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PREMIER

ÉTAT MENTAL DES HYSTÉRIQUES

Par Heniu COLIN

L'étude de l'état mental des hystériques et l'appréciation des différentes réactions psychiques de ces malades constitue, — malgré la multiplicité des travaux parus sur la question dans ces dernières années, — un des problèmes les plus délicats de la neuropathologie. Cela se conçoit si l'on réfléchit que d'une part, on n'a pas encore donné une définition absolument satisfaisante de la maladie elle-même, et que d'autre part, jusqu'à la mise en valeur par Charcot des stigmates physiques et psychiques qui les caractérisent, on confondait sous le nom d'hystériques les malades les plus divers.

De tout temps, les manifestations morbides de l'hystérie ont éveillé l'attention des médecins et des observateurs. L'hystérie occupe sous ce rapport le même rang que l'épilepsie et les deux grands symptômes de la folie, la manie et la mélancolie. Nous nous proposons de jeter un rapide coup d'œil sur les phases successives que la question a traversées, et sur les théories qui ont été élaborées pour expliquer les phénomènes observés.

Théorie utérine. — Tout d'abord les troubles constatés sont attribués à l'influence des organes génitaux et en particulier de l'utérus, soit qu'avec Démocrite, Platon, Hippocrate, Arétée, Celse, on invoque les aberrations ou voyages de la matrice considérée comme un animal vivant, soit qu'avec Galien, Aetius, Fernel, on incrimine tantôt la rétention, tantôt la putréfaction ou toute autre altération du sperme ou du sang dans la matrice avec distribution d'une vapeur maligne dans toutes les parties du corps, ou simplement la réaction de l'utérus sur les autres organes. Cette théorie utérine à laquelle l'hystérie doit son nom, a joui d'une vogue incroyable, non seulement dans le vulgaire, mais parmi les médecins et non parmi les moindres, jusqu'à ces dernièi'es années. On ne regardait plus la matrice comme un animal, mais on attribuait la névrose à la réaction sur le système nerveux central de troubles nerveux de l'utérus proprement dit. Cullen, Pinel, Lieutaud, Louyer- Villermay, Dubois d'Amiens, Grisolle, etc., etc., pour ne citer que ceux-là, ont soutenu cette thèse. C'est à cette opinion que doit se rapporter tout ce qu'on a dit des appétits vénériens de la matrice, et du clitorisme comme cause de l'hystérie ; c'est ce qui autrefois, selon Willis, faisait regarder avec horreur les femmes qui en étaient atteintes, ict setni damnaii instar, et leurs

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souffrances n'étaient aux yeux du vulgaire qu'une anticipation du juste châtiment qu'elles avaient mérité.

Théorie nerveuse. — Cependant, des observateurs consciencieux s'étaient rendu compte de la fragilité de la théorie utérine de l'hystérie. Les nos accusaient un principe acre et bilieux répandu dans le cerveau, d'autres un principe humoral mêlé dans le sang; Boerhave, Pomme, Hoffmann, Sauvage, Linnée, Blackmore, etc., etc., faisaient de la névrose une affection nerveuse générale, ou une viciation quelconque des esprits nerveux ou animaux, sans siège précis autre que les nerfs.

D'autres encore mettaient en cause la moelle épinière, et certains d'entre eux, revenant à la théorie viscérale sous une autre forme, plaçaient le siège de la maladie dans l'estomac ou dans son voisinage avec Purcell, Pitcarn, Hunauld, Vogel, dans les poumons et le cœur avec Hyghmor, dans la veineporte avec Stahl.

Théorie cérébrale. — Mais deux grands noms dominent l'histoire de l'hystérie dans cette réaction contre les idées hippocratiques. Ce sont ceux d'un médecia de Pont-à-Mousson, Charles Lepois (1618), et de Sydenham (1681). Le premier a démontré l'existence de l'hystérie masculine enti'evue par Galien ; le deuxième a vu les liens qui la rattachaient à l'hypochondrie, particulièrement chez l'homme. Charles Lepois d'autre part, plaçait le siège de la maladie exclusivement dans le cerveau. Il était suivi par Willis, et deux siècles plus tard ses idées étaient reprises par Georget^ Brachet ^ Briquet ''.

En face de ces nombreuses théories, on conçoit que le médecin ait pendant longtemps méconnu les hystériques. Devant ces attaques à grand fracas, devant ces troubles multiples et sine materia, étant donnée d'autre part l'association fréquente de l'hystérie avec les différentes formes de folies du cai-actère, beaucoup d'entre eux sont devenus sceptiques, les uns n'attachant aucune importance à des troubles nerveux qui très souvent leur paraissaient simulés, d'autres attribuant à l'hystérie les manifestations délirantes, les perversions diverses, les bizarreries d'actes ou de paroles de malades sous le coup d'une écrasante hérédité morbide. C'est Lasègue déclarant que « la définition de l'hystérie n'a jamais été donnée et ne le sera jamais » ; ce sont les aliénistes, de Legrand du Saulle à Falret, de ïardieu à Bail, décrivant les tendances érotiques, la nymphomanie, les vices, les mensonges, la simulation des hystériques.

École de la Salpêtrière. — Il faut arriver à Charcot et à l'Ecole de la Sal-

' Georget. Physiologie du système nerveux. Paris, 1821, 2 vol. Georget était si convaincu de la localisation cérébrale de l'hystérie qu'il la désigne sous le nom de cére'bropathie spasmodique.

^ Brachet. Recherches sur la nature et le siège de l'hystérie et de llu/pochondrie, Paris,

^ Briquet. Traité clinique et thérapeutique de V hystérie , Paris, 18.59.

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pêtrière poitr trouver enfin un terrain scientifique véritablement solide et une interprétation réellement médicale des phénomènes observés. L'œuvre de Charcot à cet égard peut se résumer dans les propositions suivantes :

1° L'hystérie est une entité morbide nettement déterminée qui, tout en présentant des formes, des variétés multiples, conserve des caractères spéciaux qui la différencient nettement de l'épilepsie, d'oîi il suit que le terme hystéro-épilepsie est mauvais et ne doit pas être employé.

2° L'hystérie présente des stigmates physiques et psychiques toujoui's les mêmes qui seuls permettent d'établir et de formuler le diagnostic.

3° L'hj'stérie s'allie fréquemment aux autres formes neuropathologiques, mais dans ce cas il s'agit simplement d'une combinaison, d'un alliage; les deux maladies évoluent côte à côte et ne se confondent pas.

L'hystérie, maladie psychique. Théories psychologiques. — «L'hystérie, a dit Charcot, est une maladie psychique par excellence. » C'est en partant de ce principe que dans ces dernières années, toute une école philosophique s'est adonnée à l'étude des différentes manifestations de la névrose, envisagée non plus seulement au point de vue purement médical, mais à celui de la psychologie et du fonctionnement intime du cerveau. P. Janet^ qui s'est placé à la tète de cette école, et qui a exposé ses théories sous les auspices de Charcot, attribue à des modifications de la conscience et de la jyersonnalité les différentes manifestations de nature hystérique. La conscience, état qui se conçoit mieux qu'il ne se définit, « simple phénomène surajouté a l'activité cérébrale, se produisant ou disparaissant au gré des circonstances » (Ribot), d'où les états de conscience, de subconscience et d'inconscience, peut varier dans son étendue et dans sa forme suivant les individus.

L'étendue, l'aire de la conscience, suivant le mot de Spencer, est comparée par P. Janet à l'aire du champ visuel. Elle varie non seulement suivant les individus, mais aussi suivant leur état physique et psychique, l'état de santé ou de maladie, suivant que l'esprit est débarrassé de toute préoccupation ou qu'il se trouve sous l'empire d'une idée dominante.

De là, d'après P. Janet, le rôle prépondérant de Vidée dans la genèse des manifestations morbides chez les hystériques, ceux-ci présentant d'autre part, toujours d'après le même auteur, un rétrécissement permanent du champ de la conscience, de même qu'ils présentent un rétrécissement du champ visuel.

Si maintenant, on admet que ce qu'on désigne sous le nom de personnalité représente la résultante des sensations et des images antérieures auxquelles viennent s'agréger continuellement les nouvelles sensations dont nous avons conscience, et si l'on réfléchit qu'en dehors de notre conscience et de notre personnalité il existe une foule de sensations inconscientes, même à l'état normal, on comprendra que dans tous les cas où il existe un rétrécissement du champ de la conscience^ les sensations perçues et incorporées à la

^ P. .Janet. U automatisme psychologique.

Id. Les stigmates mentaux et les accidents mentaux de l'iiystérie. 2 vol. do la Bibliothèque. Charcot-Debove, Paris, 1893, 1894.

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personnalité seront de moins en moins nombreuses. Il pourra se produire alors ce phe'nomène que ces sensations et les images inconscientes se coordonnent entre elles, donnent naissance à une ou plusieurs personnalités inconscientes dominant la personnalité consciente, la remplaçant ou se manifestant en môme temps qu'elle.

Cette théorie du rétrécissement du champ de la conscience, d'une part, el de la transformation de la personnalité de l'autre, permet à P. Janet de décrire chez les hystériques, d'un côté des stigmates mentaux essentiels et caractéristiques, et de l'autre des accidents mentaux passagers.

Les stigmates mentaux sont les anesUiésies^ les -omnésies et les aboulies, résultant de ce fait que par suite du rétrécissement du champ de la conscience, les malades sont incapables de rattacher à leur personnalité certaines sensations, de percevoir certaines images, d'accomplir certains actes. Il y a en somme une diminution de la synthèse psychique qui met obstacle à l'accomplissement de ces différentes opérations.

Les accidents mentaux sont le produit de la transformation de la personnalité. La diminution de la synthèse mentale a rendu possible la suggestibilité, qui, à son tour, donnera naissance à l'idée fixe. Celle-ci peut être consciente ou subconsciente ; elle se développe de façon automatique en dehors de la volonté et de la perception du sujet. Les paralysies, les contractures, les tics, les tremblements, les attaques, le somnambulisme et le vigilambulisme, les délires sont sous la dépendance de l'idée fixe. La définition générale de l'hystérie est ainsi formulée par P. Janet : « L'hystérie est une forme de la désagrégation mentale, caractérisée par la tendance au dédoublement permanent et complet de la personnalité ».

Nous devons mentionner aussi les théories émises par Sollier^ sur la nature de l'hystérie. L'insomnie est un des phénomènes les plus constants dans la névrose. Partant de là, Sollier affirme que si les hystériques ne dorment pas, c'est qu'elles sont constamment plongées dans un état de sommeil pathologique, de vigilambulisme qui empêche le sommeil naturel de se produire. Ce sommeil n'atteint pas toujours tout le cerveau, mais envahit successivement les divers centres fonctionnels. Ces sommeils partiels sont identiques à celui qui amène l'état de vigilambulisme complet.

Chaque centre cérébi-al ainsi frappé de sommeil cesse de fonctionner, entraînant des troubles dans la sphère organique correspondante, des anesthésies périphériques par exemple. De là les trois propositions suivantes :

1° L'hystérie est en réalité composée d'une agrégation et d'une combinaison d'hystéries locales ;

2° Sommeil cérébral et anesthésie sont une seule et même chose, il suffit de réveiller complètement une hystérique pour ramener la sensibilité et inversement ;

3° A toute anesthésie ou hyperesthésie assez marquée d'un organe ou ' Sollier. Genèse et nature de l'hystérie, Paris, Alcan, 189". 2 vol. in-S».

d'un membre correspond une anesthésie avec point douloureux dans une région du crâne, correspondant elle-même à une anesthésie limitée du cerveau. L'expérience ayant démontré que, lorsque ce sont des l'égions périphériques à centres connus qui sont atteints, ces points douloureux crâniens correspondent à la région cérébrale contenant leur centre fonctionnel, il doit en être de même pour les viscères, et il y aurait là un moyen de découvrir le centre cérébral des différents organes, estomac, cœur, etc., etc.

Il était nécessaire d'exposer ces différentes doctrines mais il faut bien avouer qu'elles ne nous fournissent pas une explication satisfaisante des phénomènes hystériques. Un de leurs premiers défauts, c'est d'être basées sur l'étude exclusive d'un nombre restreint de malades, de « grands sujets » chez lesquels l'hystérie n'est pas seule en cause et qui constituent l'infime minorité des hystériques. Les phénomènes hypnotiques qui, dans la grande majorité des cas, ont servi de base à ces études sur l'hystérie représentent eux aussi un : critérium absolument insuffisant, pour cette raison primordiale que la grande \^ majorité des malades hystériques n'est pas hypnotisable.

La théorie de P. Janet, quelque séduisante qu'elle puisse paraître, en classant d'une façon élégante les principales opérations de l'esprit (sensations, images, actes) laisse inexpliqués une foule de faits dont la clinique nous rend témoins tous les jours.

Aux anesthésies, à la lenteur de conception, au vigilambulisme, à l'aboulie 1 1 constatées chez certains malades, on peut opposer les hyperesthésies, si fréj quentes, l'instabilité continuelle, la facilité de réaction, la ténacité des désirs ij'i et de la volonté tant de fois reprochées à la plupart d'entre elles. Enfin il est tout une catégorie de phénomènes qui échappent à l'explication fournie par I P. Janet; ce sont les accidents viscéraux et les troubles trophiques (œdèmes, f atrophie musculaire, tympanisme, vomissements, hémorragies, toux, bàillei ' ment, hoquet, palpitations, gonflement du cou et des seins), etc., etc.

Lorsque, plus loin, nous examinerons les hystériques au point de vue étiologique, nous verrons encore une variabilité si grande dans les apparences extérieures de la maladie, selon que tel ou tel facteur intervient, qu'il nous paraît impossible de ramener les phénomènes à une seule et même interprétation.

A l'heure actuelle, un seul fait est définitivement acquis. L'hystérie est ime maladie cérébrale, une affection psychique comme le disait Charcot, affection psychique qui, dans bien des cas, par suite d'une irritation particulière, d'un éréthisme spécial des centres nerveux, reproduit en les grossissant les différentes manifestations de l'activité nerveuse, qu'il s'agisse de réactions motrices, sensitives ou psychiques.

La connaissance plus qu'imparfaite que nous possédons du cerveau, non seulement au point de vue de sa structure intime, mais en ce qui regarde sa

' Voy. P. Blocq. L'État mental dans Vhystérie, Rev. générale, Gaz. des hôp., 25 novembre 1893,

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morphologie et sa physiologie, constitue un obstacle insurmontable, pour le moment du moins, à la saine appréciation des phénomènes de la pensée et des différentes réactions motrices, sensitives ou sensorielles qui peuvent lui appartenir.

On peut cependant admettre que les cellules cérébrales emmagasinent une foule d'impressions qu'elles nous rendent malgré nous, parfois sous la provocation d'une cause occasionnelle, très souvent aussi sans cause occasionnelle. Elles s'organisent en centres qui, lorsque la santé est intacte, peuvent bien manifester leur existence autonome d'une façon passagère, mais agissent toujours synergiquement pour produire cette résultante : l'acte intellectuel, l'acte intelligent.

L'intelligence en effet est une résultante ; cela est si vrai qu'il suffit d'une lésion d'un centre pour la compromettre. La clinique nous en fournit des exemples quotidiens chez les aphasiques, les hémiplégiques, les amnésiques, etc., etc.

Les centres, avons-nous dit, sont autonomes \ et il semble logique d'admettre que, chez tous les individus, il existe des centres spéciaux et toujours identiques, destinés l'un à la réception des sensations, l'autre à leur coordination. Pour le centre de réception les faits observés chez certains amnésiques sont bien caractéristiques^. yVlors que chez eux la mémoire des faits anciens est parfaitement conservée, il leur est impossible de recevoir toute impression immédiate, non pas qu'ils soient incapables de comprendre ce qu'on leur dit mais parce qu'ils sont incapables de s'en souvenir. Si on leur commande d'écrire, de se lever, de marcher, ils se préparent à exécuter l'acte mais presque aussitôt ils oublient ce qu'ils doivent faire. Ils se rendent du reste parfaitement compte de leur état, et l'anxiété qui en résulte n'est pas un des caractères les moins intéressants de leur maladie. Il est évident que dans ces cas, il y a lésion du centre de réception devenu incapable d'emmagasiner la sensation pour la transmettre aux centimes des différentes mémoires ou pour la transformer en actions.

De même pour le centre de coordination des impressions et des idées qui en sont la synthèse. Si ce centre n'était pas partout identique, on expliquerait difficilement la similitude absolue des manifestations délirantes des malades atteints de délire de persécution par exemple, quelle que soit leur origine,

' Les phénomènes hypnotiques sont une preuve de l'existence matérielle de centres autonomes. En elîut, lorsqu'on hypnotise un malade on ne supprime pas la personnalité consciente pour n'éveiller que la personnalité inconsciente. On opère une véritable dissociation des dili'érents centres, à ce point (ju'on peut les endormir ou les éveiller les uns après les autres. C'est cette dissociation de centres ayant chacun une fonction autonome, cette destruction de leur synergie en vue d'un elïort intellectuel déterminé, qui supprime chez ces malades la volonté et les met à la merci de l'expérimentateur.

^ Ces faits ont été observés chez des malades qui n'étaient pas hystériques et chez eux, après la guérison, le souvenir de ce qui s'était passé ne reparaissait pas. On ne peut donc les confondre avec les cas d'amnésie rétro^antérograde décrits par Gharcot et rattachés par lui à l'hystérie (Clin, des mal. du syst. nerveux, t. II, p. 266).

Voir aussi le Mémoire de Souques sur l'amnésie rétro-antérograde. Rev. de méd., S et 11, 1892.

leur intelligence, leur éducation, leur degré de culture, leur nationalité. Ce que l'on dit ici des persécutés pourrait aussi bien s'appliquer aux mélancoliques.

L'autonomie des centres cérébraux apparaît encore si l'on réflécbit aux différentes façons dont s'opèrent la réception et la coordination des impressions. Tantôt cette réception se fait confusément, et la coordination s'opère ensuite d'elle-même ; c'est ce qui se passe dans le sommeil d'une façon inconsciente, c'est ce qui a lieu sous l'influence d'une émotion vive : le phénomène est bien connu.

Dans d'autres cas au contraire, la réception et la coordination se font sous l'influence du travail intellectuel spécial auquel on soumet l'organe. Dans ce dernier cas il existe, cela va de soi, des différences individuelles importantes. Il est intéressant sous ce rapport de comparer l'évolution des centres qui présideront aux différents mouvements, à la marche, au langage et aux différentes fonctions de la vie végétative, à l'évolution des centres véritablement psychiques.

Les premiers, favorisés par une hérédité accumulée, stimulés par les besoins quotidiens et l'éducation qui en est la conséquence, se formeront d'une façon relativement raj^ide. Les autres, au contraire, seront d'autant plus lents àentrer en activité que les éléments qui doivent être assimilés seront plus abstraits ou d'origine plus récente. Ainsi s'explique la difficulté avec laquelle les idées nouvelles arrivent a s'implanter, mais le phénomène une fois accompli, le centre une fois mis en activité, ainsi s'expliquent aussi les progrès rapides et les perfectionnements incessants qui se manifestent. Le siècle qui vient de s'écouler nous fournit des exemples sans nombre à l'appui de ce que nous avançons.

C'est par l'influence du travail intellectuel, de la mise en œuvre continuelle des centres psychiques qu'on peut se rendre compte de certains phénomènes de « suppléance ^ ». Il est probable que chez les grands travailleurs, les deux hémisphères cérébraux sont en activité, ce qui expliquerait le fait d'une hémiplégie n'entraînant, chez Pasteur, aucune diminution de la puissance du travail et de la vigueur intellectuelle -.

' « La disposition matérielle des centres d'innervation cérébrale paraît être la même ab origine sur les deux liémisphôres. Seuls l'exercice et l'usage inégal des parties délerminent un plus grand développement i-elatif fonctionnel, et partant anatomique, d'un des deux hémisphères. On peut à propos du cerveau répéter ce (ju'on dit des muscles, qu'ils se développent par l'exercice et s'atrophient par l'inactivité, mais rien de plus. Cette hilatéralité fonctionnelle fondamentale peut être invoquée, non pas en laveur de l'ancienne doctrine des suppléances, mais à l'appui du principe fondé en fait et en doctrine, de la « représentation vicariante » en cas de lésion de déticit unilatéral, d'une partie d'un héniispliére cérébral par celle qui lui correspond sur l'autre hémisphère : cette partie du cerveau Jusquelà moins exercée, peut dans certains cas, et après un exercice suflisant, conrpenser les fonctions disparues ». J. Soury. Le système nerveux central, t. H, p. 1060.

- Klippel (La non équivalence des deux hémisphères cérébraux, Presse médicale, 29 janvier 18'J8), soutient qu'il existe des différences nombreuses entre les deux hémisphères cérébraux de l'homme. 11 se base sur le fait que les lésions de l'hémisphère gauche, plus fréquentes d'une part, retentissent davantage sur l'axe spinal que celui du cerveau droit,

ÉTAT MEiNTAL DES HYSTÉRIQUES

A l'état normal, nos sensations ne sont pas seulement le résultat d'impressions tactiles, musculaires, visuelles, etc., elles sont aussi sous la dépendance d'impressions cœnesthésiques, en môme temps qu'elles sont intimement liées à la masse des sensations antérieurement emmagasinées. D'autre part, les éléments nerveux, sous des influences immédiates ou lointaines, sont capables d'exercer une action les uns sur les autres, action qui pourra revêtir la forme soit de l'excitation, soit de l'inhibition. Ce sont là des phénomènes d'observation vulgaire, dont les rêves et l'état de confusion mentale qui précède le réveil sont des exemples frappants ; quant aux phénomènes d'excitation ou d'inhibition, tout le monde a pu les observer fréquemment sur soi-même.

Il s'agit donc de manifestations qui se font jour chez tout le monde, mais qui s'exagèrent ou se limitent suivant l'état plus ou moins prédisposé du cerveau.

Dans l'hystérie justement, nous trouvons, nous l'avons dit, un terrain merveilleusement préparé au point de vue de l'hérédité, une impressionnabilité extrême des centres nerveux. Ainsi s'explique l'influence que peut avoir un agent provocateur quelconque sur la genèse de la maladie. D'autre part les phénomènes cataleptiques, par exemple, sont toujours le résultat d'un ébranlement plus ou moins violent des organes des sens (vue, ouïe, etc.). Et enfin, 1 action réciproque des éléments nerveux les uns sur les autres se trouve démontrée par la mobilité des stigmates, et surtout par la disparition des stigmates même les plus anciennement établis dès qu'un stigmate nouveau apparaît, pi'édominant, qu'il s'agisse d'une attaque, d'une contracture, de pai'alysie, de délire, etc., etc.

Il n'y a donc pas à proprement parler, \° rétrécissement du. champ de la conscience ; 2° apparition d'une personnalité secondaire : il y a surtout la manifestation d'un phénomène psychique dans ce sens qu'il est cérébral> mais comportant cependant une base matérielle, un changement moléculaire des organes nerveux centraux.

C'est ainsi qu'il faut interpréter, croyons-nous, la théorie de Charcot qui met l'idée fixe à la base de tous les phénomènes hystériques (les paralysies par exemple), mais l'idée considérée à la façon de Bain, de Spencer comme l'acte déjà com'iiiencé K

par suite de la plus ample distribution à la moelle épinière des Dbres corticales pro\ enant de riiéniisphère gauche.

Cette distribution inégale des fibres pyramidales à l'un des côtés est un effet de la pré dominance fonctionnelle île l'iiémisphére gauche et entraîne des dissemblances anatomiques, phj-siologiques et pathologiques.

Ainsi s'e.\:plique la différence de configuration, de poids, de fonctions physiologiques. Le langage intérieur et ses manifestations extérieures appartiennent essentiellement à l'hémisphère gauche. Klippel considère cette différenciation des deux hémisphères comme étant « le propre de l'homme ».

Dans le cas de Pasteur, il s'agissait d'une hémiplégie gauche, ce qui pourrait être interprète en faveur de la thèse de Klippel. Mais il est des malades cliez lesquels les . mêmes phénomènes se sont produits et qui étaient atteints d'hémiplégie droite.

' Dans l'acte volontaire nous ne pouvons trouver rien de plus qu'une représentation mentale de l'acte, suivie de son accomplissement, une transformation de ce changement psychique naissant, qui constitue à la fois la tendance à l'acte et l'idée de l'acte, en un

Après Mobius, après Oppenheim, Strumpell, qui admettent avec de légères modifications la tlie'orie de Charcot, Breuer et Freud ont placé les différents accidents hystéricjues sous une influence psychique comparable à celle du traumatisme. Il s'agit, disent-ils, d'une impression violente qui se continue à l'état de souvenir inconscient. C'est une sorte de trauma psychique, avec tous les phénomènes d'inhibition des autres centres que comporte un pareil phénomène K

Il ne s'agit pas, répétons-le, d'une modification psychologique vague, mais bien d'im çliangemenjt moléculai d'une modification matérielle non seulement de l'écorce, mais aussi des ganglions de la base et des centres cérébraux, centres dont nous ne connaissons pas encore le mécanisme, mais dont l'activité nous est démontrée par la physiologie et la pathologie.

Ces centres subissent l'action des forces physiques, ainsi que l'ont démontré les beaux travaux de Pitres sur les agents esthésiogènes ^ ils sont impressionnés par les influences périphériques, tactiles, musculaires, sensorielles, cenesthésiques, ils perçoivent les excitations éprouvées et transmises parles divers segments de l'axe nerveux. Mais il est certain aussi qu'ils réagissent eux-mêmes soit d'une façon autonome, soit les uns sur les autres, s'excitant ou s'inhibant réciproquement, et qu'en même temps ils exercent une action prépondérante sur les différentes parties du système nerveux et sur les organes qui en dépendent.

C'est pour cela qu'il semble impossible d'admettre avec Gi^asset ' que l'hystérie soit une « névrose du système nerveux tout entier » ; c'est pourquoi, d'autre part, la théorie séduisante de Dallemagne sur les dissociations fonctionnelles des divers segments de l'axe nerveux, créant ainsi une multitude d'hystéries, ne nous paraît pas nécessaire pour expliquer les modalités sans nombre des symptômes de la névrose

cliangcnient psycliique positif qui constitue l'accomplissement de l'acte en tunt qu'il est mental. Spencer. Principes de psychologie, t. I, Paris, 1875.

* P. Janet formulera la nii'mc idée en étudiant l'influence de ce qu'il appelle n l'émotion choc » sur la désagrégation de l'Esprit. Névroses et idées fixes. Travaux du laboratoire de Psychologie de la Salpètrière, 2 vol. par P. Janct et le P'' Raymond, Paris, Alcan, 1898. — Les émotions sont divisées en émotion choc, modification presque subite de l'état psychologique d'un individu, déterminant une dissociation plus ou moins profonde des synthèses antérieures et émotion sentiment on émotion permanente, « système mental particulier s'établissant souvent à la faveur de la dissociation précédente ». Partant de là les auteurs donnent une théorie des délires émotifs systématisés et des délires émotifs généralisés qui soulève bien des objections. Il ne nous est pas possible de les développer ici. A propos de la théorie des émotions elle-même. G. Dumas dans un remarquable article de laiîeuMe Philosophique liu'in 1899), dit excellemment : « La distinction des émotions chocs et des éniotions sentiments telle que l'entendent Raymond et Janet peut donc avoir une importance clinique considérable; elle n'a certainement pas la même importance psychologique, toutes les différences qu'on peut relever étant de degré, non de nature, et même pas toujours très marquées dans le degré.

' Pitres. Leçons cliniques sur l'hystérie, 18'J1, p. 163.

•-■ Grasset. La théorie psychologique de l'hystérie (Nouv. Montpellier médical, novembre 1893).

* Dallemagne. Dégénérés et déséquilibrés. Bruxelles, 1894. L'auteur, préoccupé de l'insuffisance des théories purement psycliologiques à expliquer les différents phénomènes hystériques, attribuant d'autre part à l'écorce cérébrale un rôle psychique, assigne

ÉTAT MENTAL DES HYSTÉRIQUES

Il est étrange, disons-le en passant, qu'on ne puisse se résoudre à attribuer au cerveau, organe nerveux perfectionné dont la complexité de forme et de structure a jusqu'ici défié toutes nos investigations, la part qu'on trouve tout, naturel de donner aux autres organes (cœur, estomac, etc. ). Si l'on s'est décidé, après combien de siècles' d'hésitation, à en faire le siège de la pensée et des opérations intellectuelles, on liésite encore lorsqu'il s'agit de définir son action dans les phénomènes purement dynamiques. Et cependant certaines maladies sont là pour montrer l'influence prépondérante du cerveau sur les manifestations de la vie organique. Dans la paralysie générale par exemple, les troubles fonctionnels, les troubles trophiques, les manifestations viscérales, tous les symptômes en un mot sont sous la dépendance d'une lésion primitive indiscutable, la lésion cérébrale.

Et pour ce qui regarde l'hystérie, ce qui prouve bien qu'il s'agit dans l'espèce d'un trouble fonctionnel de centres cérébraux particulièrement excitables, c'est la forme du délire hystérique qui s'identifie complètement avec le délire pour ainsi dire physiologique, le rêve, ou avec le délire toxique, — alcoolique ou autre, — excitation passagère des centres cérébraux, délires très différents, on en conviendra, des manifestations vésaniques, toujours identiques, dues à des lésions certaines, bien que nous ne soyons pas encore parvenus u les déceler.

Cette conception de l'hystérie, considérée comme le résultat d'une excitation anormale de centres cérébraux toujours les mêmes, produisant des phénomènes morbides qui peuvent être passagers, ou qui au contraire s'installeront définitivement cliez des individus particulièrement tarés au point de vue héréditaire, permet de résoudre la contradiction qui semble exister entre l'hystérie de l'enfaut, de l'adolescent, de la jeune fille {Nubat illa et morbus effigiei), et l'hystérie de l'adulte.

Cet éréthisme particulier des centres nerveux nous explique la fréquence des accidents hystériformes chez les enfants, la similitude des manifestations délirantes hystériques et toxiques, la possibilité de la simulation par l'hystérie de diverses maladies nerveuses.

D'autre part, la tare héréditaire si fortement marquée chez les grands sujets hystériques rend compte de l'association fréquente de l'hystérie avec la neurasthénie, l'épilepsie et certaines formes d'aliénation mentale.

Mais réciproquement, il ne faut pas oublier que la similitude des sj'mp-

aux ganglions sous-corlicaux, aux ganglions oplo-stnés et basiques, ei enfin à l'axe médullaire et au sympatiiique une inlluence prépondérante dans la genèse des phénomènes hystériques. Mais il convient de faire remanjuer qu'à l'exclusion des centres psycho-moteurs, et des ganglions de la base, nous ignorons en grande partie les fonctions de ce qui constitue la grande masse du cerveau. Dalleniagne prévoit du reste l'objection quand il ajoute : « Notre subdivision de l'axe cérébro-spinal en segments n'est fondée que dans une certaine mesure, dans la mesure, par exemple, qui assure à chaque élément son indépendance, malgré la solidarité qui unit entre eux les dilïérents organes. Au point de vue du système nerveux, les dill'érents segments n'échappent point à la loi commune. Le désordre de l'un retentit sur l'autre. Toutefois celui-ci y résiste à sa façon et le transforme au gré de sa propre individualité. Le désordre cmotionnel est esseniiel. selon nous, dans l'hystérie mais une fois installé, ce déséquilibre émotionnel s'irradie en divers sens », p. 453.

tomes extérieurs pourra souveat nous faire confondre avec la névrose certaines affections capal)lcs, à leur tour, de simuler l'hystérie, celte « grande simulatrice. » Il s'agit dans l'espèce de certains cas d'alcoolisme, d'intoxication et d'auto-intoxication, sans oublier certains traumatismes crâniens ^

Définition de l'hystérie. — ■ Donner une bonne définition de l'hystérie, dans ces conditions, cela parait particulièrement difficile. On peut dire cependant que l'hystérie est une maladie du cerveau, passagère ou permanente, indépendante ou associée, caractérisée par des stigmates physiques, sensitifs et sensoriels, toujours les mêmes, qui le plus souvent coexistent, mais qui peuvent se remplacer mutuellement et disparaître même à l'exception d'un seul d'entre eux qui, devenant prédominant, effacera tous les autres.

Ainsi définie, à l'aide de cette notion primordiale, indispensable des stigmates, due à Charcot, l'hystérie se détache nettement dans le cadre nosologique. Mais cette définition poui" ainsi dire symptomatique, laisse la porte ouverte à certaines confusions et à certaines erreurs de diagnostic. C'est ici que Babinski nous permet de la compléter en faisant intervenir la possibilité de reproduire chez les grands sujets hypnotiques tous les accidents primitifs de l'hystérie à l'exclusion de toute manifestation due à des maladies nerveuses étrangères à la névrose. D'autre part, aucune maladie en dehors de l'hystérie n'est susceptible de guérir sous l'inlluence seule de la psychothérapie, de la persuasion. Les accidents secondaires de l'hystérie (atrophie musculaire par exemple), disparaîtront en même temps que les troubles primitifs, à la suite de la guérison des troubles piimitifs, de sorte qu'il n'y a pas lieu de s'en préoccupei-. Pour Babinski, « L'iiystérie est un état psychique, rendant le sujet qui s'y trouve capable de s'auto-suggestionner.

« Elle se manifeste principalement par des troubles pnmitifs et accessoirement par quelques troubles secondaires.

« Ce qui caractérise les troubles primitifs, c'est qu'il est possible de les reproduire par suggestion ^ avec une exactitude rigoureuse chez certains sujets et de les faire disparaître sous l'influence exclusive de la persuasion.

« Ce qui caractérise les troubles secondaires, c'est qu'ils sont étroitement subordonnés à des troubles primitifs. »

* Voy. Pitres. Loc. cit., p. 176.

- Babinski. Définition de l'hystérie. Comptes rendus de la Société de Neurologie de Paris, 7 novembre 1900. — Pour l'auteur, le mot « suggestion » doit impliquer que l'idée qu'on chei'che à insinuer est déraisonnable. L'épithète de déraisonnable vise le l'ait que dans ce cas on suggère à des sujets bien portants l'idée manifestement déraisonnable d'une maladie, car il est évident que l'on peut faire à des hypnotiques nombre de suggestions qui sembleraient parfaitement raisonnables. C'est du reste ce qui ressort de la délinition de l'hypnotisme donnée pai' Babinski :

« L'hypnotisme est un état psychique rendant le sujet qui s'y trouve susceptible de subir la suggestion d'autrui.

« Il se manifeste par des phénomènes que la suggestion fait naître, que la persuasion fait disparaître et qui sont identiques au.ï accidents hystériques. »

Babinski propose le néologisme de « pithiatisme » (de toiQw (persuasion) et « taxo? » (guérissable) pour remplacer le mot hj'stérie, pithiatique devenant synonyme d'hystérique.

ÉTAT MENTAL DES HYSTÉRIQUES

État mental dans l'hystérie simple. — Nous avons essayé de définir le plus clairement possible, dans les lignes précédentes, ce que nous entendions sous le nom d'hystérie. Étant donné qu'il s'agit d'une simple exagération d'un état normal, il devient évident que l'état mental de ces malades variera non seulement avec les individus qu'on aura l'occasion d'observer, mais encore avec l'âge, le sexe de ces malades, le degré d'éducation ou de culture qu'ils posséderont, la cause efficiente de la maladie, son apparition à l'état isolé, ou son association avec d'autres névroses ou avec des états mentaux particuliers chez des sujets héréditairement préparés. Nous écartons systématiquement de ce tableau les grands sujets qui, jusqu'à présent, ont servi de modèle pour les descriptions de l'état mental des hystériques, estimant que ceux-ci constituent l'infime minorité dans la masse des malades, et que si leurs manifestations psychiques sont des plus intéressantes à étudier au point de vue de la psychologie pure, elles ne serviraient qu'à nous égarer dans la saine appréciation clinique des réactions mentales chez ce genre d'individus. C'est, croyons nous, par suite de la confusion ainsi créée que tous les auteurs, ou à peu près, qui jusqu'à ces dernières années avaient décrit l'état mental des hystériques, l'avaient fait avec une arrière-pensée. Pour eux l'esprit de « simulation » primait tout, c'était le mobile de leurs moindres actions. Les hystériques ont tous les défauts : coquettes, menteuses, exagérées en tout, cherchant à se faire valoir, à tromper leur monde par toutes leurs actions. Qu'elles obéissent à un mobile généreux ou à une idée mauvaise, c'est tout un. Elles simulent toujours. Le diagnostic d'hystérie étant simplement basé sur des manifestations psychiques, sans être appuyé par la recherche des stigmates somatiques, il en est l'ésulté une regrettable confusion. On a décrit cpmme hystériques tels malades qui étaient des aliénés simples, ou on a considéré comme de l'hystérie simple la combinaison de l'hystérie et de la folie. Pendant longtemps le livre de Legrand du Saulle a fait autorité sur la matière; or il est rempli d'erreurs de ce genre, ce qui fait dire à Pitres' : « Il est de toute évidence que si l'on établit l'histoire de l'hystérie sur de pareilles observations, on y fera entrer toute la pathologie mentale et bien d'autres choses encore. »

La caractér-istique de l'hystérie au point de vue mental, c'est, nous l'avons vu, une sensibilité exquise, une impressionnabilité extrême des centres psychiques. D'une part elle les rend propres à réagir les uns sur les autres, comme c'est le cas dans les faits d'hystéro-traumatisme, d'astasie-abasie, de contracture, etc., etc., où l'imagination des malades a fait tout le mal. C'est en somme de l'auto-suggestion. D'autre part, cette impressionnabilité rend les centres nerveux beaucoup plus sensibles aux actions extérieures, à rinfluence venue d'une deuxième personne.

Comme conclusion logique, l'esprit d'imitation, la tendance à reproduire ce qui se fait devant eux, se développe avec une puissance extraordinaire chez les hystériques (tics, épidémies de chorée, etc., etc.).

Ces trois conditions sont plus que suffisantes pour expliquer tous les phé-

' Pitres. Du suicide des hysiériques. Bulletin médical du 10 seplenjbre 1890.

nomènes, psychiques ou physiques, observés chez les hystériques. Dans les cas douteux, la définition lumineuse de Babinski nous rendra les plus grands services en nous permettant : 1° de délimiter exactement ce qu'on doit entendre par phénomène hystérique ; 2° d'assurer le diagnostic sur des bases solides en soumcUant les symptômes observés àun critérium pour ainsi dire infaillible.

Il est donc inutile d'invoquer une perversion morale plus ou moins vague, en désaccord avec ce que nous enseigne l'observation quotidienne.

« Les hystériques ont très souvent le caractère mobile, fantasque, romanesque; elles se laissent entraîner sans réflexion aux impressions du moment; elles ont des tendresses ou des haines peu justifiées ; mais elles ne sont pas toutes d'effrontées menteuses, ainsi qu'on voudrait nous le faire croire »

Il est inutile d'insister sur l'énumération des caractères attribués aux hystériques ordinaires. Le tableau en a été tracé maintes et maintes fois, en particulier par P. Richer^ Mais il y a lieu de tenir compte des différences individuelles, et il faut réfléchir au fait que les accidents hystériques proprement dits modifient d'une façon profonde le tempérament des malades qui se montrent toutes différentes, suivant qu'elles sont, ou non, en imminence d'attaques ou d'accidents équivalents aux attaques.

Sexe. — L'hystérie affecte les deux sexes dans une proportion que nous ne serions pas éloigné de considérer comme égale de chaque côté. Mais si on compare le mode de réaction chez les individus atteints de la même maladie, on est tenté d'attribuer une dose de sensibilité beaucoup plus grande à l'homme. La maladie chez lui est certainement beaucoup plus grave, beaucoup plus sérieuse; le pronostic en est infiniment plus fâcheux.

Au point de vue psychique, la femme hystérique est bien moins atteinte. Sans rééditer les vieux clichés relatifs aux attitudes évaporées des hystériques, on peut dire que la maladie affecte chez la jeune fille des dehors beaucoup plus bruyants que chez l'homme. 11 y a du reste des exceptions, et ici encore il faut tenir compte des différences individuelles. Il existe un grand nombre de malheureuses jeunes filles qui souffrent cruellement de leur maladie et des accidents divers qu'elle comporte, et qui ne réalisent nullement le fameux « tempérament hystérique ». Mais d'une façon générale, la sphère psychique est beaucoup moins affectée. Il n'y a chez elles qu'une exagération du tempérament féminin ordinaire, exagération suffisamment expliquée par une impressionnabilité plus grande.

Chez l'homme il en est tout autrement. Un grand fait domine l'histoire de l'hystérie mâle, à savoir l'association fréquente, nous pourrions presque dire forcée, de la neurasthénie avec la grande névrose. C'est au point que Charcot avait coutume de désigner cette combinaison sous un seul vocable, celui à' hystéro-neur asthénie * .

* Pitres. Leçons sur l'hystérie et l' hypnotisme, Paris, Doin, l89], t. II, p. 56. - Riclier. Études cliniques sur l'hystéro-épilepsie ou grande hystérie, Paris, 1881. ' Voy. Charcot. Leçons du mardi à la Salpêtrière; policlinique, 1888-1889. Notes de cours do Blin, Charcot, H. Colin, t. I et II, passim et t. II, p. 257.

ÉTAT MENTAL DES ilYSTÉRIQUES

Tous les auteurs qui, après Charcot, se sont occupés de la question ' ont souligné le même fait. Bodenstein-, dans 122 cas d'hystérie mâle, relève comme caractère dominant la dépression mélancolique, la neurasthénie. Briquet, qui attribuait à l'homme une prédisposition à la maladie vingt fois moins grande que celle de la femme, rapportait le fait à la sensibilité plus grande de cette dernière qui a « dans la société une mission noble et de la plus grande importance, celle d'élever l'enfance, de soigner et de faire le bien-être de l'âge mûr et de la vieillesse » .

Il conviendrait de retourner la proposition, et si le rôle dévolu à l'un ou à l'autre sexe dans les sociétés modernes doit avoir une importance capitale sur le mode de réaction de la maladie, il apparaît bien que l'homme occupant la place prépondérante, et de qui dépend la famille, doit réagir de façon toute spéciale sous l'action d'une maladie dont le manque de travail et la misère seront les conséquences forcées.

Car il importe de savoir que l'hystérie, et surtout l'hystérie de l'homme, n'est pas comme on le pensait autrefois le privilège des classes élevées et intelligentes ^ et nous venons de voir que les hommes hystériques sont loin d'être des individus efféminés, se rapprochant des femmes par leurs caractères et leurs tendances. Les classes pauvres, au contraire, payent un large tribut à la névrose ; étant donnée une maladie aussi répandue que l'hystérie, maladie qui peut exister en puissance pendant de longues années, mais que la moindre cause occasionnelle pourra faire éclater, il est cei'tain que les classes pauvres seront beaucoup plus que les autres exposées à l'action de ces causes occasionnelles : traumatisme, intoxication, misère, etc. « Il faut la chercher, disait Charcot, sous les haillons, chez les déclassés, les mendiants, les vagabonds, dans les dépôts de mendicité, les iDénitenciers, les bagnes peut-être". » Ce simple énoncé suffit à expliquer la coexistence de la dépression mélancolique, de la neurasthénie, avec la névrose qui conserve, cependant, tous ses caractères ordinaires.

Age. — L'état mental des hystériques ne varie pas seulement avec le sexe, il se modifie aussi suivant l'âge.

On a attribué aux enfants hystériques les mêmes tendances qu'il est convenu de prêter aux malades ordinaires. « Les jeunes hystériques pratiquent volontiers le naensonge et jouent d'instinct la comédie, dit Jules Simon ^. Ils sont fantasques, capricieux, bizarres, en même temps que très intelligents ».

' Voy. Gilles de la Tourette. Traité de l'hystérie, 1891, p, 111.

2 Bodenstein. Hystérie bei incinnlichen Geschlecht. Dissertaiio Wurzburg. 1889.

Klein. De l'hystérie chez l'homme. Th. de Paris, 1880. * Guinon (Georges). Les ayenls provocateurs de l'hystérie. Paris, 1889. Charcot. ILeçons du mardi, 1888-1889, p. 393. Nous avons nous-même donné des e.xemples de la vérité de cette assertion. Voy. Colin. Essai sur l'état mental des hystériques. Paris. RueÊf, 1890, p. 14 et 37.

" Conférences thérapeutiques et cliniques sur les maladies des enfants, 4° éd., 1887, t. II.

Mais comme le dit excellemment Clopatt' « les particularite's du caractère que nous avons indiquées se retrouvent jusqu'à un certain point chez l'enfant en bonne santé. C'est ainsi qu'Emminghaus déclare qu'on ne peut pas parler de volonté chez les enfants, mais seulement de désirs et d'efforts. Dans l'enfance, en effet, l'imagination et le sentiment sont plus actifs que la raison et la réflexion ».

A pai't l'impressionnabilité extrême qui existe chez les enfants comme chez tous les hystériques, à part l'esprit d'imitation qui les caractérise, il n'y a rien de spécial chez eux au point de vue mental. Ce qui le prouve bien, c'est que chez les enfants, on le sait, la guérison de la maladie est de règle. « Le cerveau, dit Gilles de la Tourette {loc. cit., p. 545), est en pleine période évolutive, l'impression reçue peut être vivement ressentie, mais elle ne laisse pas, le plus souvent, de traces durables. » Il en est ainsi, ajouterons-nous, lorsque les parents effrayés par les symptômes à grands fracas de la maladie, ne perdent pas la tête et n'aggravent pas, par leur attitude, une affection d'un pronostic toujours favorable.

Si nous examinons maintenant ce qui se passe dans l'hystérie sénile, nous voyons qu'ici les caractères de l'état mental sont les mêmes dans les deux sexes. Maurice de Fleury désigne la maladie sous le nom d'hystérie douloureuse à manifestations splanchniques^-, et pour lui le caractère de l'hystérique sénile et son état mental sont sensiblement les mêmes que ceux des hystériques adultes.

Nous pensons, et Gilles de la Tourette^ semble être de notre avis, que les symptômes de l'hystérie chez les vieillards se rapprochent de ceux qui caractérisent l'hystérie mâle. Il s'agit dans l'espèce, non plus d'hystériques simples, mais ùliystéro-neurasthéniques . La neurasthénie se fait remarquer par la dépression mélancolique qui affecte tous ces malades, par leurs tendances hypochondriaques ; ils sont abattus, découragés, sans énergie. On peut croire qu'ils exagèrent leurs souffrances; peut-être, mais en tous cas ces souffrances existent bien réellement. Enfin les signes physiques, la céphalée avec ses caractères ordinaires, les troubles digestifs et les différentes zones douloureuses ne font presque jamais défaut. Ces symptômes neurasthéniques s'allient aux différents stigmates hystériques.

Manifestations délirantes chez les hystériques. Délire. — Nous allons aborder l'étude des différents phénomènes pathologiques que peut présenter l'hystérie. De même que nous avons écarté de façon systématique l'étude des grands sujets hystériques, types exceptionnels chez lesquels une association de plusieurs états morbides, combinée à une sorte d'entraînement tout particulier, a déterminé un état mental absolument spécial, qu'on ne retrouve nulle part, de même nous écarterons absolument tout ce qui

' Clopatt. Études sur l'hystérie infantile. Helsingfors, 1888, p, 26.

* De Fleury. Contribution à Vélude de l'hystérie sénile. Bordeaux, 1890.

' Loc. cit.., p. 3ÔS.

ÉTAT MENTAL DES HYSTÉRIQUES

est du ressort de l'hypnotisme (catalepsie, somnambulisme provoqué, états seconds, etc.), manifestations psychologiques certainement très intéi-essantes au point de vue de l'étude du fonctionnement du cerveau, mais dans lesquelles la nécessité d'une intervention étrangère apporte un élément perturbateur, en même temps qu'elle enlève toute idée de comparaison avec les états psychiques morbides naturellement développés. Ces réserves une fois faites, nous étudiei^ons :

1° Les manifestations délirantes dans l'hystérie ordinaire (délire hystérique ou délire de l'attaque, somnaanbulisme et automatisme ambulatoire).

2° L'état mental dans l'hj-stérie associée avec la folie.

« Le délii'e hystérique proprement dit n'est autre chose qu'un équivalent d'une attaque d'hystéro-épilepsie dont les phases sont plus ou moins distantes. C'est ainsi que l'attaque peut avoir un début net et se continuer ensuite par le délire ^ ».

C'est l'idée que nous avons nous-mème soutenue - et qui a été défendue également par Gilbert Ballet'' et Gilles de laTourette Ce délire peut, ou bien représenter une des périodes de l'attaque classique, la quatrième, ou bien constituer l'attaque à lui seul, en un mot en être l'équivalent au même titre qu'un accès de chorée rythmée, de mutisme, une contracture, un blépharospasme, une attac[ue de sommeil, etc., etc.

Ce délire est des plus variables, gai, triste, furieux, religieux ou obscène. Il est entremêlé d'hallucinations qui apparaissent généralement du côté de l'anesthésie. Ces hallucinations sont auditives et visuelles, et ces dernières rësscTmblént à s'y méprendre aux hallucinations de la vue chez les alcooliques. C'est un délire de rêve. TI y a, suivant le terme consacré, de la zoopsie. Les malades voient des animaux, des araignées, des rats, etc., etc.

Cette période de délire a été confondue parfois avec la troisième période de l'attaque ou phase des attitudes passionnelles. En effet, comme le dit Ballet", à cette phase on est en plein délire. La malade est en proie à des hallucinations qui la ravissent et la transportent dans un monde imaginaire. La elle assiste à des scènes où elle joue souvent le principal rôle. Au contraire, le délire de la quatrième et dernière phase (période de délire), est surtout un délire de mémoire plutôt qu'un délire sensoriel. Les malades s'absorbent dans le souvenir de quelques-uns des événements de leur vie passée, particulièrement des événements impressionnants et pénibles ; elles se plaignent de leur destinée, confient inconsciemment à l'entourage, en un langage entrecoupé, triste et mélancolique, les peines, les tourments, les remords qui les obsèdent. Elles ne sont pas absolument étrangères à ce qui se dit et se passe autour

' Klippel. Article Délire. Manuel de Médecine de Dobovo et Acliard, 1894, p. 510. * Colin. Élat mental des liystériques, p. 17.

' Gilbert Ballet. Rapports de l'Iii/stérie et de la folie (Congrès des méd-ecins aliénistes et neurologistcs. Clermont-Ferrand, 1894).

■* Gilles de la Tourelle. Traité de Vliystérie, 2° partie. Hystérie paroxj'stique. Paris, 1895, t. I, p. 278, sq.

^ Loc. cit., p. 18.

d'elles, mais elles rapportent à leur délire les paroles qu'elles entendent.

P. Richer' différencie de la façon suivante les phénomènes délirants de la quatrième et de la troisième période.

« Si dans les deux cas il y a conception délirante, dans l'un c'est le délire de mémoire, dans l'autre c'est le délire d'action. Dans la quatrième période, la malade converse et raconte, dans la troisième elle agit. Ici de la mimique, des attitudes variées ; là des paroles, des discours. Si la quatrième période se parle, la troisième se joue. Les hallucinations sont la raison d'être, la raison sine qua non, de la troisième période, les attitudes passionnelles n'en étant en quelque sorte que la traduction objective, elles manquent le plus souvent dans la quatrième période, et sont remplacées par des illusions ».

Chez l'homme, le délire est en général beaucoup plus accentué que chez la femme. Les hallucinations terrifiantes sont beaucoup plus marquées. De même que l'hystérie chez lui s'accompagne d'abattement, de découragement, de même le délire prend constamment une tournure triste et souvent effrayante.

Un caractère essentiel du délire hystérique, qui permet de ne pas le confondre avec les accès d'excitation maniaque des aliénés, c'est d'être un phénomène passager. Le délire hystérique j^ris à l'état isolé n'est jamais de longue durée. Bourneville et Regnard^ en ont rapporté un cas qui a duré deux jours et Gilles de la Tourette ^ contestant notre opinion à cet égard, cite un cas de « mal délirant à forme maniaque, hallucinatoire, consécutif à une attaque ou mieux à une série d'attaques qui se prolongea pendant plus d'un mois ». Ce sont là des faits exceptionnels; en ^général le délii-e dure quelqiies heures au plus, puis tout rentre dans l'ordre. ' ~

Cette durée restreinte du délire est un excellent élément de diagnostic : on peut y joindre les caractères tirés de l'examen des urines, abaissement du volume de l'urine, du résidu fixe, de l'urée et des phosphates avec inversion de la formule de ces derniers '*.

Au point de vue diagnostique, Moreau de Tours ° a insisté aussi sur l'état de demi-connaissance dans lequel se trouvent les malades et grâce auquel, si on interroge ces derniers au cours de leurs divagations, ils reviennent pendant un instant à eux-mêmes, quitte à retomber rapidement dans leurs anciens errements.

Une fois l'accès fini, les malades redeviennent parfaitement calmes et normaux, ce qui n'est pas le cas pour les aliénés.

Tels sont les caractères généraux du délire hystérique qui, en s'isolant ou en se prolongeant, peut arriver à remplacer complètement l'attaque convulsive, ainsi que Charcot, décrivant les attaques incomplètes, se plaisait à le répéter.

' Richer. Loc. cit.

* Icon. pliotograph. de la Salpëtrière, i, II, p. 246. ' Gilles de la Toui-ette. Traité de l'hystérie, 2= partie, t. I, p. 287. ^ Gilles de la Tourelte et H. Cathelineau. La nutrition dans l'hystérie, 1890. Moreau de Tours. La folie névropathique.

ÉTAT MENTAL DES HYSTÉRIQUES

Pitres^ décrit trois formes de ces attaques sous les noms de : 1" attaques de manie hystérique; 2'^ attaques de délire hallucinatoire; 3" attaques de délire ecmnésiquc.

Nous venons de décrire l'attaque de délire hallucinatoire ; nous n'y reviendrons pas. Pour ce qui est de l'attaque de manie hystérique, la description donnée par les auteurs ne nous paraît pas de nature àjustifier la ci^éation d'une entité morbide particulière, nettement différenciée des états maniaques ordinaires. Cependant, et bien que nous soyons convaincu qu'il s'agit là d'une association et non d'une maladie spéciale, nous discuterons plus loin, lorsque nous examinerons la combinaison de l'hystérie et de la folie, les différentes opinions qui se sont manifestées à ce sujet. Pour rester sur le terrain de l'hystérie pure, nous ferons remai'quer que les formes de délire maniaque ont surtout été décrites chez les enfants'''. 11 y aurait bien des réserves à faire sur certaines des observations qui ont été publiées à ce sujet; celles de Clopatt et Blocq en particulier visent des cas d'hystérie alliés à l'aliénation mentale.

D'autre part, comme le dit (iilles de la ïouretle « l'impressionnabilité cérébrale des enfants est parfois telle qu'il existe une forme délirante assez particulière à l'hystérie infantile, forme presque pure dans laquelle les stigmates font parfois complètement défaut». Dans les états légers c'est surtout le rêve qui prédomine et ces états se confondent, pour ainsi dire, avec les attaques de somnambulisme si fréquentes à cette période de la vie. Dans les formes plus graves, il s'agit d'un délire véritable que Briquet '* avait déjà signalé, et enfin dans certains cas, de délire avec excitation maniaque.

La troisième variété d'attaques de délire décrites par M. Pitres sont les attaques de délire ecmnésique.

« h' ecmnésie est une forme d'amnésie partielle dans laquelle le souvenir des événements antérieurs à une certaine période de la vie est intégralement conservé, tandis que le souvenir des événements ^Dostérieurs à cette période est totalement aboli.

« Si cette définition est exacte, le phénomène de l'ecmnésie doit donner lieu à des modifications psychiques dont il est possible de se faire une idée en réfléchissant au rôle que joue la mémoire dans le fonctionnement des facultés intellectuelles.

« Supposez un instant qu'un sujet âgé de trente ans perde subitement le souvenir de tout ce qu'il a connu et appris pendant les quinze dernières années de sa vie. Par le fait même de cette amnésie partielle, il se produira dans l'état mental du sujet une transformation radicale. Il parlera, agira,

' Pitres. Leçons sur l'hystérie et l'hypnotisme, lac. cit., t. II, p. 283. - Voy. Cliarcot. Spiritisme et Hystérie. Leçons sur les maladies du syst. nerveux, t. III, p. 2:26. — Leçons du mardi, i. I, p. 199.

Blocq. Hystérie maniaque infantile. Rev. gén. de clin, et de the'rap., 1889.

Clopatt. Loc. cit., p. 92.

' Traité de l'hystérie, p. 546.

' Traité de l'hystérie, p. 428.

raisonnera comme il l'eût fait à l'âge de quinze ans. Il aura les connaissances, les goûts, les sentiments, les mœurs qu'il avait à quinze ans. Au point de vue mental, ce ne sera plus un adulte, mais un adolescente »

Somnambulisme. — A côté du délire hystérique, il y a lieu de décrire deux manifestations psychiques de l'hystérie pure, le somnambulisme et l'automatisme ambulatoire.

Le somnambulisme spontané ou noctambulisme, n'est pas rare, surtout chez les enfants. On le voit survenir chez eux au même titre que les rêves, les terreurs nocturnes, etc., et la bénignité de ce syndrome est telle que beaucoup d'auteurs ont hésité à le rattacher à l'hystérie.

Gilles de la Tourette - se prononce pour l'affirmative. « Nous croyons, ditil, en nous appuyant sur de nombreuses observations, que le somnambulisme est une manifestation larvée de l'hystérie chez les enfants. Elle peut être unique, s'éteindr-e lors de l'adolescence, ou se transformer alors et faire place aux autres symptômes de la névrose. Il n'est pas rare d'ailleurs de voir des hystériques somnambules dites naturelles pendant leur enfance, continuer à être somnambules à un âge plus avancé.^ » C'est à cette conclusion que s'est arrêté Charcot et c'est elle aussi qu'a soutenue Guinon *.

Les sujets atteints de somnambulisme spontané (enfants, adolescents ou adultes), se lèvent la nuit, et « exécutent des fonctions qui appartiennent à l'état de veille» (Frank). Les yeux sont ouverts", — Shakespeare l'avait déjà noté dans la fameuse scène de Macbeth, — le regard est fixe, sans expression, la^Dupille est immobile. Les malades vont, viennent, écartent les obstacles ou les personnes qui se trouvent sur leur passage ; certains d'entre eux lisent, écrivent, causent. D'autres, ceux qui ont des professions manuelles en particulier, se mettent à l'ouvrage et font ce qu'ils ont l'habitude de faire dans la journée. Ils ne voient et n'écovitent que ce qui a trait, suivant l'expression de Gilles de la Tourette, « au rêve dont le somnambulisme n'est que l'expj'ession objective. » Au réveil, tout souvenir de ce qui s'est passé a disparu. Par contre, le souvenir du premier accès peut reparaître dans une seconde attaque.

Fidèles à la i"ègle que nous nous sommes tracée, nous passerons sous silence les somnambulismes de la grande attaque, le somnambulisme provoqué, le vigilambulisme, le dédoublement de la personnalité (états seconds), dont les cas typiques d'Azam ^ de Mac-Nish, de Dufay, de Mesnet, etc., ont démontré l'existence, mais qui sont le fait isolé de quelques grands sujets hystériques chez lesquels ils représentent une transformation de l'attaque.

' Pitres. Loc. cit., p. 290.

' Gilles de la Tourette. L'hypnotisme et les états analogues au point de vue médicolégal, 1887, p. 168.

^ Nous avons nous-même rapporté plusieurs cas de ce genre. Voy. Colin. État mental des hystériques, p. 38 et obs. 21, 30, 40.

* Guinon. Des somnambulismes. Bibl. Cliarcot-Debove.

■"' Hack Tuke. Sleep Walking and Hypnotism. London, 1884.

" Azam. Amnésie périodique ou dédoublement de la vie. Rev. scientifique, n" 47, 20 mai 1876.

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