I. De la Perspective , comme fait
Nous n’avons pas pour habitude, dans notre première leçon, de renvoyer indistinctement tous nos élèves à la statue de Condillac. Ceux de nos lecteurs qui seraient plus habitués aux études philosophiques, sont invités a relire ce que les métaphysiciens ont écrit sur l’éducation comparée et progressive de nos sens, et en particulier de celui de la vue.
Nous parvenons, du reste, assez facilement à faire concevoir à nos plus jeunes élèves les faits suivans, qui n’ont plus besoin d’être prouvés : « Il faut beaucoup de temps pour apprendre à voir; il faut avoir long-temps comparé la vue au « toucher, pour accoutumer le premier de ces deux sens à « nous faire un rapport fidèle des figures et des distances. Sans
PREFACE
« le toucher, sans le mouvement progressif, les yeux du monde « les plus perçans ne sauraient nous donner aucune idée de « l’étendue. L’univers entier ne doit être qu’un point pour « une huître, etc. » (i)
On rapporte qu’un aveugle-né, opéré de la cataracte, crut d’abord que tous les objets qu’il aperçut touchaient son œil. En étendant le bras, il reconnut son erreur : alors pour la première fois il fit acte de perspective.
L’enfant, dès le berceau, répète mille fois par jour des actes semblables. Il ne se passe pas un moment que nous ne fassions ainsi de la perspective, et l’habitude seule nous empêche de nous en apercevoir. Assurément nous ne voyons jamais les objets tels qu’ils sont réellement dans la nature : leurs apparences seules nous frappent , et , pour qu’elles varient à chaque moment, il suffit que nous changions de place.
Ces innombrables et continuels cliangemens dans les apparences des corps, quant à leur forme, à leur grandeur, à leurs positions respectives et même quant à leurs couleurs, voilà la Perspective de fait.