Caractéristiques de la perspective théâtrale
[a] Régulateurs [largeur s, profondeurs, diagonales). — Dans tout ensemble d’architecture on trouve deux directions dominantes perpendiculaires entre elles ; ce sont les lignes de largeur et les lignes de profondeur.
Il faut y joindre les bissectrices de ces deux directions, bissectrices que les décorateurs nomment les diagonales parce qu’elles seraient en effet les diagonales des carrés construits sur les deux directions dominantes comme côtés. Ces diagonales servent surtout à faire des retournements d’onglet pour les moulures.
Dès lors, sur chaque élément de décoration (v.plus loin: châssis, rideaux de fond, plafonds, fermes, etc.), le traceur indique d’abord la ligne d’horizon et ensuite, aussi loin de la ligne d’horizon que le permettent les dimensions de la toile, trois fuyantes répondant respectivement à ces trois directions : ce sont ces fuyantes extrêmes que l’on nomme des régulateurs. Il y a donc le régulateur-largeur, le régulateur-profondeur (1) et le régulateur-diagonale.
Entre ces régulateurs et la ligne d’horizon, on trace ensuite des réseaux perspectifs (voir n° 135), qui permettent
(1) On dit encore Epaisseur au tien de Profondeur,
au peintre décorateur d’achever les détails sans détruire l’effet perspectif.
Le traceur complète son travail en dessinant les masses architecturales : c’est ce que nous avons appelé dans le cours de cet ouvrage, les boîtes d’épannelage. A ce moment les éléments des décors sont livrés aux artistes spéciaux qui achèvent les détails d’architecture et qui, par la peinture, les rendent à l’effet voulu.
Ces éléments de décoration, c’est-à-dire les tableaux partiels qui constitueront le décor sont placés sur la scène comme nous allons l’indiquer :
(b) Plans, rues , trappes et costières. — Le plancher de la scène (on sait qu’il est en pente), est décomposé en bandes perpendiculaires à son axe qui se nomment les plans , Pi — P-, — Ps . . . . ( fi g . I). Il y a le Ie1', le 2e et jusqu’au 12e plan, pour les très grandes scènes. La profondeur de chaque plan est de lm, 50 à 2ra, 00 environ et chacun d’eux comprend une première bande de lm, 20 à lm, 30 de profondeur nommée Rue ou Trappe R, et une seconde bande plus étroite nommée fausse rue , costière ou trapillon , K. La fausse rue ou costière peut être découverte en entier par le soulèvement des trapillons, soit pour laisser monter des dessous du théâtre D', D", D"' (fig. II) des panneaux occupant toute la largeur de la scène et nommés Fermes , soit pour recevoir des montants verticaux nommés Mâts ou Portants, sur lesquels on fixe les châssis peints de la décoration.
Les portants ou faux châssis traversent donc les costières ; ils sont supportés par des chariots, mobiles sur des rails, placés eux-mêmes sur un plancher inférieur appelé premier dessous D' [fig. II).
Les rues servent plus spécialement à assurer l’entrée ou la sortie du personnel théâtral. C’est aussi dans les rues que se trouvent les trappes qui permettent de faire sortir des dessous, ou d’y faire rentrer, soit des personnages, soit des objets.
La décoration, au lieu d’être peinte sur le tableau-type du manteau d’ Arlequin, est exécutée sur une série de tableaux partiels qui, suivant leur emplacement, reçoivent les noms suivants :
(c) Fermes. — Une ferme F, F' est un tableau partiel soulevé des dessous ou descendu des cintres : une ferme est donc forcément de front. Elle peut occuper toute la largeur de la scène. On dit quelle est guindée si on l’élève du dessous en la faisant passer par une ligne de trapillons ouverts ; elle est chargée si on l’abaisse des cintres. Il peut y avoir des demifermes, n’occupant qu’une partie de la largeur de la scène.
(d) Châssis. — Un châssis est une feuille de décoration verticale que l’on met en place à bras par un déplacement latéral et en la fixant aux portants verticaux. Si le châssis est planté parallèlement au manteau d’Arlequin c’est un châssis de front GG', autrement c’est un châssis oblique , L. Des charnières permettent quelquefois de rabattre ces derniers
PERSPECTIVE THEATRALE
sur un châssis de front, ce qui permet de les entraîner avec eux par un seul mouvement des chariots. La charnière se nomme alors la brisure du châssis oblique. Elle est commune à lui et au châssis de front. L’extrémité libre se nomme la rive.
Une fois la représentation terminée les châssis se rangent dans les corridors, comme des livres dans une bibliothèque et c’est pourquoi à cause des dimensions de la place qui est disponible, dans ces corridors, on impose au décorateur la hauteur des châssis (nous supposerons qu’elle est de 7m, 50 pour la scène figurée ci-contre) et la largeur maxima de chacune de leurs feuilles (ici 50). On donne aussi la hauteur de décor susceptible d’être cachée dans les cintres C'C' ( fîg . II). (ici 8m,00), ou cachée dans les dessous (ici 7m,00). Au grand Opéra de Paris ces hauteurs de cache sont considérables.
(a) Découverte. — Avec ces données, le décorateur doit composer sa décoration non seulement pour que l’effet soit bon pour le spectateur privilégié qui serait placé au point de vue O, mais encore pour qu’il soit acceptable pour des spectateurs placés à rez-de-chaussée aux endroits que l’on nomme les points de découverte w, w, et aa! .
Lespoints w et a., situés sur le côté droit et sur le côté gauche du Rideau sont les points dits : de découverte en largeur. Il peut se faire que pour ces points les vides existants entre les châssis laissent apercevoir les murs de la scène ou les corridors. On pare à cet inconvénient soit en faisant les châssis plus longs qu’il ne serait strictement nécessaire eu égard au point de vue O, soit en ajoutant des châssis généralement obliques nommés des petits fonds. Souvent ces petits fonds sont réunis à charnière comme des feuilles de paravent et disposés en prisme polygonal : on les nomme alors des panoramas.
Le point a, a! dit de découverte en hauteur, est pris immédiatement derrière la loge du souffleur. Pour ce point la hauteur limitée des châssis ou des fermes, soit guindées soit chargées, ferait apercevoir au-dessus d’elles les cintres. On corrige ces découvertes en hauteur par des toiles transversales suspendues à des perches horizontales et venant des cintres.
(f) Eléments divers. — Ces toiles suspendues ne servent pas seulement à détruire des découvertes ; elles contribuent aussi au décor et on a dans ce sens : les bandes d’air représentant Yazur de l’atmosphère ; les ciels représentant des nuages ; les plafonds représentant des frises, des soffites, c’est-à-dire des plafonds d’architecture, des retombées de voûtes, etc. On a enfin les draperie s quand on ne peut pas cacher une découverte par un autre moyen que celui-là, lequel est un peu factice et demande à être manié avec talent. Dans certains cas on emploie des plafonds plats. Ce sont des toiles à peu près horizontales qui représentent de véritables plafonds d’architecture. Ces toiles sont fixées sur des cadres en bois appropriés, lesquels reposent sur les arêtes supérieures des châssis verticaux.
On nomme Pantalons de petite toiles ou châssis placés derrière des ouvertures telles que portes, fenêtres, arcades, d’une décoration pour représenter ce qui apparaît en arrière lorsque l’ouverture est libre.
On n’utilise pas généralement tous les plans ni toutes les costières pour y mettre les éléments d’une décoration : par exemple on n’emploiera que le 1er, le 3% le 5e et le 6e plan. Les autres sont dits sautés. Le dernier plan utilisé est occupé par une toile nommée le rideau de fond N, N' qui est de front et qui forme le dernier tableau partiel de la décoration ; ce rideau descend des cintres.
Les lieux et les paysages qui existent réellement et qu’un acteur peut parcourir sont dits praticables. Une porte, un escalier, un sentier, un balcon peuvent être praticables ou simplement figurés.
Les terrains sont des feuilles de décoration peu élevées qui représentent le sol. On les plante comme des fermes ou des demi-fermes ; on les place les unes derrière les autres et en circulant entre elles par des passages inclinés, l’acteur semble suivre un véritable sentier.
Enfin par rapport au spectateur qui regarde la scène, la droite se nomme le côté Cour et la gauche se nomme le côté Jardin. Ces expressions sont un souvenir du théâtre du château de Versailles.
| II. — - Méthodp.s
334. Esprit des Méthodes. — Dans ce qui va suivre nous nous contenterons d'indiquer la manière d’obtenir les tableaux partiels de la maquette et principalement, sur chacun d’eux, les régulateurs de largeur, d’épaisseur, et de diagonale, ainsi que les épannelages d’architecture; car, une fois que tout cela est déterminé et reporté ensuite en grandeur naturelle sur la décoration définitive, les peintres décorateurs spéciaux se chargent ensuite d’exécuter les détails et ils le font, en général, avec un talent tout à fait remarquable.
Nous donnerons deux méthodes que nous désignerons sous les noms de : méthode directe et de méthode indirecte.
(a) Méthode directe. — C’est celle presqu’exclusivement employée par les décorateurs ; elle consiste :
1° A dessiner à l’échelle de la maquette (0,03 p. im,) et immédiatement derrière le manteau d’Arlequin le plan des bâtiments ou des objets à figurer à la place exacte que ces bâtiments ou que ces objets occuperaient s’ils existaient réellement ;
METHODES
2° A donner à la même échelle les élévations ou les coupes géométrales nécessaires ;
3° A figurer sur le même dessin les châssis, les fermes, les plafonds, etc., en un mot tous les tableaux partiels sur lesquels doit se répartir la décoration ;
4° A mener ensuite par le point de vue tous les rayons visuels importants et à prendre, par les méthodes très simples de la géométrie descriptive, les intersections de ces rayons visuels avec les tableaux partiels ;
5° Enfin, à chercher ensuite la vraie figure de chacun de ces tableaux partiels.
(b) Méthode indirecte. — La méthode indirecte, qui nous est un peu personnelle et que nous proposons à l’essai, aux spécialistes, consiste en ce qui suit :
1° Dessiner et rendre bien complètement le iableau-tjpe, celui qui prendrait place dans le manteau d’Arlequin;
2° Figurer sur lui les rues et les costières telles quelles y apparaîtraient perspectivement sur le plancher incliné de la scène ;
3° Sur ces deux perspectives superposées savoir : la décoration d'une part et la scène de l’autre, faire la répartition des châssis, des fermes, des petits fonds, etc., et indiquer soigneusement l’emplacement de ces divers éléments sur la perspective de la scène ; comme vérification, contrôler et reporter ces emplacements sur le plan géométral de la scène ; après quoi :
4° Par des amplifications proportionnelles, pour les tableaux de front, ou par des amplifications perspectives, pour les tableaux obliques, dessiner tels qu’ils doivent être tous ces tableaux partiels.
Pour chacune de ces deux méthodes entrons dans quelques détails.