CHAPITRE IV
ÉTATS MORBIDES TRANSITOIRES DE L'INTELLIGENCE
(Délires, accidents mentaux.)
Toutes les formes de délire peuvent être observées chez les sujets déséquilibrés. Leurs aptitudes délirantes, très développées, entrent en jeu sous les influences les plus minimes, et elles s'adaptent avec une extrême facilité soit à la nature même de la cause occasionnelle, soit aux tendances antérieures du malade, soit enfin aux circonstances du moment.
Tous les événements de la vie, quels qu'ils soient, sont capables d'éveiller les tendances délirantes de ces sujets. Les maladies, même peu graves, les émotions de tout genre, même légères, les crises physiologiques (puberté, ménopause, grossesse), donnent lieu fréquemment à des troubles délirants, d'une intensité variable. La prédispositi-on étant au maximum, les causes occasionnelles les plus insignifiantes suffisent à rompre l'équilibre cérébral instable et à faire apparaître le délire. C'est là une première et importante différence qui distingue les déséquilibrés des délirants ordinaires. Aussi, voiton fréquemment ces sujets délirer dès l'enfance, à six ans, à cinq ans, à quatre ans. Saury a observé, dans le service de Magnan, un cas de mélancolie avec idées de suicide, chez un jeune héréditaire de quatre ans.
D'autres particularités tiennent à l'état mental habituel des sujets. La résistance cérébrale étant chez eux très faible {cerveaux invalides des Allemands), le délire n'exige pas pour se développer la période d'incubation relativement longue, nécessaire chez les sujets plus normaux; il apparaît brusquement, en quelques jours, parfois en quelques heures (délires d'emblée). Il est fréquent aussi de voir l'équilibre se rétablir brusquement, et le délire disparaître avec la même rapidité qu'il avait eue à son apparition. Mais parfois aussi les conceptions délirantes se fixent rapidement dans une formule donnée et y persistent indéfiniment sans se modifier d'une manière appréciable.
Enfin, la désharmonie qui caractérise les fonctions cérébrales se retrouve dans l'enchaînement et dans la marche des conceptions délirantes, qui ont pour caractères dominants le polymorphisme et l'irrégularité. Les idées délirantes sont multiples, de formules très diverses : hypocondriaques, de persécution, ambitieuses, mystiques, etc; elles se mêlent, se succèdent, se remplacent, disparaissent pour revenir ensuite, sans aucun ordre et sans logique saisissable. Elles affectent souvent une marche l'émittente ou intermittente. Elles ne sui-
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vent généralement aucune évolution régulière, même dans les délires systématisés. Il s'ensuit que les éléments de pronostic sont beaucoup plus variables, et il n'est pas absolument rare de voir se terminer par la guérison, chez ces malades, des délires systématisés qui durent depuis très longtemps et qui présentaient les caractères de la chronicité.
En définitive, les traits caractéristiques de l'état mental que nous avons décrit se retrouvent dans les diverses modalités délirantes, chez les déséquilibrés; leurs délires ne sont pas différents par leur contenu de ce qu'ils sont chez les sujets antérieurement normaux, mais ils s'en distinguent profondément par leur mode de développement, par leurs caractères; généraux, par les rapports des idées délirantes entre elles, par leur marche et par leur terminaison.
Ces caractères, bien mis en lumière par Morel, sont acceptés par la généralité des auteurs.
« Les folies héréditaires, dit Morel, se distinguent des autres variétés d'aliénation par leur explosion plus subite, plus instantanée, sous l'influence de la moindre cause déterminante. Les périodes d'alternance et de rémittence sont mieux marquées. La cessation subite des phénomènes délirants est en rapport avec leur instantanéité. Dans d'autres circonstances, la fixité des idées délirantes sur un même point, le statu quo d'une situation maladive immodifiable dépassent quelquefois par leur durée et par leur persistance tout ce que l'on observe dans les autres variétés. Dans nulle autre forme, on ne remarque chez les malades une tendance aussi grande à la systématisation de leurs idées délirantes. »
D'après Legrand du Saulle, les « héréditaires délirent avec une étonnante facilité,... pour la moindre émotion, pour la contrariété la plus légère. Les maladies intercurrentes les plus insignifiantes, un coryza, une fièvre éphémère, sont une occasion presque certaine de délire... Le plus souvent, ce délire, qui débute sous l'influence de la cause la plus insignifiante, est transitoire; il disparaît aussi rapidement et aussi subitement qu'il s'est développé. Mais quelquefois il s'établit définitivement, il ne disparaît plus. »
« Sous la mélancolie et la manie héréditaires, différents délires se produisent brusquement et sans préparation; ils sont mobiles, changeants et passagers; les idées sont excentriques, illogiques, sans rapports entre elles, se contredisent et ne concordent même pas avec la forme de la maladie (ainsi des idées de grandeur éclatent brusquement au milieu d'un délire mélancolique micro-maniaque). Les types cliniques sont rarement bien caractérisés; on y retrouve l'instabilité native de l'intelligence des héréditaires... Enfin, un dernier trait caractéristique est l'apparition précoce de ces états psychopathiques, reparaissant parfois périodiquement, ... sans cause extérieure ou pour la cause la plus légère. » (Schule '.)
Pour Magnan également ^ « les héréditaires délirent d'une façon qui leur
' Traité, p. 434.
* Magnan. Leçons cliniques sur les maladies mentales, Paris, 1882-1891.
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est spéciale, et leur délire a des caractères typiques, parfaitement reconnaissablés. Le principal consiste dans la brusque apparition des idées délirantes; en quelques heures, en quelques jours, tout au plus en quelques semaines, on voit se développer un délire très intense qui peut affecter toutes les formes (maniaque, mystique, érotiquc, ambitieuse, etc). Le délire évolue rapidement, il peut être simple, c'est-.à-dire n'être constitué que par une seule forme, mais, fréquemment, on voit plusieurs formes se succéder, et tel malade qui était hier ambitieux, est aujourd'hui persécuté, dans quelques jours il sera hypocondriaque. Voilà une manière de délirer qui est le propre des héréditaires. C'est ce qui constitue le délire d'emblée (délire primaire de Krafft-Ebing et de Schule). Il cesse ordinairement brusquement, comme il est venu, après avoir occupé la scène pendant un court espafce de temps. »
Saury et Legrain développent dans le même sens les idées de Magnan. Les délires, chez les dégénérés, apparaissent sous des influences insuffisantes pour expliquer leurs effets en dehors d'une prédisposition bien nette... Us se développent d'ordinaire brusquement, quelquefois d'une manière presque instantanée, sans prodromes, sans préparation aucune, à la manière du délire épileptique. Le polymorphisme et l'absence d'évolution régulière en sont les caractères principaux. Les intermittences et les rémissions y sont habituelles. Quant à la terminaison, si la guérison est fréquente, les récidives sont nombreuses, et la démence, soit rapide et précoce, soit lente et tardive, est loin d'être rare (Legrain, thèse, 1886).
D'après Saury il n'est pas rare de rencontrer le délire chez des enfants de huit ou six ans. « J'ai observé, dit-il, dans le service de Magnan, un cas de mélancolie avec idées de suicide, chez un jeune héréditaire de quatre ans. » (]e délire a des caractères ^propres : « Ici encore, l'irrégularité va dominer la scène. Généralement, le début de l'accès est brusque. Souvent sans cause déterminante appréciable, le délire éclate, subit, presque instantané, s'exemptant de cette incubation toujours longue chez les autres malades. Les idées se mêlent, multiples, confuses, pénibles ou gaies, se succédant ou se combinant sans la moindre règle ; d'autres fois, au contraire, se fixant sur un même point, tenaces et persistantes... 11 n'existe pas de forme vésanique où les impulsions, les actes violents soient plus prompts et plus automatiques, tenant moins de l'hallucination que de l'instinctivité... La terminaison de ces accidents est aussi imprévue que leur marche ; s'ils surviennent très vite, ils s'amendent de même et peuvent cesser au moment oii l'on s'y attend le moins. Mais les rechutes ne sont jamais plus fréquentes que chez ces aliénés, les alternatives plus désespérantes; la guérison même, toujours instable, reste sous la menace constante d'une nouvelle poussée morbide. » Chez le dégénéré, « loin d'indiquer la systématisation et la chronicité, le délire ambitieux n'a plus de caractère et peut disparaître du jour au lendemain ; l'expression des idées délirantes ne suit aucun ordre
' Saury. Étude clinique sur la folie héréditaire, Paris, 1886.
distinct, les manifestations les plus diverses peuvent apparaître, se combiner, alterner sans évolution précise. »
Les formes délirantes plus spéciales aux déséquilibrés sont : V exaltation maniaque^ la mélancolie raisonnante, les délires transitoires et les délires systématisés d'emblée.
1° Excitation ou exaltation maniaque. — V exaltation maniaque, décrite par J. FalretS n'est souvent que le premier degré de la manie, et le passage de l'une à l'autre s'effectue plus ou moins rapidement. A ce même titre de phase de transition à un état plus grave, elle existe aussi, assez fréquemment, au début de la paralysie générale. Mais on l'observe surtout, avec ses caractères particuliers, d'abouti dans la phase d'excitation des folies à double forme et circulaire, ensuite chez les sujets déséquilibrés, que nous étudions dans ce chapitre. Après la description que nous en avons donnée à propos des psychoses périodiques, nous nous bornerons à rappeler ici les traits principaux de cet état morbide, qui n'est que l'exagération momentanée de l'excitabilité ordinaire de ces malades.
L'exaltation maniaque a pour caractères essentiels « la surexcitation générale de toutes les facultés, l'activité exagérée et maladive de la sensibilité, de l'intelligence et de la volonté, ainsi que le désordre des actes, sans trouble considérable de l'intelligence et sans incohérence du langage » (J. Falret).
L'activité motrice est très développée, le malade ne peut rester en place, il va et vient sans cesse, il gesticule continuellement, et il ne semble pas connaître la fatigue. Il est d'une loquacité intarissable, il ne peut garder pour lui les idées et les projets qui pullulent dans son cerveau. Une hypermnésie véritable lui fournit en abondance des souvenirs multipliés, qui donnent à sa conversation la variété, l'imprévu et souvent un attrait réel. Des tournures imagées et pittoresques se rencontrent d'ordinaire dans les paroles et dans les nombreux écrits de ces malades. Les ressources de leur imagination se multiplient, et ils forment toute sorte de plans et de projets, qu'ils exposent avec une verve communicative.
Si on ne voit un tel malade qu'une fois et pendant un temps très court, son état pathologique peut fort bien passer inaperçu. Mais, si on l'examine un peu longuement, on reconnaît sous cette variété apparente, une véritable monotonie, des répétitions nombreuses, et on est frappé du caractère automatique et en quelque sorte impulsif de cette activité. On remarque, en outre, que l'association des idées laisse à désirer, qu'elle est un peu livrée au hasard, que le sujet passe d'tine idée à l'autre sans aucune logique, qu'il s'égare dans des digressions copieuses sans rapport avec l'ordre des idées dont il s'agissait d'abord, etc. En somme, l'abondance et l'apparente variété des paroles dissimulent mal une certaine incohérence des idées. Si on cherche à étudier les projets dont il fatigue son interlocuteur, on ne tarde pas à voir qu'ils sont mal conçus, qu'ils reposent sur des su^Dpcsitions ou sur des chimères, qu'ils trahissent en réalité une véiitable indigence de la pensée et
' Folie raisonnante ou folie morale, Annal, méd.-psych., 1866.
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qu'ils aboutissent à l'absurde. Enfin, si la parole est vive et animée, l'expression est ordinairement disproportionnée, souvent risquée et inconvenante ; le malade est familier jusqu'à l'indiscrétion, il ne tient au.cun compte de la qualité et de l'âge des personnes devant lesquelles il se trouve, et il se livre le plus naturellement du monde à des incongruités de langage et de conduite. Cet ensemble de signes montre bien qu'en réalité l'intelligence est troublée chez les excités maniaques. Dans certains cas, des idées de grandeur exprimées avec plus ou moins de netteté rendent le trouble intellectuel évident.
L'altération des sentiments et des instincts est plus apparente que le désordre intellectuel. Elle se traduit aussi par une grande excitabilité et par l'exaltation du sentiment de la personnalité. Les malades deviennent susceptibles et orgueilleux, difficiles à vivre, très égoïstes ; ils montrent des dispositions malveillantes et agressives, ils se plaisent à taquiner, h blesser par des mots piquants les personnes de leur entourage. Ils excellent à découvrir leurs défauts ou leurs ridicules, ils en inventent au besoin, comme ils n'hésitent pas à inventer les calomnies les plus pénibles, les plus graves, pour s'en servir de façon « à établir partout la guerre et le désordre autour d'eux, et à rendre toute vie de société impossible » (J. Falret). Très irascibles, ils n'admettent pas la discussion et s'emportent si on les contredit, mais ils discutent perpétuellement et contredisent les idées des autres. Par cette disposition, ils suscitent à chaque instant des querelles et des violences. Ces tendances irritables, agressives et méchantes sont souvent en opposition complète avec l'état habituel des sujets.
Chez les individus éminemment instables dont il s'agit dans ce chapitre, de minimes influences suffisent à faire éclore brusquement un accès d'exaltation maniaque qui peut se prolonger assez longuement : les excès de toute nature, surtout alcooliques, une affection fébrile légère, des discussions passionnantes et prolongées, une campagne politique, etc., telles sont les causes capables de déterminer cet état, qui, après quelques semaines ou quelques mois, se termine par la guérison. Quelquefois, l'excitation maniaque se transforme assez rapidement en une manie délirante, également curable. 11 est bien entendu que nous excluons de ce pronostic favorable les cas en l'apport avec la folie circulaire ou avec une paralysie générale. C'est là une question de diagnostic que l'on trouvera discutée aux articles Psychoses périodiques et Paralysie générale.
2" Mél.\xcolie kaisoxnanïe, ou hypocondrie mou.\le avec conscience de SON ÉTAT (J. Falret). — Esquirol avait décrit, sous le nom de lypémanie raisonnante, un état mélancolique caractérisé par une altération des sentiments et par des impulsions involontaires plutôt que par des troubles intellectuels proprement dits. D'autres auteurs ont désigné le même état sous le nom de mélancolie sans délire (Lorry), de mélancolie moral e. Tenant compte de ses rapports avec l'hypocondrie, J. Falret applique à cette affection le terme d' «hypocondrie morale avec conscience de son état ». Elle serait plus fréquente chez la femme (Krafft-Ebing).
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L'état fondamental de ces malades est une dépression générale et douloureuse, accompagnée d'un empêchement plus ou moins complet des fonctions psychiques. Toujours attristés, voyant tout en noir, ils ne s'intéressent à rien, la joie des autres les offusque et les blesse, et ils ne l'eçoivent du monde extérieur que des sensations contraires et douloui'euses : « Tout leur paraît décoloré, dit J. Falret, et sans attrait; ils sont profondément découragés, et souvent même la vie leur est à charge. Us sont, au moral, ce que les hypocondriaques sont au physique. Ayant parfaitement conscience de leur état, ils s'en affligent et s'en alarment, et en exagèrent même tous les symptômes. Ils sentent que tout est changé en eux et au dehors, et se désolent de ne plus apercevoir les choses à travers le même prisme qu'autrefois... Se croyant atteints d'une maladie incurable, contre laquelle on ne peut rien, ils i-egrettent leur intelligence évanouie, leurs sentiments éteints, leur énergie disparue : ils ont peur de devenir complètement aliénés et de tomber dans la démence et dans l'idiotisme. « Ils se repi'ochent de n'avoir plus de cœur, d'avoir perdu tout sentiment, toute affection pour leurs proches, etc. Et, en effet, leur mauvaise humeur habituelle les porte souvent h quereller, à injurier, à maltraiter leur entourage (Krafft-Ebing).
Leur volonté est aussi gravement atteinte. Ils ne peuvent se décider à rien, ils flottent d'un parti à l'autre, « ils veulent et ils ne veulent pas » (J. Falret). Livrés cà eux-mêmes, dépourvus de toute initiative, de toute espèce d'énergie, ils sont nonchalants, inertes, ils restent habituellement dans l'immobilité, faute de trouver, soit en dehors, soit en eux-mêmes, des mobiles d'action, ils négligent leur toilette, renoncent aux soins de propreté. Us n'ont plus qu'une volonté négative, en quelque sorte, et capable seulement de s'opposer à ce que l'on voudrait obtenir d'eux, soit qu'il s'agisse des soins qui leur sont nécessaires, soit qu'il s'agisse de toute autre chose. Cette résistance passive, cette opposition instinctive, sont parfois poussées très loin et donnent lieu à de grandes difficultés. Mais parfois, au contraire, ils sont dans -un état d'inquiétude physique et d'agitation ti'ès pénible, ils ne peuvent rester en place, ils poussent des gémissements, des cris de douleur, etc.
De même qu'ils avaient conscience de leur insensibilité, de leur anesthésie morale, de même les mélancoliques raisonnants se rendent parfaitement, compte de leur incapacité à vouloir. Un malade d'Esquirol ' répondait aux conseils qu'on lui prodiguait : « Je sais parfaitement ce que je devrais faire, vos conseils sont fort bons et j'ai le meilleur désir de les suivre; mais faites que je puisse vouloir, de ce vouloir qui détermine et exécute. 11 est certain que je n'ai de volonté que pour ne pas vouloir, car j'ai toute ma iMison, mais la force m'abandonne lorsque je devrais agir ».
Cette impuissance du vouloir, et les conséquences qu'elle engendre augmentent encore leur tristesse et leur découragement. Ils comparent sans cesse leur état antérieur à leur situation présente; pour montrer toute l'étendue de leur misère, ils exaltent au delà des limites réelles le passé qu'ils ont
' Des maladies mentales, t. I. p. 422.
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perdu, et ils l'opposent au présent qu'ils dénigrent à l'excès. A leur personne d'autrefois, ils attribuent toutes les qualités, toutes les ressources, toutes les joies dont ils se disent actuellement privés; ils exagèrent pour l'un et l'autre cas, mais en sens inverse.
Si ces malades ne présentent pas de conceptions délirantes aussi nettes, aussi développées que celles des mélancoliques ordinaires, leur intelligence est pourtant lésée dans son fonctionnement. La pensée est lente, comme les mouvements; l'attention volontaire est très diminuée, les associations sont deveaues difficiles et pénibles, et les idées présentent toujours un certain degré de confusion. Les malades sont incapables d'un travail suivi et un peu prolongé, le moindre effort intellectuel les fatigue, la conversation même leur est pénible. D'ailleurs, complètement absorbés par leurs préoccupations, par leurs idées tristes, ils ne prêtent à ce qui les entoure qu'une attention distraite. Cependant, ils ne se désintéressent pas autant qu'ils le disent du monde extérieur, et ils ont une tendance marquée <à se plaindre, à récriminer, à manifester des idées de persécution plus ou moins nettes. Mais ces dernières idées ne s'observent guère que dans les cas les plus accentués, les plus graves.
Enfin, la sphère émotive est profondément atteinte chez eux. Ils ont peur de tout, sans savoir pourquoi, ils vivent dans une appréhension continuelle, le moindre incident imprévu, le moindre bruit les trouble et les bouleverse. Us se réveillent souvent, la nuit, en proie à une vive terreur. Ils éprouvent «ouvent, aussi, la crainte obsédante de dire ou de faire des choses répréhensibles, et parfois ils s'y sentent poussés malgré eux : « Ils ont des impulsions instinctives à faire ou à dire du mal, à proférer des paroles injurieuses ou obscènes, ou bien à se faire du mal à eux-mêmes, à se jeter par la fenêtre ou dans la rivière » (J. Falret). Aussi demandent-ils qu'on éloigne d'eux tout ce qui pourrait les exposer à ces impulsions dangereuses. Quelques-uns d'entre eux conçoivent un tel dégoût de la vie qu'ils en viennent aux idées et aux tentatives de suicide.
Les symptômes physiques sont loin d'être, dans la mélancolie raisonnante, aussi marqués que dans la mélancolie vraie. Cependant, il y a pi'esque toujours de l'anxiété précordiale, des palpitations, un malaise général, une sensation de vacuité cérébrale ou de compression crânienne ; des sensations douloureuses sur divers point du corps, des hyperesthésies, des anesthésies ne sont pas rares. On a noté encore assez fréquemment des troubles digestifs, des altérations dans les sécrétions, des œdèmes, un état cachectique plus ou moins prononcé. Quand la naaladie se prolonge, elle peut se compliquer d'affections organiques graves, assez souvent de tuberculose.
L'hypocondrie morale n'est le plus souvent qu'une manière d'être passagère. Mais elle est essentiellement intermittente et les récidives sont la règle. Rien n'est plus rare que la guérison réelle et définitive de cet état mélancolique.
3° Bouffées délirantes. Délires transitoires. — Nous savons que les sujets
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prédisposés, les déséquilibrés, ont une très grande aptitude délirante. Aussi est-il fréquent d'observer chez eux des épisodes délirants, remarquables autant par leur courte durée que par la brusquerie de leur apparition. Sous l'influence d'une émotion un peu vive, d'une frayeur, de préoccupations morales, d'une fatigue intellectuelle ou même physique, on peut voir survenir chez ces sujets, instantanément, sans prodromes saisissables, un délire plus ou moins intense, qui dure quelques heures ou quelques jours, et qui disparaît comme il était venu, sans laisser de traces appréciables. Les excès de tout genre, et notamment les excès de boisson, produisent les mêmes effets; il est tels de ces prédisposés qui ne peuvent faire un repas un peu plus prolongé, un peu plus arrosé que de coutume, sans réagir immédiatement par une excitation délirante. A ces sortes d'ictus intellectuels on a donné le nom de bouffées délirantes. Elles ont quelque analogie avec certains accès délirants qui apparaissent chez les épilep tiques, chez les hystériques, chez les alcooliques avérés. Elles peuvent se présenter sovis toutes les formes : maniaque, mélancolique, diffuse ou systématisée; elles s'accompagnent souvent d'impulsions et de mouvements agressifs, d'actes répréhensibles, et, par ce fait, elles ont une importance particulière pour la médecine légale.
Nous avons déjàparlé des bouffées délirantes qui se montrent au cours d'un délii^e de longue durée. Chez les persécutés systématisés, il n'est pas rare d'observer, surtout dans les premières périodes, soit des crises de violente agilalion avec poussées hallucinatoires et légère confusion mentale, soit des raplus mélancoliques avec angoisse profonde, terreurs et tentatives de suicide. Ces accès durent quelques heures, une journée, puis ils disparaissent, et le délire principal reprend sa marche un instant interrompue.
Dans d'autres cas, les bouffées délirantes peuvent être la seule manifestation psychopathique bien définie, c'est-à-dire apparaître, en dehors de toute autre affection mentale évidente, chez Certains sujets dont elles constituent le mode unique de réaction délirante. Il n'est pas rare de les voir alors se reproduire à plusieurs reprises dans la vie du sujet, à intervalles irréguliers, et tantôt sous la même forme, tantôt et plus souvent sous des formes différentes. Suivant la nature de la cause, suivant les dispositions du malade, l'aptitude délirante se traduit soit par une crise d'excitation, soit par un délire triste, soit par une forme plus ou moins systématisée, à base d'idées de grandeur, ou de persécution, ou hypocondriaques, ou religieuses, soit enfin, par un état d'obnubilation, de confusion ou de stupeur, etc. Si bref que soit l'accès, quand on peut ainsi le rattacher à d'autres accès de même nature ou de nature différente, il n'y a pas de difficultés pratiques sur la signification à donner à ces faits.
Mais il est des cas beaucoup plus embarrassants. Nous voulons parler de ces faits que certains auteurs désignent sous le nom de folie transitoire. Krafît-Ebing, qui en a fait une étude spéciaie ^ les considère comme étant
' KrafFt-Ebing. Die Lehre von der Mania Imnsitoria, 1865. Die transilorischen Storungen des Selbstbewusstseins, 18G8. La responsabilité criminelle, traduct. Châtelain, Paris, Masson, 1873, p. 104. Traité clinique de Psychiatrie, traduction française, 1897, p. 252 et suiv.
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« toujours un phénomène de réaction h des influences puissantes, mais qui n'ont frappé que passagèrement le cei^veau (troubles de la circulation, poisons, émotions, lièvres) ». Sous la dénomination de folie transitoire se rangent plusieurs catégories de faits. Les uns se rencontrent dans la neurasthénie, dans l'épilepsie, dans l'hystérie, dans les délires toxiques, fébriles et d'inanition; on les observe aussi à titre de réaction alcoolique passagère. Jusqu'ici, ces troubes psychiques transitoires se confondent avec les bouffées délirantes dont nous venons de parler, et l'opinion de Kralft-Ebing ne diffère de celle des auteurs français que par la faible influence qu'elle attribue à la prédisposition et à l'hérédité, dans la genèse de ces troubles passagers.
Mais Krafft-Ebing décrit, comme folies transitoires, des étals maniaques et des états d'anxiété qui surviendraient « chez des personnes saines d'esprit auparavant et qui le redeviennent après ce dérangement », et en dehors de toute prédisposition héréditaire. La manière de voir de Krafft-Ebing est partagée par un certain nombre d'auteurs, notamment par Schwartzer ', par Mendel ^ par Krœpelin
Nous devons examiner brièvement ces états particuliers.
a. Manie transitoire. — L'expression de « manie transitoire » paraît avoir été employée pour la premièi'e fois par llorn, en 1817, à propos du fait suivant : « Le conseiller d'Etat Lemke vivait en très bonne intelligence avec sa femme. Une nuit, celle-ci entend une sorte de râle ; inquiète, elle réveille subitement son mari, qui la saisit comme un furieux, la traîne à la fenêtre et veut la jeter dans la rue; heureusement des voisins, accourus aux cris de la femme, arrivent à temps pour la sauver. Lemke se rendort, et, à son réveil, n'a plus aucun souvenir de ce qui s'est passé. Cet homme est resté, tout le reste de sa vie, l'esprit complètement sain. » Casper, qui pense que « la dénomination de manie transitoire, non scientifique et dangereuse, doit être rayée de la science », explique ce fait par l'influence de Vivresse de sommeil, « c'est-à-dire cet état qui précède immédiatement le sommeil ou qui le suit» '*; c'est Vétal hypnagogique de Baillarger, dans lequel, en effet, il est fréquent d'observer des troubles psychiques plus ou moins graves.
D'après Krafft-Ebing, la manie transitoire est un trouble mental qui se produit subitement, en quelques heures, chez des personnes saines d'esprit auparavant et qui le redeviennent ensuite; elle est accompagnée d'une profonde obnubilation de l'intelligence, et le malade ne conserve aucun souvenir de la période d'accès, h' excitation psychique se traduit par le délire, par des illusions sensorielles et par des mouvements impulsifs; elle présente souvent le tableau clinique de la folie furieuse ou du délire aigu. Il existe en outre des phénomènes de fluxion cérébrale : vertiges, maux de tête, sentiment d'alourdissement allant jusqu'<à l'ictus apoplectique, sensibilité à la lumière
' Schwartzer. Transitorische Tohsucht, Wien, 1880. ■ Mendel. Die Manie, Berlin, 1881.
^ Krœpelin, Psychiatrie, 6= édit., 1899.
^ Casper. Traité pratique de médec. lég., traduct. Germer Baillière, Paris, 1862, p. 330.
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et au bruit,, etc.; il s'y ajoute parfois delà salivation, du grincement .des dents, des crampes partielles toniques et cloniques.
Le délire et les hallucinations sont ordinairement de nature terrifiante, la conscience disparaît, l'agitation est démesurée et sans but, le malade prononce des paroles sans suite, il pousse des cris inarticulés et des hurlements. Epuisé, couvert de sueur, après une demi-heure ou quelques heures au maximum, le malade tombe dans un profond sommeil d'où il sort « parfaitement lucide ». Exceptionnellement, il y a au réveil un nouveau paroxysme. Après l'accès, mais seulement pendant quelques heures, il reste un état vertigineux, un peu de céphalalgie, de la lassitude et im grand besoin de sommeil.
La manie transitoire n'a été observée que chez des sujets à l'état de veille. Les rechutes sont excessivement rares.
Korsakoff ' donne de la manie transitoire une description analogue. « Elle s'obse-rve le plus souvent chez des gens bien portants avant et après l'accès. L'invasion est bi-u-sque, le maximum d'intensité est atteint au bout de quelques minutes, rarement au bout de quelques heures. Il existe une très grande confusion dans les idées. Les idées délirantes sont incohérentes, les illusions et les hallucinations fréquentes. On observe des impulsions violentes, des actes de destruction, des tentatives de meurtre, des cris inarticulés. Au bout de quelques heures, épuisement de l'énergie cérébrale et sommeil de quelques heures. Une fois réveillé, le malade'ne conserve pas le souvenir de ce qui s'est passé pendant l'accès. »
Les troubles circulatoires joueraient un rôle prédominant dans la pathogénie de la manie transitoire ; « l'ensemble des phénomènes, dit Krafft-Ebing, pouvant se ramener anatomiquement à un processus hyperémiant intense, mais transitoire, dans l'écorce cérébrale ».
b. États d'angoisse transitoire. Émotions pathologiques. — Krafft-Ebing désigne sous ce nom des états de trouble psychique profond, consécutifs à des émotions pathologiques et accompagnés d'un sentiment de vive angoisse, de crainte de dangers menaçants. « Selon le degré du trouble intellectuel, le souvenir de la phase morbide est sommaire ou même manque. L'angoisse peut présenter les degrés d'intensité les plus divers, et varier de la simple oppression anxieuse à l'arrêt complet de tous les actes psychiques. » On observe dans la plupart des cas des illusions terrifiantes, des idées lugubres, l'attente anxieuse d'un péril imminent et des impulsions motrices de défense, pouvant aller jusqu'aux actes de violence les plus dangereux. L'accès peut durer quelques heures ou même plusieurs jours. La guérison est la règle, mais les récidives sont fréquentes.
Ces états, qui s'observent dans la mélancolie (raptus mélancoliques), dans les différentes névroses, etc., peuvent se rencontrer aussi « chez des individus sains avant et après l'accès ». Pour la pathogénie de ces états, Krafft-Ebing
' Cité par Vallon. Les délires transitoires au point de vite médico-légal, Rapport au Congrès d'Angers, 1898.
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invoqiie l'existence d'un trouble vaso-moteur aigu, qui serait assez souvent de l'anémie cérébrale.
La presque unanimité des auteurs français n'a pas adopté la manière de voir du savant professeur viennois.
Les délires transitoires indépendants de tout autre état morbide apparent et capable de les expliquer (névroses, et surtout l'épilepsie, alcoolisme et autres intoxications, puerpéralité, vésanies transitoires et périodiques, etc.), sont généralement regardés en France comme la manifestation d'une prédisposition le plus souvent héréditaire.
De ce point de vue, les états d'angoisse transitoire décrits par Krafft- Ebing comme étrangers càla mélancolie, aux névroses, aux intoxications, etc., ne sont nullement idiopathiques . Dans un grand nombre de cas, ils ne sont pas autre chose que des obsessions impérieuses, aboutissant à des actes imiKilsifs, irrésistibles; ils correspondent alors à l'ancienne monomanie impulsive et, comme elle, ils sont sous la dépendance d'un état psychopathique antérieur, presque toujours héréditaire ou remontant à l'enfance ; ils ne constituent pas toute la maladie, ils n'en soiit que des symptômes intermittents. Dans les autres cas, ils se rattachent à ^ep^7eps^e, convulsive ou vertigineuse; il semble bien qu'il en est ainsi pour les cas accompagnés de perte de la conscience et du souvenir. Krafft-Ebing reconnaît lui-même que le petit mal épileptique et les états d'angoisse transitoire « se rapprochent de très près au point de vue symptomatique ^ »
II en est de même dé" la manie transitoire. Les auteurs français la mentionnent comme une manie aiguë de très courte durée, comme une crise de confusion mentale hallucinatoire, comme une bouffée délirante survenant dans les conditions que nous avons indiquées. Quant au type morbide spécial qu'ont décrit sous ce nom Krafft-Ebing, Krœpclin, Korsakoff, etc., on le considère comme une manifestation de l'épilepsie, de l'alcoolisme, de l'état puerpéral, de la prédisposition héréditaire, etc., au lieu d'y voir, comme les auteurs allemands, un état morbide développé chez des individus « sains d'esprit avant et après l'accès ».
Cette question des délires transitoires a été, au Congrès d'Angers (1898), l'objet d'une longue discussion, à la suite de l'excellent rapport de Ch. Vallon. Le i^apporteur a insisté sur les nombreuses difficultés que soulèvent ces états morbides, lorsqu'on veut les considérer comme des formes autonomes, et dont la principale est peut-être de constater leur réalité clinique : « Comme il ressemble à un comitial, dit-il, ce malade c|ui, à la fin d'une crise (manie transitoire) qui a duré au maximum quelques heures, tombe dans un profond sommeil dont il se réveille parfaitement lucide quelques heures plus tard, n'ayant gardé aucun souvenir de ce qui s'est passé ». La discussion a montré que l'opinion du congrès était contraire .à celle des auteurs allemands. S'il est incontestable qu'il existe des troubles psychiques transitoires sympto-
* Traité clinique de Psychiatrie, 1897, p. 257.
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maliques de divers états morbides, il ne paraît guère possible d'admettre une folie ti'ansitoire idiopathique, se développant chez des individus parfaitement sains, en dehors de toute prédisposition héréditaire, et en l'absence de tout état pathologique antérieur tel que l'épilepsie, l'hystérie, la neurasthénie, l'intoxication alcoolique, la puerpéralité, etc. L'opinion commune a été résumée par Motet dans la formule suivante : « Il n'y a pas de délire transitoire indépendant d'un état pathologique antérieur w.