REMARQUES GÉNÉRALES SUR LE CROQUIS
L'effet de la lumière et des ombres contribue beaucoup au charme du croquis dans le paysage ou dans tout autre genre d'après nature; aussi doit-on s'attacher, après avoir dessiné très-exactement la place des parties principales qui sont éclairées, à noyer, dans une masse vague et presque uniformé-
ment teintée, les parties dans l'ombre, en supprimant presque entièrement les détails. Si le croquis est fait au crayon, il faut, une fois la charpente des objets représentés, établie, chercher rapidement la forme des détails, en supprimant tout ce qui n'est pas particulièrement nécessaire à l'imitation.
Un trait de gravure, d'après un tableau, est la représentation des contours suivis de ce tableau, donnant avec précision la forme de ces contours d'ensemble et de détails, abstraction faite des ombres.
Dans un croquis, au contraire, les places des ombres sont indiquées rapidement et avec fermeté, les lignes droites et les courbes sont tracées avec rapidité ou aplomb, sans monotonie. Si les lignes droites y dominent, on en brisera l'uniformité en les interrompant par des points plus ou moins gros, ou en leur donnant à propos plus d'épaisseur, ce qui ajoute à l'aspect général le charme de la variété.
HAPITRE IV
Expression et poésie du paysage
La nature est tellement variée dans ses aspects, que nous ne pouvons jamais en saisir que de trèsvagues aperçus. Sa physionomie, dans le paysage, change à chaque instant et d'une manière tellement graduée, tellement insensible, que nos impressions ont à peine le temps de laisser trace dans notre âme. Il est tels effets de lumière auxquels le peintre le plus habile ne doit jamais prétendre, à cause de l'imperfection de ses moyens; je veux parler ici de rendre l'éclat du soleil à l'apogée de sa course. Quelques grands maîtres, cependant, ont osé tenter avec quelque succès le lever et le coucher du soleil. Claude Lorrain, Joseph Vernet, Gudin, Marilhat.
De même que les visages les plus réguliers ne sont pas toujours les plus expressifs, de même trop de symétrie et de régularité dans les formes ne peuvent produire de grands effets. La simplicité des lignes est la plus propre aux scènes calmes ; la compile ation et la variété de ces dernières sont plus pittoresques et propres aux scènes à mouvement.
L'expression du paysage est dans le mouvement des lignes et les effets d'ombres et de couleurs. Le mouvement des lignes peut être considéré dans cinq sens différents : mouvements verticaux, horizontaux, biaisés, mixtes, circulaires ou ondulatoires.
Les effets se divisent à l'infini, selon les heures de la journée, la clarté de la lumière, l'aube pâle, la demi-teinte du soir ou les ombres de la nuit. Les effets accidentels sont ceux de la lune, du feu, de la pluie, de l'orage, de la neige, et les caractères des saisons pour les végétaux. L'étude du paysage offre donc un champ infini à la continuelle observation de l'artiste, et s'il n'y a point de règles arrêtées qui fixent les proportions des arbres et des plantes d'une manière aussi précise que pour la figure, il n'y en a pas moins des règles de goût à observer en dehors * des règles de la perspective.
La perspective s'apprend dans les livres spéciaux, mais il y a celle des couleurs qu'aucun livre ne peut apprendre; carie coloris de la peinture n'a de mesure que dans nos yeux et notre goût. 11 no peut se doser comme les recettes des pharmaciens. Le paysage lié ou associé à la figure est, sans contredit, le genre le plus favorable et le plus digne de plaire, à cause de l'infinie variété de ses ressources ; aussi est-il préféré des amateurs. De l'heureux assemblage de ces deux genres, un peintre intelligent tirera toujours un parti avantageux à l'intérêt de son
sujet ; car un paysage servant de fond à une figure isolée, lui donnera souvent une valeur et une importance particulière dont elle eût été entièrement dénuée sans son auxiliaire, et réciproquement.
Représentons - nous, en effet, un montagnard écossais dans son costume ; nous n'y verrons, en l'isolant, que le costume fait par le tailleur pour un bal masqué; mais si nous traçons derrière lui des rochers escarpés, des précipices profonds ou des lacs se perdant au loin dans le brouillard, quelques ruines de vieux châteaux, si bien décrites par Walter Scott, animées par des chèvres; si l'attitude de notre Ecossais, au milieu de ces rochers, a quelque rapport avec le fond, notre imagination se réveillera. Il est berger, je suppose, mettons-lui un cornet à la main, avec lequel il appelle ses chevreaux pour les faire rentrer au logis vers le soir, et faisons circuler autour de lui les brumes qui accompagnent le coucher du soleil, l'idée du tailleur et du bal costumé disparaîtra complètement. Le paysage intéressera à la figure.
Etudions les habitudes de l'esprit, et nous serons assurés déplaire. L'esprit recherche les contrastes, les choses qui frappent par la dimension, la forme, le mouvement et le sentiment, et, avant tout, le vrai.
Aussi cherchons-nous souvent la vie au milieu des ruines! Que de fois n'a-t-on point représente des troupeaux conduits par des bergers, au milieu
des débris de monuments entassés par le temps, et éclairés par les derniers feux du jour? Il y a, dans ces sortes de sujets, un certain vague poétique, un mystère charmant qui nous entraîne du présent vers le passé supposé. Le contraire nous séduit également : imaginons, en effet, un vieillard vénérable assis sur un vieux tronc d'arbre renversé, s'amusant à regarder jouer des enfants traçant des figures et bâtissant dans le sable : le vieillard et le tronc d'arbre sont les ruines, et les enfants sont la vie. Les vieillards sont, dit-on, la mémoire des peuples ; les enfants sont l'oubli de tout. Il y a contraste, le sujet plaira.
Le travail de la pensée est assez analogue à celui des racines qui cherchent leur substance dans le sol qui leur convient, et s'y ramifient sans que nous puissions en comprendre la cause.
Partout, dans les œuvres d'art, nous nous arrêtons aux échos qui redisent nos impressions : les mouvements de notre cœur battent toujours en présence d'un souvenir quel qui soif, évoqué par un son, par une forme ou parun<> oouleur.
Un arbre n'a-t-il pas une voix dans le bruit de ses feuilles, une physionomie de santé ou de maladie dans l'éclat plus ou moins vif de sa verdur<\ une
expression de vie, de tristesse ou de gaieté dans la torsion ou l'articulation de ses brandies?
Des objets qui volent au gré d'un vent léger for-
ment toujours des ondulations moelleuses, tandis que ces mêmes objets, au vent d'un ouragan, se festonnent et se déchirent en plis anguleux et brisés. La vie est dans le mouvement des formes.
La pluie et le veni altèrent dans le paysage la physionomie de la verdure ; les feuilles de certains végétaux se crispent , se retournent ou tombent comme dans rabattement, tandis que d'autres se raniment et paraissent revivre. La vie est dans l'effet de couleur.
L'école anglaise a singulièrement perfectionné l'art par la science des effets de lumière, effets accidentels dans la nature, mais d'un grand secours pour la peinture. Une scène d'orage, un ouragan, une tempête sont les drames du paysage, où le peintre saura déployer toutes les ressources de l'expression, et embellir les sujets d'une infinité de riches contrastes.
Les solitudes de rochers, les déserts, les lieux incultes et sauvages, séjours habités par le silence, où les animaux ennemis de l'homme présentent les caractères bien tranchés de la sauvagerie, de l'aridité, delà stérilité et de la désolation, tandis que les bois touffus, les plaines, les vallées dont la riche culture annonce la présence de l'homme, les bosquets riants, les moissons dorées et la variété des végétaux utiles, réunis dans les campagnes, au milieu de tous les attributs agricoles, offrent à Tar-
tiste la douce image de la nature, belle, bienfaisante et fertile^*
Heureux le sage instruit des lois de la nature Qui du vaste univers embrasse la structure.
Delille.
Ces deux vers sont à l'adresse des artistes à qui ils enseignent le bonheur dans l'étude de toutes choses; mais ils se taisent sur les moyens de pénétrer ces lois de l'immortelle nature et les secrets du monde. La comparaison des idées, voilà le mystère de l'étude et la source de l'invention ; de cette comparaison nous tirons l'accord ou le désaccord, absolument comme, après avoir entendu un son, puis un autre, nous jugeons de l'harmonie. Il s'agit donc de suivre patiemment l'origine, la cause de nos perceptions, pour pouvoir les classer ensuite avec méthode et les retrouver, selon nos besoins.
Un payagiste a, plus que tout autre artiste, besoin de se rendre à lui-même un compte fidèle de ses impressions les plus intimes, en présence de la nature, dans son vaste ensemble, aussi bien que dans ses plus minutieux détails.
Il doit donc s'arrêter à tout avec amour, et chaque regard doit éclairer son âme dans la recherche du vrai. S'il rencontre en son chemin un monceau de pierres brisées et entassées sans ordre, il comprendra bien, à leur forme, si elles ont été brisées par un
choc violent, ou précipitées ou roulées par les eaux d'un torrent; si le même tas de pierres est amoncelé avec quelque régularité sur ce chemin, il comprendra que la main de l'ouvrier cantonnier a passé par là; s'il pousse de l'herbe ou de la mousse au milieu des pierres, c'est un indice d'humidité ou de ruines abandonnées depuis longtemps. Quelles impressions produit en nous la vue du tas de pierres ? Elles sont diverses, sans rien de flatteur ni d'agréable, assurément, et qui soit digne de nous arrêter bien longtemps. Cependant un lézard en sort, invité par le soleil à la poursuite d'un insecte; il passe sa tête hors d'un trou, au bord duquel il reste quelque temps immobile, puis, devenant plus hardi, il se montre tout entier. L'éclat de son pelage régulièrement taché de points verts ; la vivacité de ses petits yeux en forme d'amande, qui brillent comme des diamants ; la gracieuse courbure de ce corps souple, délié et mobile ; le battement de la respiration de cet animal : voilà la vie qui nous parle du Créateur, l'aridité des cailloux poudreux qui s'anime à nos yeux et nous fixe pour observer. La créature vivante intéresse au sol aride.
Mais, jaloux de nos regards, ou plutôt épouvanté des pas du flâneur, le lézard, rapide comme l'éclair, s'échappe sous l'ombre d'un buisson, où le bruit d'une source, qui tombe goutte à goutte, forme avec le bourdonnement d'un insecte un duo musical sin-
gulier, bientôt interrompu par le vol d'un petit oiseau, et continué par son chant ; ici, le peintre est charmé par la musique, il se met à l'ombre pour mieux entendre, et l'herbe moelleuse rend pour lui la méditation plus commode; peu à peu les bruits s'éloignent,, et, chassés par la brise qui les transporte ailleurs sur les ondulations de la verdure, apportent en échange les parfums de fleurs qu'il ne voit point. La vie de la nature s'exhale ainsi partout et nous entoure d'une atmosphère d'émotions successives, que Dieu verse à torrents au sein de son œuvre éternellement jeune, et que l'artiste recueille précieusement, comme l'abeille fait son miel.
Les ombrages nous plaisent à cause de leurs mystères et de leur fraîcheur, à cause du vague qu'ils renferment; nous y voyons souvent un monde de fantômes, de merveilles supposées, que l'esprit aime ou croit pouvoir saisir. Les vapeurs nébuleuses, mobiles et incertaines dans leurs contours, ont aussi pour nous de grands charmes, de même que les formes plus arrêtées des nuages, où l'œil poursuit mille caprices aimables ou terribles. Les aspects du ciel sont à l'expression du paysage ce qu'est l'œil du visage pour la physionomie : mobitôfl tous deux et indéfinissables dans les nuances de l'expression.
Qui de nous ne s'est point maintes lois diverti Thiverà chercher, dans les tisons ardents du foyer, des ressemblances d'objets, des figures fantastiques
de ce monde ou de l'autre, ainsi que dans les veines d'un marbre, dans les cassures des pierres, les anfractuosités des rochers et mille autres objets entassés par le hasard? C'est que tous, tant que nous sommes, nous espérons, dans ce qui est, trouver ce qui n'est pas réellement, et nous l'y trouvons volontiers. La curiosité nous pousse, nous cherchons à deviner les énigmes, et c'est souvent la cause unique de la poésie particulière à nos œuvres.
Le matin et le soir sont les heures chéries du poète et du rêveur. La nature, vue dans ces moments, s'agrandit en nous cachant ses détails et nous permettant seulement de les deviner. Les plus petits objets portent alors de très-grandes ombres, les contours sont plus doux et reposent mieux la vue, l'harmonie des couleurs est aussi plus suave. C'est pourquoi ces époques de la journée conviennent mieux aux scènes de calme et de paix.
D'après les considérations précédentes, le paysagiste doit conclure que chaque objet qui se présente à lui renferme toujours matière à observation, quelquefois une idée inspiratrice, recélée comme l'étincelle dans le silex et n'attendant que le choc de son crayon explorateur pour jaillir dans toute sa lumière. C'est au peintre de comparer les ressemblances et les différences, d'étudier et de classer les formes, de se pénétrer des couleurs, des contrastes, des mouvements et de leurs effets expressifs, afin de
deviner par quels moyens d'exécution pratique il réveillera dans l'âme de celui qui regarde son œuvre les impressions qu'il veut produire, tantôt gracieuses ou sévères, tantôt mélancoliques ou tendres, sombres ou terribles, etc., etc.
Il faut que son pinceau ou son crayon donne aux corps durs leur aspect de solidité; aux prairies le moelleux, le velouté; aux rochers la spongiosité ou le poli; aux eaux calmes le luisant du miroir; aux flots la mobilité et l'éclat métallique; au terrain le mouvement et la rudesse poudresse des routes, les sinuosités ; aux vallées, aux arbres leurs proportions, leur souplesse, leurs poses et la variété de leurs formes et de leurs couleurs ; et que son génie anime l'ensemble, en y répandant ce parfum de vérité émané de l'étude continuelle de la nature. Ce n'est que par la comparaison, souvent réitérée, que le paysagiste sera initié aux secrets du grandiose, du majestueux, du simple et du pittoresque.
Une remarque importante à faire, c'est que lorsqu'un arbre est éclairé par le soleil, la partie qui se trouve dans l'ombre paraît avoir les détails peu prononcés par opposition à ceux de la partie éclairéô. Ces ombres indéterminées et vagues sont toute une étude qu'on nomme du clair-obscur. L'imagination aime à y plonger le regard et à découvrir ses mystères.
TKAIÏÉ DE PAYSAGE. 3