‹ Traité de paysage mis à la portée de tousChapitre 6 sur 10 · H APURE .V · texte numérisé non relu

H APURE .V

De la physionomie ou caractère des arbres selon les différentes espèces.

C'est une qualité des plus importantes du paysage que celle de donner à chaque espèce d'arbres la physionomie particulière qui lui appartient, que la nature lui a spécialement imprimée : un chêne a une physionomie toute différente d'un hêtre, d'un orme, d'un saule, d'un bouleau., d'un platane, d'un peuplier, etc., etc. Cet aspect s'obtient premièrement par la justesse de la forme de la silhouette d'un arbre ; car le soir, entre le crépuscule et la nuit obscure, lorsque passant près d'un bois nous apercevons un arbre, nous reconnaissons de suite à quelle espèce il appartient; cependant à cette heure il ne présente qu'une masse vigoureuse sans aucun détail, et, pour être vu, il faut qu'il se détache sur le ciel ; ce n'est donc qu'à la forme de son contour, ou, ce qui est la même chose, à l'aspect de la silhouette que nous le reconnaissons. Secondement, il faut s'attacher à représenter exactement la direction des branches, car plusieurs espèces d'arbres portent leurs feuilles horizontalement, tel que le chêne, tandis

que d'autres espèces, comme le hêtre, le charme, l'orme, le platane, le peuplier, le saule, etc., ont la plus grande partie de leurs branches dirigées de bas en haut, en s'écartant plus ou moins du tronc. Troisièmement, il faut aussi étudier avec soin la forme particulière de ces branches : elle sont trèsdifférentes suivant les espèces d'arbres ; les unes ont les branches droites, d'autres les ont toutes tortillées; les branches du chêne, par exemple, sont toutes contournées en zigzags. Je recommande aussi d'observer avec soin la forme de l'attache de la branche au tronc de d'arbre; c'est encore là un caractère important à reproduire : il faut même étudier les mousses et lichens qui sont particuliers à chaque arbre.

Ainsi, en représentant juste la forme extérieure d'un arbre, c'est-à-dire la silhouette, plaçant exactement le tronc et les branches comme direction et forme, puis une teinte sur le tout, on doit très-bien avoir rendu l'espèce de l'arbre : si de là on passe au détail, les masses de feuilles, on complétera la portraiture de cet arbre.

Je dirai, au sujet des masses de feuilles, que la forme de ces masses est presque généralement la même que celle particulière des feuilles, c'est-à-dire que les feuilles rondes produisent des masses rondes, les feuilles longues des masses longues, les feuilles simples dans leur forme des masses simples, les

feuilles dentelées des masses dentelées et aiguës ; et c'est cette diversité de formes dans les feuillages qui fait souvent que deux arbres de différentes espèces, quoique avec le même genre de branchages, ont un aspect tout différent.

Des principes que je viens d'énoncer, il ne faut pas conclure que les détails de chaque espèce d'arbre soient parfaitement les mêmes dans tous les individus qui en font partie; considérer la nature de cette manière seroit lui ôter son pittoresque, son charme : la nature, au contraire, est féconde en accidents de toute sorte, mais ces détails se rattachent toujours à l'aspect général de l'espèce.

Je ferai aussi observer que c'est des branches principales des arbres que j'ai voulu parler; car en outre de ces branches il y en a une foule d'autres petites qui leur sont adhérentes et qui s'élancent dans toutes les directions. Malgré la diversité de leur disposition, ces petites branches adoptent encore des directions particulières, suivant la hauteur qu'elles occupent dans l'arbre; ainsi dans presque toutes les espèces d'arbres, les petites branches placées à la partie supérieure du tronc, c'est-à-dire les branches les plus basses ou branches inférieures, ont une tendance à retomber, à se diriger du haut en bas ; les petites branches situées vers le milieu de la hauteur de l'arbre sont le plus souvent dans une position horizontale, et celles du sommet de

l'arbre tendent à s'élever, à se rapprocher de la ligne verticale, direction des branches centrales du sommet de l'arbre.

Ce sont les petites branches qui donnent de la grâce et de la légèreté aux masses de feuilles, et ce sont les grosses branches ou branches principales qui donnent de la vigueur et de la solidité à l'arbre.

Une observation très-importante à faire en dessinant les branches, c'est qu'il faut les faire retrouver exactement dans leur continuité lorsqu'elles sont interrompues par des niasses de feuilles qui les masquent, il faut aussi, et cela est majeur, que les branches aillent en diminuant de grosseur, depuis le troncjusqu'à leurs extrémités les plus meftues.

Chaque espèce d'arbre est caractérisée parle mode d'insertion particulière de ses branches sur le tronc principal, sous un angle particulier; il serait donc absurde de donner aux branchages du saule pleureur la direction de bas en haut qu'affecte le peuplier commun. Les observations qu'on sera à môme de faire sur cette importante question démontreront que chaque arbre a dans son port, dans sa silhouette et dans son mode de construction tous les éléments qui constituent sa physionomie. L'oranger cultivé forme sa tête en boule, le cyprès et le peuplier s'élancent en aiguille ou obélisque, le pin maritime, et le mélèze ont des formes de parasol tout à L'opposé du saule pleureur.

HAPITRE VI

De la diversité qu'offrent la nature et les ouvrages des hommes. — Physionomie que le sol imprime à tout ce qui s'en élève.

C'est très-bien de savoir rendre parfaitement l'aspect de la diversité des arbres; mais il faut encore que les arbres et tout ce qui les entoure s'harmonisent dans un ensemble qui a sa physionomie particulière; car chaque contrée offre des différences marquées dans l'aspect de localité, dans ses fabriques, ses costumes et ses mœurs ; elle présente une physionomie changeant quelquefois subitement et passant brusquement d'une nature à une autre toute différente, mais le plus ordinairement ce passage est graduel, et l'on arrive à un changement sans presque s'en apercevoir.

La bonté ou la stérilité d'un terrain est pour beaucoup dans l'aspect de la physionomie d'une partie du globe; car c'est de la fertilité de la terre que dépendent la richesse de la végétation et le bien-être de l'espèce humaine. Si le pays est aride ou improductif, ses habitants auront l'air malheureux, il y aura une teinte d'infortune répandue sur leurs figures comme dans leurs vêtements ; en gé-

néral c'est le sol qui donne la couleur à tout ce qui s'en élève. Les produits du sol influent sur les formes de l'architecture locale.

Voyez les campagnes de la Champagne-Pouilleuse : elles sont formées d'une substance blanche, crayeuse, qui tient lieu de terre; cette substance ne laisse croître que quelques herbes maigres, qui semblent ne pousser qu'à regret ; point d'arbres, point d'eau. Les habitations participent de l'aspect de ce désert; bâties avec ces matériaux, elles en ont la couleur, couleur blanche, blafarde, qui fatigue l'œil; les toits sont couverts de chaume d'un ton particulier gris noir; le contraste de cette couleur avec tous les autres objets, qui sont blancs, forme une discordance et donne un air de deuil à tous les villages. Ces villages sont peu peuplés, surtout d'hommes, car la majeure partie se font routiers ou domestiques; on n'aperçoitque quelques femmes et des enfants; ceux-ci, couverts do haillons, courent après les diligences en implorant la pitié des voyageurs.

Lorsque l'on a traversé cette partie pour ainsi dire morte, si l'on passe par Sainte-Menehould, on arrive tout à coup à une contrée des plus fécondes et des plus animées. La route jusqu'aux Ulettesest bordée de jardins enclos, remplis d'arbres fruitiers, tellement chargés de fruits en automne que beaucoup de branches rompent sous leur poids. La na-

ture semble vouloir se dédommager d'être restée impuissante non loin de là, en Champagne ; car la plus belle végétation croît à l'ombre de ces arbres, quoiqu'ils soient très-touffus et très-près l'un de l'autre. Les habitants sont en harmonie avec cette fécondité ; ils ont l'air heureux : leurs maisons s'en ressentent elles ont une certaine élégance, elles sont bâties moitié en bois, moitié en pierre, et pour la plupart elles sont peintes et annoncent par leur aspect l'honnête aisance de leurs propriétaires.

J'ai pris pour exemple ces deux provinces parce qu'elles sont situées près de nous et qu'elles sont très-connues; mais l'on peut se convaincre, par l'étude de diverses contrées, de l'exactitude de cette remarque : « Le sol donne sa physionomie à tout ce qui est dessus, végétation, habitants, habitations, » Si parfois l'on rencontre des parties arides peuplées d'habitants actifs, c'est qu'il y aura, par compensation du manque de végétation, exploitation de quelque mine ou de produits particuliers à cette contrée. Mais si le sol a une influence persistante à donner à la végétation qui s'en élève sa physionomie particulière, il en exerce une non moins grande sur l'aspect général et extérieur des habitations ainsi que de tous les ouvrages de maçonnerie, car partout ces travaux empruntent leur style du goût, de la mode, des usages et des commodités exigés pir ceux qui les font construire. Les matériaux avec

lesquels sont bâtis ces édifices impriment un caractère et une couleur locale aux villages et même à la masse entière des grandes villes.

Gomme je viens de le dire, dans la Champagne- Pouilleuse les habitations sont bâties en craie blanche, et les,; toits couverts de chaume d'un ton triste, gris noir ; dans l'Auvergne, les maisons sont construites en grande partie de débris volcaniques; celles de la ville d'Angers le sont avec un schiste qui abonde dans ses environs et qui lui donne un aspect tout à fait sombre ; entre Rouen et Dieppe, toutes les constructions, même celles des simples baraques, s'exécutent en briques rouges, très-soignées, très-propres, ce qui donne à ce pays une physionomie des plus gaies. Dans la Bretagne, les terres sont presque que partout improductives, mauvaises au delà de toute expression, et cependant elles seules entrent dans la confection des chaumières de ce pays : aussi leur donnent-elles un aspect tellement misérable que malgré soi on en est attristé; celles de la Picardie sont comme elles revêtues et presque entièrement formées de terre, mais cette terre étant meilleure, il en résulte une couleur plus agréable; du reste, sa fertilité leur donne plus d'importance et fait qu'on en a plus de soin et qu'elles sont mieux construites. Dans la Lorraine, aux environs de Verdun, de Metz, le territoire est très-productif; il fournit à peu près de tout aux be-

soins de ses habitants ; aussi ses fabriques s'en ressentent ; bâties solidement, leur forme est agréable et présente un coup d'oeil plus riant ; les murs intérieurs et extérieurs sont reblanchis de chaux tous les ans ; les toits sont couverts de tuiles à canal d'un beau brun rouge, et la végétation abondante qui entoure les villages est d'un vert foncé : ces couleurs sont harmonieuses quoique tranchées ; elles s'accordent parfaitement avec l'aspect du pays, qui est partout cultivé.

Le degré de pente des toits est aussi à observer, car il varie suivant les climats. Dans le Nord, les toits sont très-inclinés pour favoriser l'écoulement des neiges très-abondantes. Dans le Midi, où cet inconvénient n'est pas à craindre, les toits sont très-plats; il y a même des villes, comme à Naples, où toutes les maisons sont terminées en terrasses. Je dirai donc qu'il faut bien faire attention, quand on étudie un pays, au caractère général, puis à la couleur et à la forme des constructions, à leur hauteur, aux différents détails de l'architecture extérieure, etc. ; ne pas négliger la physionomie des arbres, car les mêmes espèces, cultivées dans un pays ou dans un autre, ont un développement différent, parce que la manière de les soigner, de les tailler, varie suivant les usages que l'on a adoptés.

Etude de feuillage du saule ordinaire

Les feuilles du saule ordinaire, que Ton désigne communément sous le nom de saule bâtard, sont alternes, longues et pointues, très-luisantes, de couleur gaie, vert bleu blanchâtre, plus blanchâtre en dessous qu'en dessus; il résulte de cette disposition, que lorsque le vent agite le saule et retourne ses feuilles, elles présentent des masses d'une teinte argentée qui tranche agréablement avec la couleur de la plupart des autres arbres. Les jeunes branches du saule sont assez droites et d'un ton jaune rougeâtre.

J'ai indiqué une feuille au premier plan et l'aspect d'un saule dans le lointain.

Étude du feuillage de l'orme ordinaire

Les feuilles de cet arbre varient beaucou p de grandeur ; elles sont aussi petites que l'ongle à de certains ormes, tandis qu'à d'autres elles sont plus larges que la main ; à quelques-uns de ces arbres on les rencontre fort rudes, et à de certaines variétés elles sont molles ; mais à toutes elles sont oblongues, pointues et dentelées en leurs bords ; quant à l'attache aux branches, elles sont alternes. Les branches s'étendent beaucoup, se dirigent de bas en haut, et quoique beaucoup soient très-tortillées, la plupart sont assez droites.

Étude du feuillage du saule pleureur .

Les branchettes ou pousses de l'extrémité sont

longues, grêles et pendantes de tous côtés ; elles sont garnies de feuilles longues, alternes, delà longueur de quatre à cinq pouces, sur un demi-pouce de largeur; elles sont lancéolées, aiguës à leurs deux extrémités; les pétioles sont très-courts, mais les feuilles sont très-flexibles ; la couleur de cet arbre est vert tendre. Après avoir étudié avec soin les modèles, il faudra dessiner les mêmes arbres d'après nature, d'abord de loin, afin de pouvoir en comprendre l'aspect et de pouvoir saisir les masses de clairs et d'ombres ; puis, se rapprochant progressivement, on pourra apercevoir les nuances et les détails, etc.

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