‹ Traité de philosophie 1923Chapitre 113 sur 761 · EUDÉMONISME RATIONNEL : ARISTOTE · texte numérisé non relu

EUDÉMONISME RATIONNEL : ARISTOTE

$ Il. — LE BONHEUR RATIONNEL ()

A) Exposé : ces objections, dira-t-on sans doute, sont Yalabloi contre le bonheur qui a sa source dans la satisfaction des inclinations personnelles, dans le bonheur sensible: Mais il y a, au-dessus, un bonheur! plus parfait : aux yeux de la raison il consiste dans la satisfaction harmonieuse de nos tendances élevées ; c’est un bonheur qui résulte des l'activité proprement humaine (ro avbswomivoy Éprov) (?)}, de l’activité! raisonnable, où la sensibilité est subordonnée à lintelligence et à la volonté. C’est la théorie d’Aristote qu’on appelle l’'eudémonismer (edxuoviz, bonheur) rationnel et qu’on peut formuler ainsi: Sois raison nable et tu seras heureux. Cette formule n’est égoiste qu’en apparence,! carila raison nous montre que nous devons parfois sacrifier nos fins personnelles et particulières aux fins générales, ‘parce que nous sommes membres d’un tout plus important que nous-mêmes. Ainsi cette morale! se confond, au point de vue de la matière, avec la morale du bien en soi puisqu'elle prescrit à l’homme d'estimer, dans la poursuite du bonheur, la valeur des biens suivant les lumières de la raison et non d’après les. attraits de la sensibilité. L

B) Critique : 1° La morale du bonheur ainsi entendu se confond, k il est vrai, matériellement, avec la morale de l’ordre et du bien ; la morales - du devoir est ainsi conciliée avec celle de l'intérêt. Mais le bonheur e le bien diffèrent au point de vue formel. Le bien c’est ce qui perfectionnes la nature raisonnable, ce qui lui est conforme ; le bonheur c’est la conscience du bien possédé, la perfection réalisée. Le bien, par conséquent, demeure la seule fin absolue et suprême de la volonté, le bonheur en est une simple conséquence. Notre bonheur, même raisonnable, new peut donc être la fin dernière de nos actions et le principe de la morale, car il rendrait la vertu intéressée.

29 On objecte que le bonheur est le terme nécessaire de toute ton dance, l'unique ou du moins la principale raison de vouloir et — On doit répondre que amour de soi et le désir du bonheur sont sans

(1) LEIBniz, Von der Gilückseligheit. —P. JANET, La morale, Ti. I, Ch. 1V. — OLLÉ= LAPRUNE, Essai sur la morale d’Aristote, Ch. 1V-VIII. — BOUTROUX, Aristote, dans Études, d’ Histoire la Philosophie, p. 95-209, Paris, 1897.

(*) Être vertueux, pour ARISTOTE, c’est bien faire son métier d’ homme, être vraimen *

homme : avOpowrevechat, c’est-à-dire déployer son activité d’une façon puissante et. réglée, d’où résulte le bonheur. (Ethique à Nicomaque, L. X, Ch. vrrrr, $ 6, Dior, T. 112

p. 126). — ARISTOTE emploie constamment le mot XAAOV pour signifier le bien. Le biens c’est le beau moral, parce qu’il résulte de l’activité puissante et ordonnée. Or la grandeur. et l’ordre sont les deux caractères du beau d’après Aristote. Nous avons vu (39, B) aus cépendant on ne doit pas identifier toujours le bien et le beau. Les mots latins honestum, decorum impliquent aussi une idée de beauté. — Cf. OLLÉ-LAPRUNE, Essai sur la morale) d'Aristote, Ch. r11. ‘

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Moute le premier mobile, le principe spontané de toutes nos actions : | « Tous les hommes recherchent d’être heureux ; cela est sans exception.» (Pascal). Mais ils n’en sont pas nécessairemenb le motif et la raison. La preuve c'est que si personne ne peut renoncer explicitement au bonheur, on peut en faire abstraction, agir sans y penser, sans le recher- | cher. Le bonheur est encore moins la mesure de la moralité, puisque la | valeur morale d’un acte est proportionnée à son désintéressement. Plus l'un acte est désintéressé, plus il est parlait. Il reste vrai cependant que, LS) le bonheur raisonnable, qui se confond avec notre perfection, ne peut être la fin dernière de la vie morale, 1l peut néanmoins être recherché en même temps que le bien : il est en effet la conséquence et la récompense Mu bien accompli, de la perfection réalisée. Cette récompense est une [Usanction de la loi morale ; elle fait donc partie intégrante de la loi morale ; la vouloir, la rechercher en même temps que le bien, ce n’est donc pas | sortir de la loi morale. |

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