Esquirol et Lasègue sotitiennent que la maladie ajiparaît chez des sujets précédemment sobres, tempérants, ayant même présenté une certaine répugnance pour les boissons alcooliques. « Les malades, dit Esquirol, avaient antérieurement des mœurs douces, des habitudes de sobi-iéié, ils ont changé tout à coup. Quelques causes physiques ou morales ont provoqué ce changement, quelques signes précurseurs l'ont annoncé. L'accès fini, les malades rentrent dans leurs habitudes de tempérance^. » Lasègue est beaucoup plus catégorique. Pour lui, la dipsomanie et l'alcoolisme sont « deux formes d'empoisonnement indépendantes, étrangères l'une à l'autre ; elles contrastent par leur étiologie, leur marche, leurs symptômes et leur terminaison. La disparité est telle qu'aucun dipsomane ne devient alcoolique et aucun alcoolique dipsomane, à n'importe quelle période des deux maladies. » Il insiste sur les différences de toute sorte qui séparent le dipsomane de l'alcoolique : « Les habitudes de la vie avaient été jusque-là sobres, régulières, quelquefois même jusqu'à la correction exigeante. La surprise est si grande que d'abord on n'y veut pas croire... La dipsomanie est plus qu'une i"areté à l'hôpital oîi les faits d'alcoolisme surabondent... Je me risquerais presque à ajouter que ce n'est la maladie ni des [imbéciles, ni des gens de peu. Qui oserait en dire ou même en penser autant des alcooliques?... Le dipsomane boit autant et plus que l'alcoolique, il boit les mêmes liqueurs et s'enivre, mais ne s'alcoolise pas. L'alcoolique boit

' A^oir Semelaigne. Diagnostic et traitement de la dipsomanie, Journal de méd. ment., t. I. 1861.

' Maladies mentales, t. II, p. 74.

ÉTATS MORBIDES INTERMITTENTS DE L'ÉMOTIVITÉ, ETC

également et ne s'enivre pas... Pendant les phases aiguës, le dipsomane ne présente aucun, je dis aucun, des symptômes de l'alcoolisme... Personne n'a vu un dipsomane acculé, à force d'excès, dans l'impasse de l'alcoolisme chronique. De même est-il préservé, aux degrés moyens, des aventures mentales de l'alcoolisme. Pas d'hallucinations transitoires, pas de terreurs de jour ou de nuit, pas de tendance au suicide... Pas plus que le dipsomane n'est ou ne devient alcoolique, pas plus l'alcoolique n'est ou ne sera dipsomane à aucun moment de sa vie » (Lasègue, loc. cit.). Lasègue reconnaît deux modes pathogéniques pour le développement de la dipsomanie : « Presque toujours, c'est à la suite d'un ébranlement de santé que se déclare la disposition maladive... Dans d'autres cas, les accidents cérébraux pathogéniques se développent plus insidieusement ou même se rattachent h une tare congénitale » (Lasègue, loc. cit.).

Cette opposition radicale, absolue, entre la dipsomanie et l'alcoolisme n'est pas admise par tous les auteurs. Nous avons vu que Foville et Magnan ont noté chez les dipsomanes des hallucinations visuelles analogues à celles de l'alcoolique. Linas^ dit aussi que «la dipsomanie et l'alcoolisme ont entre eux les rapports les plus étroits ; l'un, en effet, conduit à l'autre, les dipsomanes deviennent fatalement alcoolisants lorsque leurs accès sont fréquents ou de longue durée ». B. Bail admet, avec les auteurs anglais, une dipsomanie acquise, consécutive à l'alcoolisme. Magnan ne reconnaît pas la dipsomanie acquise, mais il affirme qu'à la longue les dipsomanes peuvent présenter tous les accidents de l'alcoolisme, y compris l'alcoolisme chronique.

En résumé, la dipsomanie n'a pas avec l'alcoolisme des rapports aussi étroits que l'ont dit certains auteurs ; l'une et l'autre procèdent d'états psychiques différents et se distinguent encore par leur marche et leur terminaison. Mais s'il est vrai de dire que l'alcoolisme ne conduit pas à la dipsomanie, état mental particulier et complexe, on ne peut nier qu'à la longue le dipsomane puisse présenter quelques-uns des symptômes de Vintoxication a\coo\ique. Des faits très nombreux établissent, contrairement à l'affirmation évidemment exagérée de Lasègue, que l'immunité de ces sujets à l'égard de l'intoxication par l'alcool n'a rien d'absolu.

Bibliographie. — Sur la dipsomanie, consulter principalement, en dehors DES traités généraux DE PATHOLOGIE MENTALE : Ti'elat. De la folic lucicle, Paris, 1861. — Semelaigne. Diagnostic et traitement de la dipsomanie, Journal de méd. ment., t. 1, 1861. — A. Foville. Du delirium tremens, de la dipsomanie et de l'alcoolisme. Archiv. génér. de méd., oct. et nov. 1867. Du même. Art. Dipsomanie du Nouv. Dict. de méd. et de chir., 1869. — A. Linas. Art. Monomanie du Dict. encycl. des scienc. médic, 1875. — Legrand du Saullc. JVo/e médico-légale sur un cas rare de dipsomanie {Abus d'inhalations d'éther), Annal, d'hyg. et de méd. légale, mai 1882. — • Lasègue. Dipsomanie et alcoolisme, Archiv. gén. de méd., sept. 1882. — B. Rail. Leçonssur les maladies mentales, Paris, 1883. — A. Ritti. Art. Dipsomanie du Dict. encycl. des scienc. médic., 1884. — Magnan. La dipsomanie, in Leçons cliniques sur les maladies mentales, Paris, 1882-1891.

' A. Linas. Art. Monomanie du Dict. encyclop., 1875.

PSYCHOSES CONSÏITUTIONiNELLES

b. Sitiomanie . — De même qu'il existe une impulsion à boire, il existe aussi une impulsion à manger, plus ou moins irre'sistible et tout à fait comparable à la précédente. C'est la sitiomanie (de ci-io^, aliment).

Cet état, beaucoup moins important, beaucoup plus rare que la dipsomanie, a été décrit par Magnan'. Il se présente sous la forme d'accès pendant lesquels les malades engloutissent des quantités d'aliments invraisemblables. Ils trouvent dangereux et ridicule cet appétit vraiment monstrueux, ils luttent, ils résistent, mais l'impulsion finit par avoir raison de leur résistance. Voici, résumé, le fait que rapporte Magnan.

Une femme qui a toujours été fantasque et prétentieuse à l'excès, traverse, à l'âge de dix-huit ans, une période de tristesse avec découragement, apathie, indifférence, impuissance au travail. A vingt-huit ans, nouvelle période de dépression mélancolique pendant deux ou trois mois. A trente-six ans, elle éprouve tout à coup un désir insatiable de manger. Tous les aliments lui étaient bons. Elle avait beau se lamenter, se reprocher sa gloutonnerie, elle ne s'en corrigeait pas ; les journées et les nuits se passaient à manger. Désespérée et ayant le sentiment très net que par ses seules forces elle ne triompherait jamais de l'impulsion, envahie par des idées de suicide, elle demanda elle-même son placement dans un asile. Son état s'améliora assez rapidement.

J'ai connu personnellement un cas analogue. Il s'agit d'un jeune homme de quatorze ans environ, fils d'un père ti'ès vif, très emporté, et d'une mère très nerveuse (elle avait une crise de nerfs, quelquefois avec perte de connaissance, quand son mari la regardait un peu fixement, à table). Un frère est paralytique général.

Le jeune homme en question présentait de nombreuses bizarreries : il mettait une sorte de coquetterie à porter des souliers d'une grandeur démesurée, immenses, qu'il ne trouvait jamais assez vastes ; ses vêtements également d'une ampleur excessive, avaient des poches énormes, dans lesquelles il entassait toute sorte de victuailles, qu'il distribuait dans la rue aux enfants et aux chiens : « Tous les chiens du quartier, disait-on de lui, le connaissaient et le suivaient dès qu'il paraissait. » Toutes ces étrangetés s'augmentaient d'une véritable sitiomanie : a de certaines périodes, il restait plusieurs heures à table, consommant des quantités prodigieuses de nourriture. Quand la fatigue se faisait sentir, il se levait de table, allait aux cabinets se faire vomir en s'introduisant les doigts au fond de la gorge, puis, se remettait à manger. Contrairement à la malade de Magnan, il n'était nullement malheureux ni honteux de son état ; loin de là, il se vantait de sa puissance gastrique, il en faisait parade. Mort à seize ans.

G. Ballet, récemment, à propos d'un fait de cet ordre, a émis l'opinion que certains cas au moins de sitiomanie intermittente doivent être distraits du groupe des obsessions impulsives proprement dites et considérés comme une modalité de la mélancolie péiiodique^.

' Archiv. de Neui'ol., juillet 188b.

* G. Ballet. Soc. de Neurologie in Revue Neurologique, 15 juillet 1900.

c. Kleptomanie^ (Klopémanie, de Matliey (de Genève). — La kleptomanie on impulsion au vol a été niée ou tout au moins contestée par quelques auteurs, et non des moins autorisés. « Je n'ai pas eu lieu d'observer, dit Morel, la tendance au vol ou ce que l'on est convenu d'appeler la kleptomanie. Je ne veux pas dire cependant que cette tendance n'existe pas^ » Lasègue dit également : (c J'en suis encore, malgré ma longue expérience, à voir un voleur emporté par le besoin délirant du vol'* ». Cependant, si les nombreux faits réunis par Marc, par Gall, parLavater, par Trélat, sous le nom de kleptomanie, ne sont pas tous démonsti'atifs, quelques-uns d'entre eux appartiennent incontestablement à cette forme impulsive ; les faits étudiés depuis par Foville, Linas, Legrand du Saulle, Magnan, Saury, Legrain, etc., établissent nettement son existence.

La kleptomanie comme la dipsoiiianie, comme l'impulsion suicide ou homicide, est constituée par une obsession consciente, avec impulsion plus ou moins irrésistible, donnant lieu h, une i^ésistance, à une lutte d'intensité variable. Elle apparaît par accès irrégulièrement iyitermittents.

Ge qui montre bien qu'il s'agit d'une tendance instinctive, irrésistible, c'est que, dans la plupart des cas, les vols sont dépoui^vus de tout mobile raisonnable. Les malades sont souvent l'iches, de ])onne famille, d'habitudes morales tout à fait correctes par ailleurs. En outre, les objets dérobés n'ont ni valeur ni utilité ; après qu'ils s'en sont emparés, les malades les entassent dans un coin et ne s'en occupent plus. « L'acte délictueux étonne, dit Lasègue, parce qu'il n'a ni aboutissant ni précédent. » Marc (loc. cit., t. II) rapporte l'histoire d'une jeune fille riche, noble, d'un bon caractère, d'un esprit sain, qui s'emparait de tout ce qui lui tombait sous la main. Elle avait ainsi mis en réserve une quantité de mouchoirs, de dés, de fichus, de bas, de gants, etc. Voici un exemiDle, plus démonstratif encore, emprunté au même auteur : un employé du gouvernement, à Vienne, ne volait que des ustensiles de ménage, qu'il ne vendait pas, dont il ne faisait aucun usage, et qu'il se contentait d'entasser dans deux chambres qu'il avait louées à cet effet. Une femme s'empare brusquement, aux magasins du Louvre, de pièces de soie ; puis elle sort et va jeter dansun passage les objets volés'' ; etc., etc.

Sous cette forme caractérisée de « paroxysmes débutant par un tremblement accompagné d'une extrême anxiété qui ne se calme qu'après la satisfaction du vif désir m (3Iarc, loc. cit.), la vraie kleptomanie est peu fréquente (Magnan). On observe plus souvent des effets atténués, dans lesquels « l'accomplissement de l'acte délictueux s'exphque moins par la puissance de l'incitation que par l'insuffisance de la résistance à un entraînement de moyenne intensité » fLasègue, loc. cit.). La kleptomanie prend alors les carac-

' Marc. De la folie, etc.. t. II. — Trélat. La folie lucide (Kleptomanes) . J861. — Linas. Art. Monomanie du Dict. encyclop., 1875. — Magnan, Saur\^ Legrain, loc. cit. ■ Morel. Annal, méd.-psych., 1866, p. 106 et suiv. ^ Lasègue. Vol aux étalages, Arch. génér. de méd. 1880.

* Boissier et Lachaux. Conlribut. à Vétude cliniq. de la Kleptomanie, Annal, méd.psych., janvier 1894. -

PSYCHOSES CONSTITUTIONNELLES

tères d'une i^ropension presque permanente (Marc) correspondant à ce que le langage ordinaire appelle la manie du vol. C'est ainsi que Yictor-Amédée, roi de Sardaigne, dérobait partout des objets de peu d'importance. Lavater, cité par Mare, parle d'un médecin qui ne sortait pas de la chambre d'un malade sans lui dérober quelque objet, et qui ensuite n'y pensait plus. Le soir, sa femme visitait ses poches et en retirait des clefs, des ciseaux, des dés à coudre/ des cuillers, des boucles, des étuis, etc., qu'elle rendait aux propriétaires, Magnan' rapporte aussi le cas d'un médecin qui, pendant ses visites, ne peut s'empêcher de soustraire la monti-e du client suspendue au chevet du lit ou placée sur la table de nuit. Chez les sujets de cette catégorie, peuvent survenir de temps à autre des accès anxieux, avec impulsion vraiment irrésistible.

Quelles que soient la forme et l'intensité de la tendance au vol, cette tendance peut s'étendre à tous les objets indifféremment, ovi, par une sélection systématique, être spécialisée à des objets d'une certaine catégorie. Après le médecin qui volait uniquement des montres, nous citerons le magistrat, dont parle également Magnan, qui « s'approprie les couverts soit du restaurant, soit de la maison où il dîne ». Boissier et Lachaux ont publié l'intéressante observation d'une kleptomane qui dérobait seulement des rubans-.

Pris sur le fait, ces malades ne cherchent pas à dissimuler leurs larcins. Ils ont le sentiment de leur faute et de ses conséquences, la plupart en sont très humiliés et honteux; quelques-uns cependant paraissent complètement indifférents au moment de leur arrestation (Lasègue) ; ils se contentent d'avouer leur vol, sans émotion apparente, mais aussi sans explication ni excuse.

La kleptomanie semble être plus fréquente chez la femme, et les accès sont souvent en rapport avec le moment des règles, avec la grossesse, l'allaitement. Si l'on a abusé, pour excuser des vols parfaitement punissables, des « envies de la grossesse », il n'est cependant pas niable que cet état favorise le développement des impulsions dont il s'agit ici. Les maladies débilitantes, les fatigues de tout genre paraissent aussi jouer le rôle de causes déterminantes.

Ces diverses causes occasionnelles agissent indirectement, en modifiant le fonctionnement normal du système nerveux.

Il est une autre cause, d'origine relativement récente, qui agit directement sur la tendance morbide, qu'elle excite jusqu'au paroxysme irrésistible. Nous voulons parler de ces étalages des grands magasins qui, par l'amoncellement des soieines et des veloui-s, des étoffes chatoyantes, des dentelles, des bibelots de toute sorte, irritent les convoitises féminines et constituent pour les prédisposées des tentations trop souvent insurmontables. L'attention a été particulièrement attirée sur ces faits si nombreux par Lasègue et Legranddu Saulle^

' L'obsession crimin. morbide, Congrès de Bruxelles, 1892. - Annal, me'd.-psych.. 1894.

■' Lasègue. FoZ aux étalages, Archiv. génér. de méd., 1880. — Legranddu SauUo. Les vols dans les grands inagasins. Traité de méd. lég., 2° édit., 1886.

ÉTATS MORBIDES INTERMITTENTS DE L'EMOTIVITE, ETC

« S'il arrive, dit très justement Lasègue, que le milieu soit indiffe'rent, parce que l'impulsion s'impose par sa violence, le plus souvent il a fallu une occasion propice pour exciter d'abord la tendance, et ensuite pour la faire passer à l'exécution. » C'est particulièrement dans les cas de ce genre que « l'insuflisance de la résistance explique la pensée de l'acte délictueux et son accomplissement » chez des femmes « dont le passé et le présent sont irréprochables, dont' les besoins et les fantaisies n'excèdent pas les ressources » (Lasègue, loc. cit.). ' •

Depuis quelques années, avec le développement des grands magasins, cette question a pris une importance considérable en médecine légale.

Ajoutons, sans y insister, que l'impulsion au vol est toujours le résultat d'une prédisposition qui, souvent, s'accuse par d'autres symptômes de déséquilibration nerveuse : nervosisme plus ou moins accentué, hystérie, obsessions diverses, phobies, etc.

De même le vol s'observe dans une foule d'affections mentales: chez les débiles, les faibles d'esprit, les paralytiques généraux, les ramollis, etc. Mais les conditions de l'acte sont alors très différentes de celles qui cai\actérisent l'impulsion obsédante étudiée ici. Ce diagnostic différentiel est surtout du ressort de la médecine légale,

d. Pyromanie^. — La pyromanie est caractérisée par l'idée obsédante du feu, finissant par déterminer une véritable impulsion à l'incendie ; l'impulsion s'accompagne des caractères que nous connaissons bien : résistance plus ou moins énergique avec angoisse, soulagement consécutif à l'accomplissement de l'acte.

L'obsession impulsive est, comme toujours, intei'mittente ; elle reparaît à intervalles très variables, j^ar accès précédés de modifications [du caractère (tristesse, taciturnité, etc.), et accompagnés de maux de tête, de palpitations, d'étouffements, de faiblesse générale.

L'existence de Itipyromanie a été contestée par Morel, plus vivement encore que celle de la kleptomanie : « J'ai vu, dit ce grand observateur, des actes incendiaires commis par des imbéciles, des idiots, des hystériques, des épileptiques et constituant soit des faits d'imitation, soit des actes de vengeance, soit encore certaines manifestations maladives dont les individvis n'avaient pas mémoire, comme cela arrive aux épileptiques. Mais quant à ce qui est de la pyromanie proprement dite, j'affirme n'en avoir rencontré aucun cas, ni même m'en faire une idée^ »

Lasègue fait également des réserves, pour la tendance irrésistible à l'incendie comme pour l'entraînement insurmontable au vol : « Il faut bien en rabattre, dit-il, de la croyance aux passions invincibles, vertigineuses ou fiévreuses que subiraient les malades et qui commanderaient leurs actes ^ ».

' Marc. De la folie consklévée dans ses rapports avec les questions médico-judiciaires, 1840, t. II.

-Morel. Annal, mêd.-psych., 1866, p. 106 et suiv. ' Lasègue. Vol aux étalages, 1880.

II n'est pas douteux qu'on ait fait entrer dans le cadre de la pyromanie des faits d'un ordre tout différent, qu'on n'ait pas toujours su distinguer les naauvais instincts de l'impulsion vraie. « Le plus souvent, ainsi que l'observe Magnan, les incendies sont alluiïiés par des imbéciles ou des semi-imbéciles qui obéissent, sans grande lutte, à des perversions instinctives ou à des sentiments de haine ou de vengeance ^ » Mais si les cas d'impvilsion à l'incendie, avec lutte anxieuse, sont rares, leur existence n'en paraît pas moins certaine. A la satisfaction qui suit l'acte, et qui n'est que la détente nerveuse consécutive à toutes les manifestations impulsives, s'ajoute ici une jouissance spéciale, produite par la vue des flammes, et parfois très vive ; cette sensation, anciennement obsei^vée, ne peut, quand elle existe, qu'augmenter l'énergie de l'impulsion.

Henke (1817), cité par Marc (Zoc. cit.), raconte que la servante d'un paysan, âgée de dix-sept ans, fut prise tout à coup, en revenant de la danse, d'une propension incendiaire. Elle déclara avoir éprouvé une grande anxiété, dont elle n'a pu se délivrer que le troisième jour, en satisfaisant son envie. Elle éprouva, en voyant le feu éclater, une joie telle qu'elle n'en avait jamais ressenti de pareille. « Beaucoup de crimes, dit un auteur du commencement du siècle 2, tirent leur source d'une affection particulière du cerveau, et il est bien prouvé que la disposition à incendier peut résulter d'une semblable affection, surtout pendant le développement de la puberté chez les deux sexes ; disposition analogue à celle des crétins qui aiment à jouer avec le feu, ou à celle de certains chiens ou chats qui, sans détourner la vue, regardent, pendant des heures entières, le brasier ardent d'un foyer de cheminée ou d'un poêle. »

On trouve dans l'ouvrage de Marc les deux faits suivants, qui montrent l'impulsion à différents degrés d'intensité ; faible, ou du moins faiblement indiquée dans le premier, elle aj^paraît vaiment invincible dans le second.

I. Jane Wals, jolie petite fille de treize ans, met le feu à la maison de ses maîtres, et elle vient annoncer elle-même que la maison brûle. Interrogée, la petite fille avoue que c'est elle qui a mis le feu, « pour s'amuser et pour voir ce que cela deviendrait ». Elle reconnaît n'avoir aucun sujet de plainte contre ses maîti'es, qui la traitaient fort bien : « Je ne croyais pas faire de mal...; j'étais curieuse de voir l'effet de la flamme; je supposais que cela devait être plus beau que du charbon de terre ou un fagot allumé dans la cheminée ».

II. Une jeune fille de dix-sept ans, servante chez un paysan, allume deux incendies. Elle affirme n'avoir jamais éprouvé de contrariété de la part de ses maîtres, n'avoir jamais eu de dispute avec eux, mais avoir agi seulement par une impulsion partant d'une voix intérieure, dont elle avait été continuellement poursuivie^ qui lui avait ordonné d'incendier et de se détruire ensuite : qu'après avoir incendié une première fois, elle avait regardé, avec calme et plaisir, l'incendie éclater ; que la seconde fois, elle s'était empressée de

' Magnan. L'obsession criin. morb., 1892. Recherches sur les centres nerveux, 1893. ' Ossiander. Traite' du suicide, Hanovre, 1813. ' De la folie etc., t. IL

ÉTATS MORBIDES INTERMITTENTS DE L'ÉMOTIVITÉ, ETC

donner elle-même l'alarme, et qu'immédiatement après, elle avait essayé de se pendre. »

Parmi les cas àç, pyromanie que rapporte Magnan, nous résumerons le suivant : Un homme de cinquante-cinq ans, ayant eu déjà diverses obsessions (vol, suicide, homicide), est obsédé par l'idée de mettre le feu. Un jour, sans nul motif, il saisit un chandelier, et, malgré tous ses elforts pour résister, il appi'oche la flamme de plusieurs pièces de linge suspendues dans la chambre et provoque ainsi un commencement d'incendie. La vue des flammes amène une détente, et aussitôt il s'empresse d'aider à éteindre le feu (Magnan, loc. cit.).

Les auteurs ont souvent relevé cette circonstance, à savoir que les pyromanes s' emploient avec zèle à éteindi^e Uincendie allumé par eux, soit que, l'impulsion satisfaite, ils regrettent les conséquences de leur acte, soit qu'ils cherchent à détourner les souprons. Cette dernière constatation ne va nullement à rencontre de la réalité d'un entraînement irrésistible. Elle est simplement en rapport avec ce que nous savons de l'état de conscience des malades. L'acte commis, l'accès impulsif dissipé, les sujets se ressaisissent, apprécient le danger qu'ils courent et cherchent à l'éviter. On observe parfois des dispositions analogues chez les impulsifs homicides et kleptomanes. Mais ces précautions sont plus fréquentes chez les incendiaires, ordinairement rusés, dissimulés, menteurs, et dont l'état moral contraste avec la franchise habituelle aux autres impulsifs.

Marandon de Montyel, dans une intéressante étude médico-légale, a particulièrement insisté sur ce point*. Les principaux éléments de diagnostic de la pyromanie, indiqués par Marandon de Montyel, sont i^elatifs les uns aux actes incriminés, les autres aux accusés.

En ce qui concerne les actes, ordinairement les incendies sont multiples, car il est exceptionnel que l'incendiaire soit arrêté après son premier méfait ; ils sont, de plus, sans mobile appréciable ; ils sont particulièrement fréquents à la campagne, et ils se produisent surtout les dimanches et jours de fête, le soir, au sortir du cabaret ; ce dernier détail met en relief l'influence bien connue de l'appoint alcoolique sur la vivacité des impulsions ; enfin, les incendies s'opèrent toujours au moyen de matières facilement inflammables (granges, meules), qu'une allumette ou une simple braise suffisent à faire flamber.

En ce qui concerne les auteurs de ces incendies, ce sont presque toujours des paysans, qui, antérieurement, n'étaient pas considérés comme aliénés ; ils se font souvent remarquer par leur empressement à éteindre le feu ; ils font preuve de ruse et de préméditation au moment de l'acte, et d'une habileté parfois très grande pendant l'enquête; fréquemment, ce sont des faibles d'esprit, des épileptiques, descendants d'épileptiques, d'imbéciles ou d'ivrognes.

Un dernier exemple de pyromanie, emprunté au mémoire de Marandon de Montyel, est tout à fait caractéristique : Alexandre K..., âgé de seize ans,

' Marandon de Monlvel. Diagnostic médico-le'r/al de la pyromanie. Archis'. de Neurol.,

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met deux fois le feu chez ses maîti'es. Aucun motif capable d'expliquer ces actes : ses maîtres sont bons pour lui et K... n'éprouve à leur égard que des sentiments d'affection. Cinq jours avant son premier attentat, il avait vu un incendie dans le voisinage et en était resté fort impressionné. La veille et le jour du crime, tête lourde au réveil, obsession de mettre le feu. Il lutte et résiste un certain temps, puis il succombe : « Il se lève comme mû par un ressort, se rend dans sa chambre, allume le bout de bougie qui se trouvait près de son lit et se glisse furtivement dans la grange. Il essaya alors de résister, et laissa tomber la bougie qui ne s'éteignit pas dans la chute ; mais l'impulsion était telle, qu'en dépit de tous ses efforts de volonté, il dut se baisser, la ramasser et la placer au milieu du fourrage. Comme la veille, l'idée disparut -alors tout à coup, et un grand soulagement se produisit. »

L'impulsion i^yromaniaque a son maximum de fréquence vers l'âge de la puberté, avant la vingtième année, et chez les garçons ; en dépouillant les accusations d'incendie rapportées par l&Gazette des tribunaux, de 1825 à 1832 inclusivement, Marc* a trouvé 26 incendiaires au-dessous de vingt ans, soit un peu plus de 20 sur 100. De ces 26, 9 sont du sexe féminin et dix-sept du sexe masculin. Les cas de Marandon de Montyel concernent presque uniquement des garçons.

En Allemagne, au contraire, le nombre de filles incendiaires dépasse de beaucoup celui des garçons. Marc explique cette divergence en avançant que « les affections nervevises sont beaucoup plus fréquentes et surtout plus ihizarres chez les Allemandes que chez les Françaises » (loc. cit., p. 373).

Les maladies intercurrentes, les soucis, les chagrins, les émotions de toute nature favorisent le développement de l'état impulsif. Chez les femmes, les accès sont souvent en rapport avec le moment des règles.

e. Obsession homicide. — Uimpulsion homicide {monomanie impulsive homicide des anciens auteurs, qui d'ailleurs y faisaient rentrer des cas tout à fait dissemblables) doit être soigneusement distinguée des actes homicides •qui peuvent se rencontrer dans un grand nombre d'affections mentales. Le persécuté, sous l'influence de son système délirant ou d'une hallucination, tue celui qu'il considère comme son ennemi, h' alcoolique halluciné frappe souvent, soit pour se défendre d'un danger qui le terrifie, soit pour obéir à une hallucination impérative. Le mélancolique tue quelquefois les êtres qui lui sont le plus chers en vertu d'un raisonnement pathologique, pour les soustraire à la souffrance ou à la honte; il tue encore pour se faire condamner à mort, n'ayant pas l'énergie de se suicider. Uépileptique frappe avec une aveugle fureur, sans aucun motif, et il ne conserve pas le souvenir de son acte, etc.

Le meurtrier impulsif que nous, décrivons ici n'obéit ni à une idée déliirante logique, ni à la crainte, ni à la fureur; il conserve la conscience, au moins relative, et le souvenir pi'écis de son acte, qu'il juge abominable et sans

' Loc. cit., p. 373.

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excuse. Il est entraîné par une obsession impulsive qu'il réprouve, contre laquelle il lutte par tous les moyens, et qui, trop souvent, subjugue la volonté et la force a l'action.

L'intensité de l'impulsion se rencontre à difféiTnts degrés chez les divers malades, et, par suite, la force de résistance cjui doit lui être opposée est très inégale d'un cas à l'autre. Ces variations dans la lutte consciente et angoissante de la volonté contre l'obsession d'abord et l'impulsion ensuite s'observent dans tous les états obsédants. Mais c'est ordinairement dans l'impulsion homicide que la lutte atteint le plus haut degré d'énergie et d'intensité dramatique. Elle est si pénible qu'après l'exécution de l'acte, et quelque horreur qu'il en éprouve, le malade ressent le soulagement qui suit les actes impulsifs en général.

Tous les auteurs ont noté cette impression de bien-être qui contraste si étrangement avec la situation que l'acte homicide vient de créer à son auteur. « Alors même, dit Foville, que des conséquences légales très graves peuvent le menacer,... la satisfaction d'avoir assouvi le besoin impérieux qui le poussait l'emporte sur la crainte du châtiment*. » « L'obsédé homicide, dit excellemment Magnan, éjiouvanté par l'idée teri'ible qui le pousse à tuer, et souvent même la personne la plus chère, résiste, lutte en désespéré, et arrive à un tel degré d'angoisse douloureuse que l'acte, quelque horrible qu'il soit, est accompli avec une indomptable énergie et est suivi d'une bienfaisante détente^. »

L'obsession impulsive, ici comme dans tous les autres cas, est intermittente et se produit sous forme d'accès revenant à intervalles irréguliers.

Ainsi que l'avaient déjà signalé Esquirol et Marc, l'accès est presque toujours préparé par une période d'incubation et annoncé par de véritables prodromes : le malade est préoccupé, triste, irritable, il ne s'intéresse à rien, il devient indifférent pour les siens, il a de la peine à fixer son attention, à rassembler ses idées. A ces troubles de la cénesthésie s'ajoutent des symptômes physiques : insomnie, inappétence, et surtout céphalalgie frontale ou occipitale avec sentiment général d'angoisse et anxiété précordiale.

Bientôt, l'idée du meurtre apparaît dans la conscience. Le plus souvent, elle reste longtemps cachée, comme à l'état latent, et le malade peut réussir à l'éloigner pendant quelques heures ou même pendant quelques jours. Mais, rapidement, elle s'impose de plus en plus, elle se fait plus impérieuse, et la lutte angoissante ne cesse guère. Ce combat contre l'obsession peut durer des semaines, des mois et même des années. Assez souvent, défiants de leur énergie, sentant le besoin d'un secours étranger, les malades ont recours à tous les moyens qui peuvent les garantir de l'entraînement homicide. Ils avertissent leur entourage, ils éloignent tout ce qui pourrait devenir une arme entre leurs mains, ils demandent à êti^e surveillés, etc. Un malade d'Esquirol lutte pendant. plus de six mois contre l'idée de tuer sa mère ou sa sœur; quand la

' A. Foville. Folie instinct.,- krt. du Dict. de Jaccoud, 1872.

' Magnan. L'obsession criminelle morbide, Congrès de Bruxelles, 1892.

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tentation est trop forte, il crie : « Ma mère, sauvez-vous, je vais vous égorger! » Gienadei, dont l'histoire, rapporte'e par Baillarger^ a donné lieu à tant de discussions, lutta victorieusement contre l'affreuse impulsion pendant vingt-six ans.

Dès l'âge de seize à dix-sept ans, Glenadel est poursuivi par l'idée de tuer sa mère qu'il aimait tendrement. L'obsession redouble d'intensité vers l'âge de dix-sept ans : « C'est une idée malheureuse que j'avais, et je sentais que je la mettrais à exécution. » Après six ou sept ans de lutte, sentant qu'il ne pourrait plus résister à l'horrible impulsion, il s'engage comme remplaçant. Son idée fixe le suit partout, et il est plusieurs fois sur le point de déserter pour aller tuer sa mère. Il revient après quatre ans d'absence, « sa funeste idée rentre avec lui à la maison paternelle ». Nouvelle lutte de quatre ans. II retourne à l'armée, mais l'obsession ne l'abandonne pas. Il se disait sans cesse : « Aller tuer ta mère qui a eu tant de soin de ton enfance, qui t'aime tant, malgré la funeste idée que tu nourris contre elle? Non, je ne le ferai pas. Mais il faut pourtant bien que tu tues quelqu'un ! » Et c'est alors que lui vint l'idée de tuer sa belle-sœur. On lui apprend par erreur que sa belle-sœur est morte. Il revient chez lui, se retrouve en présence de sa belle-sœur, et son idée reparaît avec toute sa violence. A certains moments, elle est si pressante que Glenadel se fait attacher à un meuble par le covi et par les poignets ; il demande à ce qu'on se débarrasse d'un monstre tel que lui, il insiste pour être enfermé : « Cette résistance, dit-il, m'est plus pénible que la mort ; aussi je sens que je ne puis résister, et je vais tuer ma belle-sœur si je n'en suis empêché, et c'est sûr comme Dieu est Dieu. »

On l'interne, et il écrit au directeur de l'asile : « Je vais entrer dans votre maison. Je m'y conduirai comme au régiment. On me croira guéri; par moments, je pourrai feindre de l'être. Ne me croyez jamais, je ne dois plus soi'tir sous aucun prétexte. Quand je solliciterai mon élargissement, redoublez de surveillance; je n'userais de cette liberté que pour commettre un crime qui me fait horreur. »

Marc (loc. cit.) parle d'une jeune bonne, attachée à la famille de Humboldt, et qui éprouvait le besoin presque irrésistible d'éventrer l'enfant qui lui était confié. L'impulsion était particulièrement violente, toutes les fois qu'elle déshabillait l'enfant et qu'elle était frappée de la blancheur de ses chairs : « Terrifiée par la crainte de succomber à l'impulsion, elle se jette aux genoux de sa maîtresse et implore la permission de quitter la maison ». Une dame, citée par Magnan, « était poursuivie par l'idée obsédante de crever avec des ciseaux les yeux de ses enfants; elle appelait quelqu'un lorsque, étant seule avec ses enfants, elle apercevait des ciseaux » (loc. cit.). Dans certains cas, il suffit de bien peu de chose pour suspendre momentanément ou détourner l'impulsion. On trouve dans Marc l'histoire d'un chimiste qui arrêtait son impulsion homicide en se faisant lier les deux pouces avec un ruban : ce frêle lien lui était vine protection toujours efficace.

' Observât, communiquée à Baillarger par Gratiolet. Annal, méd.-psych., 1846, t. VIII, p. 10.

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Cette lutle, surtout lorsqu'elle se prolonge, est un tel supplice pour les ma- Ifules qu'ils prennent souvent l'existence en dégoût; ils sont poursuivis par des idées de suicide et ils y cèdent quelquefois. Les souffrances qu'ils endurent sont atroces, et d'autant plus qu'ils n'osent pas toujours les faire connaître à leur famille.

Un malade écrit au D"" Manning pour lui exposer ses affreuses angoisses : il est torturé depuis dix-sept ans par l'idée obsédante du meurtre, depuis dix-sept ans il lutte contre des impulsions à l'homicide et au suicide. Couché la nuit près de son père, il voit un poignard et il est assailli par la tentation atroce de devenir parricide. Est-il en voyage, il est envahi du désir de sauter du wagon ou d'en précipiter ses compagnons de route. II n'a jamais eu d'hallucinations. Cet aliéné est marié et doit cacher avec soin à sa femme et à ses enfants les angoisses qu'il endure. Il signe simplement sa lettre : un homme qui souffre ^

Quelquefois, mais le cas est rare, l'idée fixe de tuer se manifeste d'une manière subite, sans prodromes, et l'accès aboutit à une prompte exécution, à un dénouement brusque. Dans ces cas, exceptionnels, répétons-le, l'idée s'accompagne d'une véritable décharge psycho-motrice, presque automatique, et le sujet n'a le temps ni de réfléchir, ni de lutter:

Dans les cas ordinaires, si le malade, après une lutte plus ou moins longue, succombe à l'impulsion, il tue sans passion, sans colère, sans haine, et il frappe tantôt un inconnu rencontré par hasard, tantôt une i^ersonne que son obsession lui désigne depuis longtemjos, pour laquelle, souvent, il a des sentiments de vive affection.

L'acte commis, le malade ne cherche ni à l'expliquer ni à le justifier. Il sait que cet acte est détestable et répréhensible. Il ne cherche pas d'autre excuse que celle-ci : il a été poussé par îine force invincible. Le sujet a donc la conscience de son propre étatpatliologique et de la qualification pénale de son acte. Mais c'est une erreur psychologique trop réj^andue que de considérer comme normal l'état de la conscience au moment de l'acte. Si la conscience n'est pas abolie, elle est toujours plus ou moins troulilée. Les malades accusent des bourdonnements, des tintements d'oreilles, des éblouissements, du vertige, etc. Leurs explications sont toujours vagues et confuses : ils ont été poussés par icn je ne sais quoi, c'est la maladie qui les a entraînés, etc. La fameuse Henriette Cornier tue une petite fdle qu'elle aimait à caresser. Elle lui coupe la tète et la jette dans la rue. Puis, elle s'assied dans la chambre et ne bouge pas jusqu'à ce qu'on vienne l'arix'ter. Interrogée, elle n'invotjue aucun motif et se borne à dire : « C'est une idée qui m'a prise - ». Un jeune homme de seize ans, présentant un certain degré de faiblesse morale et intellectuelle, à développement mental incomplet et dysharmonique, empoisonne son père avec de l'arsenic, assomme son frère âgé de neuf ans, et tente d'empoisonner sa mère. Ces méfaits sont fortuitement découverts par lanière qui trouve, dans

' M. H. Manning. Folie morale, cas de manie homicide. Montai science, 1882. .Anal, in Annal, mécl .-psych., 188.5, p. 317.

vMarc. De la folie, etc., 1840, t. II.

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une poche du coupable, une noie dans laquelle il se demande pourquoi il lui faut commettre ces actes ^ ?

L'étude attentive des faits démontre que ces actes impulsifs si graves sont commis au cours d'une véritable crise mentale caractérisée principalement par un degré assez marqué d'obnubilation de la conscience et de confusion intellectuelle; c'est une sorte de convulsion mentale, suivie d'une détente presque agréable et aussi, très souvent, d'un abattement, d'une prostration physique et morale qui se rapproche de la stupeur.

L'accès homicide impulsif se produit tantôt spontanément et tantôt sous l'influence de circonstances provocatrices. Ces dernières sont, par elles-mêmes, généralement insignifiantes. Assez souvent, c'est la lecture de faits analogues, agissant par une sorte de suggestion contagieuse^.

Toutes les causes de dépression morale ou physique favorisent le retour des accès : chagrins, émotions répétées, maladies déprimantes; chez les femmes, l'époque menstruelle a une action du même genre. Henriette Cornier, dont nous avons déjà parlé, commit son crime au moment de ses règles. Mais la banalité même de ces influences prouve l'existence préalable de dispositions sj^éciales, le plus souvent héréditaires.

La réalité, la nécessité de ces prédispositions est fréquemment démontrée d'une façon saisissante par Vâge auquel apparaît l'impulsion. Il n'est pas rare de l'observer dans la première enfance. Esquirol parle de deux petites filles poussées au meurtre à l'âge de cinq ans et de onze ans; celle de cinq ans frappait sa mère à covips de pied, à coups de poing, avec des ciseaux, avec des couteaux, en disant : Je voudrais vous tuer ! Le malade Glenadel, dont nous avons résumé l'histoire, se sentait poussé, à six ans, à tuer sa mère. Parent- Duchàtelet, cité par Marc (lac. cit.), a observé des impulsions homicides caractérisées chez une fillette de huit ans ^, etc. Dans ces faits si troublants, qu'il serait facile de muItiiDlier, on ne peut invoquer ni des influences pernicieuses, ni une éducation mal dirigée; la tendance préexiste à l'éducation et à l'exemple, elle est congénitale, et, le plus souvent, elle trouve son explication dans l'hérédité morbide.

f. Obsession suicide. — Le suicide s'observe dans les conditions les plus diverses, soit sous l'influence d'un état morbide caractérisé, et alors tout le monde est d'accord sur la nature pathologique de l'acte, soit sous la pression de convictions raisonnées (désir d'échapper au déshonneur ou à la souffrance, le plus souvent), et, dans ce cas, certains pensent que le suicide n'est pas nécessairement la preuve d'un trouble mental, même momentané.

Parmi les affections qui déterminent fréquemment le suicide, la mélan-

' Taniburini e Seppili. Rivista spenment. di freniat. e medicina leg., 1882, Anal, in méd.-psych., 1884, p. 515.

- Esquirol, Marc. Monomanie par imitation. V. Aubry. La contagion du meurtre, 1887.

■' Voir aussi, G. Carrier. Contribution à l'étude des obsessions et des impulsions à Vhomicide et au suicide, th. Paris, 1899.

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colie et l'alcoolisme se placent en première ligne. On le rencontre assez souvent aussi chez les épileptiques, mais ici, au lieu d'être, comme dans les cas précédents, voulu et préparé avec une énergie et une patience surprenantes, le suicide est accompli avec une sorte de fureur aveugle et presque inconsciente. Les hystériques se suicident parfois, ils font tout au moins de fréquentes tentatives, ordinairement annoncées et préparées de manière à attirer l'attention. Aussi, est-on en droit de penser que, dans bien des cas, le suicide effectif n'est, chez ces malades, qu'une erreur: ils réussissent mieux qu'ils ne l'avaient supposé. Le suicide a été encore noté, mais beaucoup plus rarement, dans le délire de persécution et dans la paralysie générale.

Nous ne parlerons pas ici de ces faits de nature si diverse. Nous n'avons à nous occuper que du suicide considéré comme une manifestation obsédante ou impulsive, au même titre que la dipsonianie ou la kleptomanie , ou que l'impulsion homicide. Nous n'aurons d'ailleurs que peu de chose à en dires les caractères généraux du suicide étant identiques à ceux des autres obsession, et impulsions.

Chez ces malades à système nerveux primitivement défectueux, l'idée du suicide apparaît ordinairement en rapport avec des circonstances qui ne suffisent pas à l'expliquer. Par exemple, un dégustateur, dont parle Marc, tente de se noyer, parce qu'il s'est trompé sur la qualité d'un vin. On sauve ce nouveau Vatel, mais il réussit à se tiier quelques années après : il y avait chez lui disposition héréditaire, car son père et son frère en avaient fait autant. Souvent même, le suicide n'est déterminé par aucun motif extérieur appréciable. L'idée se présente à l'esprit du malade, s'impose à lui sous la forme d'une obsession, et, après une lutte plus ou moins longue, plus ou moins énergique, le malade succombe. Généralement, en effet, le malade ne cède pas du pi'emier coup à la sollicitation morbide, sa résistance ne s'épuise qu'rà la longue. Dans certains cas, cependant, l'idée du suicide pi^end d'emblée un caractère impulsif et l'exécution suit l'idée de très près. C'est le suicide automatique de certains auteurs. En voici un exemple concluant, emprunté cà Marc iloc.cit., t, I, p. 232) : une femme assise devant sa porte, occupée à coudre et très gaie, se lève tout à coup en s'écriant : Il faut que je me noie ! et va se jeter dans la rivière. Retirée à temps, elle n'a jamais pu donner de raison de son acte autre qu'une impulsion invincible et qu'elle ne peut s'expliquer. Mais les faits de ce genre sont exceptionnels.

Nous ne dirons rien des moyens qu'emploient les malades pour en finir avec l'existence, c'est un point qui ressortit à une étude générale sur le suicide, et il n'offre rien de particulier pour notre sujet. Nous nous bornerons à indiquer, avec quelques exemples à l'appui, les conditions les plus importantes dans lesquelles peut se produire le suicide.

Une de ces conditions domine toutes les autres, c'est Vhéi'édité. On la rencontre ici avec une fréquence plus grande encore que dans les diverses manifestations pathologiques étudiées dans ce chapitre. Son influence a été mise en relief par tous les observateurs, et cela depuis bien longtemps. « Voltaire, disent Ritti et Moreau (de Tours) (Art. des Diction.), est un des premiers qui

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aient attiré l'attention sur ce point. A l'article Caton de son Dictionnaire philosophique, il en cite un exemple curieux. » Le fait rapporté par Voltaire est relatif à un homme d'une profession sérieuse, d'un âge mûr, d'une conduite régulière, sans passions, au-dessus de l'indigence, qui se tue sans aucun motif appréciable : son père et son frère s'étaient tués au même âge que lui.

Non seulement le suicide est héi^éditaire d'une manière générale, et à travers plusieurs générations, mais Yâge auquel il se produit et les moyens d'exécution sont souvent identiques dans ces suicides héréditaires. Les exemples abondent dans les traités spéciaux. Ritti en a réuni un grand nombre dans son article cité. Dans une famille observée par Gall, « l'aïeul, le grandpère et le père se sont suicidés ». Dans une autre famille, « la grand'mère, sa sœur, la mèi'e ont mis elles-mêmes fln à leurs jours. La fille de la dernière a été sur le point de se précipiter parla croisée, le fils s'est pendu. »Baillarger (notes à la traduction française du Traité des maladies mentales de Griesinger, p. 303) a connu une famille dans laquelle le suicide sévit depuis un siècle; cinq ou six personnes y ont succombé. Falret père rapporte l'histoire de quatre frères qui se suicident à quelques années de distance : un de leurs cousins se jette dans la rivière pour ime cause futile. Mabille a observé trois sœurs qui, à un an d'inter'valle, se noient au même endroit^. Nous avons eu, à A^anves, un malade, fils de suicidé, qui nous fut amené à la suite de plusieurs tentatives. Sa femme exigea sa sortie au bout de quelques semaines, et, rentré chez lui, le malade se tuait. Son frère, chez qui on n'avait jamais soupçonné le moindre dérangement d'esprit, parut un peu étrange le jour de l'enterrement; il se tuait deux jours après.

Esquirol, Marc, Lucas, Lisle, ont publié des cas démonstratifs de suicide accompli au même âge, dans la même famille. On trouve dans Cazauvielh [Du suicide et de f aliénation mentale, Paris, 1840) des faits assez, nombreux de suicide exécutés par des procédés identiques, notamment celui d'un individu qui dépend en 1817; son aieule s'était ^enrfwe en 1802, sa sœur se pend en 1821.

L'imitation joue un rôle incontestable dans certains cas de suicide. « Etrange passion que celle du suicide, écrivait Prosper Lucas, en 1833. Elle est contagieuse, elle est même épidémique, elle est une des plus esclaves de la loi d'imitation. » On a observé, en effet, de véritables épidémies de suicide dans lesquelles l'imitation paraît avoir une influence aussi marquée que l'hérédité dans les cas cités plus haut-. La plupart des auteurs qui ont traité du suicide rapportent Fhistoire des 13 invalides qui, en peu de temps, se pendirent au même endroit, dans un passage obscur de l'Hôtel des Invalides. De même, on connaît bien l'histoire de ces soldats de la grande armée qui se suicident, au camp de Boulogne, dans une guérite où un factionnaire s'était brûlé la cervelle. Pour arrêter l'épidémie, l'Empereur fit brûler la guérite et flétrit le suicide en l'assimilant à la désertion devant l'ennemi.

' Mabille. Annal, méd.-psych. , 1891.

Lucas. De l'hnitalion contagieuse, etc., 1833. — Marc. Loc. cil. De la monomanie transmise par imitation, t. II.

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Dans son article très documenté, Ritti i\appelle « qu'en 1763 on eut, dans la ville- de Versailles, l'horrible spectacle de 1.300 suicides ». En 1806 {idem), on observa à Rouen, pendant les mois de juin et de juUlet, plus 'de 60 suicides.

Certains suicides retentissants, auxquels les journaux consacrent une déplorable publicité, sont parfois le point de départ d'épidémies de ce genre.

L'obsession suicide peut encore être déterminée par suggestion directe, par l'influence d'un sujet décidé h. mourir, mais ne voulant pas mourir seul, sur un autre sujet qu'il veut entraîner avec lui dans la mort ; ce sont les cas de suicide à deux, comparable à la folie à deux'. On peut ranger dans la même catégorie un certain nombre de suicides collectifs, ceux dans lesquels chacun des suicidés avait la pleine conscience de son acte. Récemment, les journaux ont raconté les deux faits suivants : Deux jeunes femmes de mœurs légères se réunissent à dîner chez l'une d'elles. Le dîner est très gai, et, à la fin du repas, elles se tuent. Le second fait concerne quatre jeunes femmes qui, encore après un joyeux dîner, allument un réchaud et s'asphyxient. Enfin, on connaît l'existence de ce club des suicidés qui existait <à Berlin et dont tous les membres s'engageaient à se donner la mort volontairement.

Mais l'instinct d'imitation pur et simple, de même que la suggestion directe ou indirecte, ou encore la vanité, le goût de la parade, le désir d'attirer sur soi l'attention publique, ne peuvent, à eux seuls, suffire à expliquer un acte aussi grave que le suicide. Ces diverses influences, banales en définitive, ne peuvent être efficaces que sur des sujets éminemment prédisposés. C'est ce que Morel a fort bien mis en lumière, pour le suicide comme pour les actes impulsifs de quelque nature qu'ils soient. « J'ai dirigé d'une manière constante mes investigations vers la pathogénie de ces états particuliers de l'intelligence qui se révèlent par des tendances insurmontables à des actes terribles dans leurs conséquences : tels que l'homicide, le suicide, l'incendie... J'ai toujours remarqué que l'imitation, si puissante que soit son influence, et que l'impression causée par le récit ou la lecture d'un crime exceptionnel, ne suffisaient pas pour provoquer des actes similaires chez des individus qui auraient éié parfaitement sains desprit. Le tort des auteurs est d'avoir trop séparé l'acte maladif des dispositions antérieures pathologiques ou morales de ceux qui ont exécuté cet acte... J'ai le plus ordinairement découvert chez ces individus des dispositions névropathiques spéciales^... »

Depuis les travaux de Morel, de J. Falret, de Magnan, tous les auteurs considèrent comme nécessaire, pour expliquer ces faits de contagion ou d'imitation, l'existence de prédispositions morbides, le plus souvent héréditaires.

Ces prédispositions se rencontrent à plus forte raison dans le plus grand nombre de suicides d'enfants. On sait que le fait est, malheureusement, loin d'être rare. Le plus souvent, c'est pour un motif d'impoi-tance minime que les enfants se suicident, qu'il s'agisse d'une correction infligée

' Chpolianski. Des analorjies entre la folie à deu.v et le suicide à deux. th. Paris. 1885. - Morel. Traite' des maladies mentales, 1860, p. 243.

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par les parents, d'une punition en classe, de l'humiliation provenant d'un devoir mal fait, etc.. Ces causes sont évidemment trop banales pour expliquer le suicide ; elles supposent nécessairement l'existence pi^éalable d'une profonde déséquilibration nerveuse, qui, d'ailleurs, le plus souvent, s'était antérieurement révélée chez ces enfants par des manifestations d'une autre nature.

Bibliographie. — Suicide. J. Falret. De l'hypocondrie et du suicide, Paris, 1822.

— Gall. Sur les fonctions du cerveau et de chacune de ses parties, Paris, 1825. — P. Lucas. De l'imitation contagieuse ou de la propagation sympathique des névroses et des monomanies, th. Paris, 1833. — Cazauvielh. Du suicide, de l'aliénation mentale et des crimes contre les personnes, Paris, 1840. — Mai"c. De la folie considérée dans ses rapports avec les questions médico-judiciaires, 1840. — Etoc-Demazy. Recherches statistiques sur le suicide, Paris, 1844. — Brierre deBoismont. Du suicide et de la folie suicide, Paris, 1836. — Moreau (de Tours) La psychologie morbide, Paris, 1859. — Morel Traité des maladies mentales, Paris, 1860. — Legrand du Saulle. La folie devant les tribunaux, Paris 1864. — P. Moreau de Tours. De la contagion du suicide à propos de l'épidémie actuelle. Th. Paris, 1875. Art. Suicide du Nouveau Dict. de méd. et de chirurg. pratiques, 1883. — Mesnier. Du suicide dans l'armée. Th. Lyon, 1881.

— Legoyt. Le suicide ancien et moderne, Paris, 1881. — A. Ritti. Art. Suicide duDict. encyclop. des sciences médic, 1884. — Magnan. Étude clinique sur les impulsions et les actes des aliénés, Tribune méd., mars 1881, et Recherclies sur les centres nerveux, Paris, 1893.

g. Onomatomanie . — V onomatomanie ou obsession par le mot se rencontre assez fréquemment chez les sujets déséquilibrés, et, comme tous les états analogues, elle est tantôt isolée et tantôt associée à différents troubles psychopathiques : mélancolie, idées hypocondriaques, pervei'sions sexuelles, délire alcoolique, doute, autres obsessions et impulsions, etc. Nous n'examinons ici C[ue l'onomatomanie considérée en elle-même, comme syndrome particulier.

Ce syndrome se présente sous plusieurs aspects, à un degré de complication variable. A ce point de vue, Charcot et Magnan^ distinguent cinq situations différentes : 1" C'est d'abord la simple obsession, la recherche angoissante du mot qui échappe à la mémoire. 2" Dans un deuxième cas, c'est, au contraire, un mot qui s'impose à l'esprit, et, à l'obsession, s'ajoute l'inipulsion irrésistible à répéter le mot. 3° L'obsession se complique d'une idée de fmalité, le malade attachant une signification particulière et funeste à certains mots, soit qu'il les prononce lui-même, soit qu'il les entende au cours d'une conversation. 4" C'est la situation inverse de la pi'écédente, les mots ayant ici une influence préservatrice. 5" Enfin, le mot peut devenir « pour le patient un véritable corps solide indûment avalé, pesant sur l'estomac et pouvant être rejeté par des efforts d'expuition et le crachement ».

Quelle que soit la variété A' onomatomanie observée, la physionomie géné-

' De l'onomatomanie, Archiv. de neurol., septembre 188o. — Voir aussi Saury et Legrain {lac. cit.).

ÉTATS MORBIDES INTERMITTENTS DE L'ÉMOTIVITK, ETC

raie et la marche du syndrome restent les mêmes : le malade est absorbé, accaparé par l'obsession, en proie à une anxiété qui peut aller jusqu'à la syncope ; puis, il est subitement soulagé dès que le mot obsédant a été retrouvé, ou prononcé, ou conjuré par une formule spéciale.

Mais chaque variété se distingue par les actes particuliers qu'elle détermine. C'est ainsi que l'onomatomane de la première catégorie, à la poursuite d'un mot qui le fuit, se munit fréquemment d'un carnet ou d'une feuille de J0(^/3^er portant les mots dont la recherche est obsédante. Parce moyen, semblable au procédé qu'emploient certains aphasiques, le sujet arrive à diminuer la durée et l'intensité de l'accès. 3Iais le nombre des mots qui lui échappent est quelquefois tel, qu'un carnet ou une feuille ne sauraient sviffire : un malade, cité par Legrain [loc. cit.), en était arrivé à ne sortir qu'avec un Bottin sous le bras.

Dans la deuxième variété, caractérisée par l'impulsion irrésistible à l'épéter le mot qui s'impose, ce mot est ordinairement grossier, ordurier et souvent injurieux pour l'interlocuteur; par exemple: chameau, vache, salope, etc. ; le mot de Cambronne est extrêmement fréquent. Nous retrouverons plus loin ce symptôme, désigné du nom de Coprolalie.

Dans le cas de signification funeste attachée à certains mots (3" catégorie), les malades éprouvent pendant la conversation un jirofond malaise, par la crainte incessante de i^rononcer ou d'entendre le mot fatal ; ils sont aussi ti'ès gênés par le soin qu'ils doivent prendre de l'éviter et qui les oblige <à des circonlocutions, là des tournures bizarres, etc. Certains de ces onomatomanes étendent leurs appréhensions plus loin encore; ils s'imaginent que l'influence néfaste du mot peut se transmettre aux actes et aux objets ; alors, pour mettre fin à leur anxiété, ils se condamnent à recommencer les actes qui ont accompagné l'émission du mot, ils vont jusqu'à se débarrasser des vêtements qu'ils portaient à ce moment, etc.

Les onomatomanes de la quatrième catégorie éprouvent le besoin impérieux d'employer, à certains moments, des mots ou des formules ayant pour eux une vertu préservatrice. Ces mots et ces formules sont très variables. Charcot et Magnan citent comme exemples les mots : oî<rs, serpent, M. Nicolas. M. Gaquet, les phrases : « Bonne sainte, protégez-moi ! » « Jésus souffrant, agonisant, expirant! Quelquefois, c'est une formule bizarre, sans aucune signification appréciable : « Étoile 13, bière, linceul, tombeau », etc. Une malade, en mettant ses bas, devait répéter « pieds divins », en se coiffant « tête couronnée d" épines . Une autre éprouvait le besoin irrésistible de dire dans certaines circonstances « Non, je n'obéirai pas au diable, » etc.

Les deux dernières variétés se rencontrent parfois chez le même malade. Il oppose alors aux mots néfastes des mots préservateurs. Nous empruntons aux mêmes auteurs le mot « ittile » immédiatement opposé au mot « nuisible », « bleu » à « noir », « bonheur » à « malheur », au chiffre 18 le chiffre J4- ou la formule « qite Dieu soit treize », etc. Un jeune homme, dont parle le professeur Bail [Leçons sur les maladies mentales), attribue au chitîre 13 une influence fatale; il ne peut s'empêcher u de formuler à chaque instant dans

PSYCHOSES CONSTITUTIONNELLES

son esprit une oraison jaculatoire : Dieu 13! l'Infini 13 ! l'Éternité 13 ! »

La recherche angoissante du mot peut être provoquée par un dessin, par une image rappelant le mot : le malade ne retrouvant pas ce mot tout de suite, l'anxiété apparaît et ne cesse que lorsque le mot a été rappelé. Un malade de G. Ballet ressentait un violent malaise chaque fois qu'il entendait ou lisait un terme technique ou scientifique dont il ignorait le sens : aussitôt son attention, vivement sollicitée, provoquait des efforts intellectuels très pénihles, et, si l'incertitude sur le sens du mot se prolongeait, l'angoisse entraînait une perte de connaissance complète^ Dans certains cas, l'impulsion atténuée ne produit que l'éveil de l'image verbale motrice sans imposer l'articulation du mot; tout se borne à des mouvements de la langue que le malade ne peut réprimer sans déterminer une crise anxieuse (Séglas, Soc. méd. des hôp., {"1 avril 1889).

Une obsession identique k l'obsession du mot est l'obsession par le chiffre ou Arithmoynanie . Tout ce que nous avons dit de la précédente s'applique à celle-ci. Le chiffre 13 et le chiffre 3 sont le plus souvent en cause (Y. Bail, Magnan, Saury, Legrain, loc. cit.).

h. Echolalie, coprolalie, tics convulsifs écho, AaAii, je parle; xo-po5, ordure, lalw, je parle). — On désigne sous le nom de coprolalie l'impulsion irrésistible à prononcer des paroles ordurières. Yerga a décrit un état analogue sous le nom de manie blasphématoire.

L'écholalie consiste dans l'impulsion h répéter immédiatement, et à la manière d'un écho, la parole entendue, les mots écrits, et quelquefois même sa propre pensée.

L'une et l'autre sont des cas particuliers de V onomatomanie . Elles reconnaissent les mêmes causes, les mêmes conditions générales, et elles se développent sur un état mental identique.

h'écholalie et la coprolalie sont souvent réunies chez le même sujet. Mais elles peuvent aussi exister séparément, ou se succéder. Elles coexistent fréquemment avec d'autres états psychopathiques, avec des obsessions d'une forme différente, avec la folie du doute, avec des perversions sexuelles, avec des délires mélancolique, hypochondriaque, alcoolique, etc. Pour ces différents cas, nous n'aurions qu'à répéter ce que nous avons dit à propos de la deuxième catégorie d'onomatomanie : obsession du mot qui s'impose et impulsion irrésistible à le répéter. Nous renvoyons donc à cet article.

Mais, dans d'autres cas, à la coprolalie et à l'écholalie s'ajoutent des phénomènes moteurs paiHiculiers, également impulsifs, et l'état morbide constitué par l'ensemble de ces différents symptômes prend une physionomie assez accusée pour qu'on ait pu, à tort à la vérité, le décrire comme une maladie spéciale et distincte (Gilles de la Tourette).

Cette affection avait été entrevue par Itard, en 1825, et par Trousseau qui

' G. Ballet. Contribut. à l'étude de l'état mental des héréditaires dégénérés, Archiv. gt'ilér. de méd., 1888.

la considérait comme une chorée laryngée ou diaphragmalique . En 1880, Beard décrivait les troubles moteurs observés cbez « les sauteurs du Maine ». En 1883, O'BiuEx rapportait des faits analogues, connus en Malaisie sous le nom de ce Latah », et, en 1884, Ilammond (de New-York) publiait une observation de même nature et relative au « Myriachit » des Sibériens. C'est Gilles de la Tourette qui, le premier, sur les conseils de Charcot, réunissait ces éléments épars dans une description d'ensemble, sous le titre d' « affection nervetise caractérisée par de f incoordination motrice accompagnée d'écholalie et de coprolalie ( Jumping, Latah, Myriachit) '■ ».

Depuis, cet état morbide a reçu de Guinon- la dénomination de « maladie des tics convulsifs », sous laquelle il est habituellement désigné.

D'après Gilles de la Tourette, l'affection serait plus fréquente chez les hommes. Elle débute dans l'enfance, entre sept et dix ans, par les troubles moteurs, la coprolalie et Vécholalie n'apparaissant que plus tard.

Les phénomènes moteurs s'établissentlentement, sourdement, sans paraître influencer la santé générale du sujet Dans la plupart des cas, ils se montrent d'abord à la face, quelquefois aux membi'es supérieurs. Ce sont des grimaces, des mouvements variés de la tète, des haussements d'épaule, des mouvements brusques de la main et du bras. Ces troubles s'étendent progressivement et gagnent les membres inférieurs, où les mouvements sont plus étendus : le malade frappe du pied, se lève, se baisse; souvent, il saute sur place ou en avant, etc.

Tous ces mouvements, qu'ils siègent à la face ou aux membres, ont pour caractères généraux la soudaineté et la rapidité. Ils sont saccadés, anguleux, se distinguant par là des mouvements « arrondis » des choréiques, avec lesquels on les confond trop souvent. Les observateurs sont d'accord sur ce point.

Mais, tandis que, pour Gilles de la Tourette, ces mouvements sont incoordonnés, pour Guinon, au contraire, ils sont parfaitement synergiques et coordonnés : « ils reproduisent le plus souvent des gestes automatiques ou réflexes de la vie ordinaire ». La volonté conserve une certaine influence sur ces mouvements. Si elle est incapable de les empêcher, elle peut assez souvent les retarder ou les modérer pendant quelque temps. Mais alors, dès que la volonté est vaincue, le malade, par une sorte de compensation, se livre h une gesticulation effrénée. Les émotions, la surprise exagèrent les mouvements. Au contraire, ils sont supprimés pendant le sommeil et plus ou moins atténués par les états fébriles. Tantôt ils se produisent spontanément, tantôt ils sont provoqués par la vue des mouvements d'autrui, qu'ils répètent alors fidèlement; c'est un véritable écho des mouvements {échokinésie, Charcotj,

Cette imitation involontaire des mouvements, cette échokinésie, est poussée quelquefois très loin, ainsi qu'on peut le voir par le fait suivant, emprunté à O'Brien et qui eut une issue fatale : « Le cook d'un steamer, raconte O'Brien

' Archiv. do Neurol., ISSii.

■ G. Guinon. Tic convulsif. Art. du Dict. encyclop. des scienc. méd., 1887.

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{in Gilles de la ïourette, loc. cit.), était un latah des plus coi^sés. Il berçait un jour, sur le pont du navire, son enfant dans ses bras, lorsque survint un matelot qui se mit, à l'instar du cook, à bercer dans ses bras un billot de bois. Puis ce matelot jeta son billot sur un tendelet et s'amusa à le faire rouler sur la toile, ce que fit immédiatement le cook avec son enfant. Le matelot, lâchant alors la toile laissa retomber son billot sur le pont ; le cook en fit de même pour son petit garçon qui se tua sur le coup. «

A une époque variable de la maladie, on voit apparaître sous forme d'impulsion, de besoin irrésistible, la coprolalie et Vécholalie. Le malade est obsédé par la pensée de certains mots, qui sont presque toujours des mots grossiers ou orduriers (très souvent le mot de Gambronne), il lutte pour les retenir, mais ils finissent par s'échapper malgré lui et avec une énergie d'autant plus grande que la résistance a été plus vive et plus prolongée.

Il n'existe aucun trouble de la sensibilité générale ou spéciale.

L'affection procède, comme tous les états obsédants ou impulsifs, par périodes d'exacerbations, d'une durée et d'une intensité variables, coupées de rémissions plus ou moins complètes. Mais, pendantles rémissions, les secousses musculaires ne disparaissent jamais entièrement, quelques mouvements atténués subsistent toujours.

En outre des symptômes que nous venons d'énumérer, Guinon a fort bien vu chez ces malades l'existence d'un élat mental particidier : les sujets sont très émotifs, très impiTSsionnables, ils présentent une grande faiblesse de l'attention, ils ont une tendance marquée aux obsessions, aux impulsions, aux phobies de toute sorte ; ils sont d'humeur et d'habitudes bizarres, etc. C'est, en un mot, l'état mental des sujets a prédisposition neuropathique évidente.

La maladie des tics convulsifs est extrêmement tenace et rebelle aux moyens de traitement les plus variés. Elle s'améliore dans un grand nombre de cas, soit spontanément, soit grâce à une thérapeutique attentive, mais rien n'est plus rare qu'une véritable guérison.

Le diagnostic de cet état se fait de lui-même à la période où l'écholalie et la coprolalie sont venues se joindi'e aux troubles moteurs. Mais, à la première période de la maladie, alors que les troubles moteurs existent seuls, on confond très souvent la maladie des tics avec la choi'ée. C'est un fait relevé par Gilles de la Tourette, par Gatrou, par Oddo, etc. La confusion est favorisée par cette circonstance que l'âge où les deux affections sont observées de préférence est précisément le même : de sept à dix ans (Gilles de la Tourette), de neuf à treize ans (Oddo). 11 est très important d'éviter une pareille confusion, le pronostic étant, dans l'un ou l'autre cas, presque diamétralement opposé. Dans la chorée, l'incoordination motrice est complète, absolue ; les mouvements sont moins brusques, moins saccadés, plus « ronds », mais aussi plus variables; ils persistent pendant le sommeil et ils échappent totalement à l'influence de la volonté. Nous avons vu qu'inversement les tics sont coordonnés, très brusques, très anguleux ; qu'ils se répètent souvent, qu'ils cessent pendant le sommeil et que la volonté exerce sur eux une action suspensive, peu durable, il est vrai, et pénible pour le malade, mais néanmoins réelle.

ETATS MORBIDES INTERMITTENTS DE L'ÉMOTIVITE, ETC

Indépendamment de ces différences dans les troubles moteurs, qui sont les éléments essentiels du diagnostic, on observe dans l'évolution de la chorée des épisodes aigus, avec fièvre, qui imposent le séjour au lit ; rien de semblable n'existe chez les tiqueux. Enfin, tandis que les tics sont plus fréquents chez l'homme, la chorée est plus fréquente chez la femme.

Sous le nom de chorée variable des dégénérés, Brissaud' a décrit un état pathologique présentant de nombreuses analogies avec la maladie des tics, dont il est souvent très difficile de la distinguer. Dans la chorée variable, souvent accompagnée d'écholalie et de coprolalie, les mouvements sont tantôt ceux de la chorée franche et tantôt ceux de la maladie des tics ; la même variabilité se retrouve dans la marche de l'affection : les symptômes disparaissent parfois brusquement, pour réapparaître bientôt avec la même soudaineté. Cette variabilité dans les symptômes et dans la marche peut aider à la distinction, mais la ressemblance entre les deux états est telle que Gilles de la Tourette considère la chorée variable comme une forme de la maladie des tics.

Le traitement, trop souvent impuissant, devra utiliser les reconstituants combinés à l'hydrothérapie et surtout à l'isolement.

Bibliographie. — Gilles de la Tourette. Éiuf/e su/* une affection nerveuse caractérisée par de l'incoordination motrice accompagnée d'écholalie et de coprolalie [Jumpincj, Latah, Myriachil), Archiv. de Neurol., 1885. Du même, La maladie des tics convulsifs, Semaine méd., 3 mai 1899. — G. Guinon. Tic convulsif, Art. du Dict. encyclop. des scienc. méd., 1887. — Legrain. Du délire chez les dégénérés, th. Paris, 1886. — Saury. Élude clinique sur la folie héréditaire, Paris, 1886. — Mabille. Echolalie dans le cours d'une affection mentale, Annal, méd.-psyc.h., 1886. — Magnan. Leçons cliniques sur les maladies mentales, 1882-1891, et Recherches sur les centres nerveux, Paris, 1893. — Catrou. Maladie des tics convulsifs, th. Paris, 1890. — Brissaud. Chorée variable des dégénérés. Revue neurol., 1896, et Pi-esse médic, 15 févr. 1899. — Gilmore EUis. Le Latah, une maladie mentale des Malais, journal of mental science, janv. 1897. — Féré, Uncasde chorée variable. Nouvelle iconographie de la Salpétrière, 1898. — Oddo (de Marseille). Le diagnostic différentiel de la maladie des tics et de la chorée de Sydenham, Presse méd., 30 sept. 1899.

On pourrait allonger indéfiniment, et inutilement d'ailleurs, la liste des impulsions conscientes. Ainsi que nous le montre leur description particulière, si l'objet de l'impulsion est très variable, l'état mental du sujet et les caractères généraux de l'acte sont toujours les mêmes. L'impulsion irrésistible à acheter (oniomanie), dont Magnan a rapporté de curieux exemples, serait fidèlement décrite d'après les traits essentiels de V onomalomanie ou de la kleptomanie : le malade achète sans raison, sans motif aucun, sinon qu'il est poussé irrésistiblement à acheter, qu'il ne pense qu'à cela et qu'il éprouve une angoisse très pénible jusqu'à ce qu'il ait cédé à l'impulsion. Il en est de même de l'impulsion à jouer (cubomanie) : l'anxiété ne disparaît ou ne s'atténue que lorsque le sujet est enfin installé à une table de jeu ; insensible à la

" Revue Neurol., 1896.

perte et au gain, il joue tant que dure son accès, et pour satisfaire sa passion maladive, il vend tout ce qu'il possède, il vole au besoin.

Parmi les nombreux malades chez lesquels on observe des délires ambulatoires, des fugues, la plupart sont épileptiques ou hystériques. Mais il en est quelques-uns dont les fugues présentent des caractères tout différents : elles sont le résultat d'une impulsion parfaitement consciente, d'un besoin de marcher qui exige satisfaction ; le sujet y cède tout en déplorant sa faiblesse, mais, au prochain accès, il recommence. Il s'agit là d'une véritable impulsion à marcher, d'une dromomanie (Régis). On en trouve des exemples intéressants dans une leçon du professeur Raymond sur « les délires ambulatoires ou les fugues ' ».

Tous ces faits ne diffèrent entre eux, répétons-le, que par la nature de l'idée obsédante qui précise l'impulsion ; leurs conditions pathogéniques et leur mécanisme sont identiques.

D. Aberr.^tions et perversions sexuelles. — Dans l'antiqviité, en Grèce surtout et, plus tard, à Rome, les aberrations du sens génital, très habituelles, très connues, n'inspiraient pas une bien grande réprobation, et elles n'éveillaient la curiosité méthodique ni des médecins ni des philosophes. Dans la corruption généi^ale des mœurs, on les tolérait, et d'autant mieux qu'elles pouvaient s'autoriser d'illustres exemples qu'il eût été difficile d'étudier de trop près et dangereux de qualifier trop exactement.

Reaucoup plus tard, ces perversions, qui étaient loin de disparaître si elles devenaient plus rares, furent considérées en bloc comme des manifestations vicieuses relevant des moralistes, qui se bornaient à les flétrir, tandis que certains littérateurs les utilisaient pour la satisfaction des imaginations perverses.

Ce n'est qu'à une époque relativement récente que ces aberrations ont donné lieu à de véritables études scientifiques, dans lesquelles on reléguait au second plan les rapports de ces actes avec la moralité pour s'attacher principalement à déterminer leur signification pathologique et médico-légale. Ramdorh, à la fin du dix-huitième siècle ; firierre de Doismont, Michéa (1847, 1849), Casper (1852), Tardieu (1858), Westphal (1870), à une époque plus rapprochée de nous, sont les premiers auteurs qui aient placé la question sur son véritable terrain.

Les travaux de Krafft-Ebing, de Gock, de Lasègue, de Charcot et Magnan, de Chevalier, de Tarnowski, de Morselli, dcLombroso, de Sérieux, de Moll, de Garnier, etc., ont achevé de nous faire connaître exactement les déviations morbides de la sphère génitale et les rapports, qu'elles affectent avec les diverses affections mentales.

Comme la folie du doute, comme la dipsomanie, comme les diverses obsessions et impulsions que nous avons étudiées déjà, les perversions sexuelles exigent pour se développer « des terrains de choix » (Charcot et

' F. Raymond. Clinique des maladies du système nerveux, Paris, 1896, p. 610.

ÉTATS MORBIDES INTERMITTENTS DE L'ÉMOTIYITÉ, KTC

Magnan). Elles constituent un des éléments les plus caractéristiques des folies dites héréditaires et dégénératives.

En dehors de ces conditions spéciales, on peut observer des actes de même nature, que certains auteurs désignent sous le nom de perversions acquises ; elles dépendent soit de circonstances accidentelles (réunion d'individus de même sexe dans les collèges et pensions, dans les prisons, sur les navires, etc.), soit d'habitudes professionnelles (prostituées), soit d'une contagion par l'exemple, soit surtout des abus génésiqueset de la recherche de sensations que les procédés normaux sont devenus impuissants à éveiller. Mais il s'agit, dans ces différents cas, de dépravation, de perversité plutôt que de perversion, d'un mauvais usage de la fonction génitale plutôt qued'une déviation primordiale de cette fonction. Des manifestations identiques peuvent, ici comme dans bien d'autres circonstances, déjjendre de causes très différentes. Il n'est pas toujours facile de distinguer, dans les faits en question, le vice de la peruersïon, ce qui est acquis et accidentel de ce qui est inné et permanent. D'ailleurs, il ne faudrait pas s'abuser sur la valeur réelle de ces distinctions. Que certaines déjDravations sexuelles puissent se rencontrer, à titre d'incident passager, chez des sujets à peu près normaux par ailleurs, le fait est vraisemblable. Mais, si ces incidents se multiplient et passent à l'état d'habitude, la perversion acquise se confond avec la perversion innée, ou plutôt elle la suppose. Si l'on a pu dire avec raison : « Ne devient pas alcoolique qui veut, » avec plus de justesse encore doit-on dire : « Ne devient pas pédéraste qui veut ». L'occasion seule n'y suffit pas, il y faut encore la tendance.

On rencontre également, à titre épisodiqae et transitoire, de véritables perversions génitales dans un certain nombre d'états psychopathiques cai^actérisés. Chez les maniaques, par exemple, l'instinct génésique participe de l'excitation générale du sujet, du désordre qui caractérise toutes ses manifestations nerveuses. Chez ces malades, les tendances éroticfues sont extrêmement fréquentes, sinon constantes ; il n'est pas absolument rare de voir l'excitation sexuelle normale se compliquer d'aberrations plus ou moins nettes. C'est surtout V inversion sexuelle que l'on a signalée en pai'eil cas (V. plus loin : Inversion sexuelle). Dans la mélancolie franche, on peut trouver exceptionnellement des faits analogues.

Ils sont beaucoup plus fréquents dans tous les états (ï amoindrissement des facultés mentales, que cet amoindrissement soit congénital (idiotie, surtout imbécillité), ou qu'il soit acquis (démence sénile, démence paralytique). Mais, ici encore, les actes sexuels anormaux n'ont pas les mêmes caractères, ni surtout la même signification précise que chez les vrais pervertis. Ils n'ont pas une autre valeur que tout acte incorrect, quelle qu'en soit la nature, commis par les malades de cette catégorie.

Chez les hystériques, et plus encore chez les épileptiques, les manifestations génésiques anormales sont fréquentes. C'est à ce point que xVrndt affirme, avec une exagération évidente, que « toute anomalie de la vie sexuelle est une manifestation épileptique ». Si les faits de ce genre se rapprochent de ceux que nous avons à décrire, ils s'en distinguent néanmoins par des carac-

PSYCHOSES CONSTITUTIONNELLES

tères assez tranches pour que la confusion n'en soit pas possible, au moins à un point de vue dogmatique.

Notre intention est de ne de'crire ici que les cas de perversion inslinclive, innée, les véritables déviations morbides du type sexuel normal,, déviations qui dépendent d'une constitution spéciale dont l'origine est le plus souvent hérédi taire et qui se manifeste dès V enfance, soit par ces aberrations génitales elles-mêmes, soit par d'autres anomalies psychiques.

Il y a lieu d'insister sur ce fait, mis en lumière par le plus grand nombre des observateurs, que les aberrations génitales apparaissent dès l'enfance, avant toute influence possible de l'exemple ou d'une éducation vicieuse. C'est là, au point de vue psychologique et médico-légal, un fait d'une extrême importance. 11 explique la plupart des caractères que présentent les états morbides en question.

Nous avons appris à connaître ces caractères, en étudiant les autres manifestations des anciennes « folies instinctives ».

L'intelligence des sujets les plus anormaux au point de vue génital reste à peu près intacte, et les malades ont une conscience plus ou moins complète de leur état pathologique.

De cette conscience naît une répulsion sincère pour les actes qu'ils sont entraînés à commettre, le mépris pour eux-mêmes, et une lutte plus ou moins énergique contre leurs tendances, de telle sorte qu'ils peuvent résister parfois très longtemps.

Mais, la tendance morbide, ordinairement paroxystique, finit par prendre tous les caractères de l'impulsion et elle entraîne la volonté défaillante. Ces paroxysmes impulsifs, plus ou moins nets, s'accompagnent d'une angoisse souvent fort viVe, et l'accomplissement de l'acte est suivi d'une sensation de soulagement, d'un apaisement assez marqué.

En résumé, marche généralement intermittente (sans aucune régularité) des phénomènes morbides ; — paroxysmes impulsifs et irrésistibles, avec angoisse concomitante et satisfaction consécutive; — lucidité intellectuelle et conscience de l'anomalie, à un degré quelconque.

Ajoutons que, dans la plupart des cas, les pervertis sexuels présentent d'autres manifestations psychopathiques , d'autres symptômes de déséquilibration mentale (obsessions, impulsions, phobies), des tendances mélan coliques avec idées de suicide, et même des délires caractérisés, systématisés ou non.

Pour introduire plus de clarté dans l'étude des nombreuses manifestations qui trahissent la perversion du sensgénésique, il est nécessaire d'adopter un classement. Magnan a tenté une classification anatomo-physiologique qui, pensons-nous, trouvera plus utilement sa place à la fin de ce chapitre. Tarnowski {loc. cit.) a réparti ces aberrations en trois classes, comprenant chacune plusieurs subdivisions. La première classe est celle des aberrations héréditaires, qui peuvent être innées, périodiques ou épileptiques. — La seconde classe renferme les perversions dites acquises; elles se développent sous l'influence soit de l'exemple, d'une éducation vicieuse, de l'immoralité

ÉTATS MORBIDES INTERMITTENTS DE L'ÉMOTIVITÉ, ETC

naturelle au sujet, — soit de la sénilité, soit enfin de lésions cérébrales, surtout la paralysie générale et le ramollissement. — La troisième classe correspond aux aberrations complexes qui ne rentrent pas dans les deux premières catégories.

D'autres auteurs ont étudié ces perversions suivant levir rapport avec les différents éléments de la! fonction sexuelle normale (excitant, désir, accomplissement de l'acte). Mais la délimitation est, dans bien des cas, extrêmement incertaine. Nous nous en tiendrons à un classement plus simple, et nous décrirons avec Krafft-Ebing les anomalies et les perversions sexuelles selon qu'elles représentent un trouble de quantité ou un trouble de qualité.

En effet, la fonction génitale peut être exaltée ou diminuée (qviantité), elle peut aussi èlre perx)ertie par l'intervention d'un élément étranger (qualité).

A l'exaltation fonctionnelle correspondent la nymphomanie et le satyriasis les penchants génésiques excessifs de ï enfance et de la ménopause , etc.

A V amoindrissement de la fonction se rattachent Vérotomanie et la frigidité absolue.

Enfin, h \ti perversion fonctionnelle appartiennent les aberrations proprement dites, extrêmement nombreuses, et que Krafft-Ebing a groupées en trois catégories principales : Fétichisme, Masochisme et Sadisme. Nous y ajouterons ^£'^c/^^6^7^■onn^sm(? et quelques autres perversions plus ou moins analogues, VInversion sexuelle et V Hermaphrodisme psychique. Ces deux derniers états représentent un degré très accentué de perversion génitale.

Le tableau ci-joint résume le classement que nous adoptons.

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