É: $ G. —— CRITIQUE DU CRITICISME
1. — On doit demander à Kant comment les sciences physiques eb naturelles pourraient nous rendre maïtres de la nature, nous faire: Gonnaître ses lois, si la science était fondée sur des apparences subjectives et sur les seules lois de notre esprit. En fait, nous n'avons pas Conscience de réduire nécessairement les phénomènes de la nature aux formes de la raison.
… IL — Pourquoi la liberté, l’immortalité de l'âme, l'existence de Dieu, bannies par la raison théorique qui ne peut les démontrer, nous.
que la raison pratique et la théorique sont des fonctions diverses de la Même raison ? (1) (Morare, 10, $ III). C’est que Kant a compris les exigences de la moralité. Il a vu qu'il faut que la personne soit libre. pour obéir au devoir, immortelle pour accomplir pleinement sa destinée, 2 que Dieu existe pour récompénser le mérite et punir le démérite. Mais, à la lumière de quel principe a-t-il vu la liaison nécessaire de ces. #Ois vérités avec le devoir, sinon à la lumière du principe de raison suffisante ? Or ce principe relève de la raison théorique. Il ÿ a donc
‘omment Kant pourrait-il se fonder sur lui pour affirmer l’objectivité les concepts moraux ? Il se voit donc contraint lui-même de rendre par In détour à l'esprit la connaissance objective que sa critique lui avait ontestée. :
De — Nos principes, et en particulier le principe de causalité, ne: ont pas seulement les lois de l’esprit en tant qu’il pense, mais en tant juil est, car, si ces principes sont les lois de nos représentations subjec- 1ves, nos représentations sont liées à la réalité de notre être. Ces prinipes sont donc des lois de l'être, de la réalité, avant d’être des lois du ‘onnaître, de la pensée : ils sont à la fois des lois ontologiques et des.
o1s logiques. C’est parce que notre être est régi par ces lois que la pensée
…() « Kant a fait deux hommes en lui : un qui croit nier nécessairement, pour la logique: n autre qui veut affirmer librement, pour la morale... La raison théorique et la raison Tatique contractent de leur séparation un vice égal. » (RENOUVIER, Essais de Critiqueénénale : 2° Essai, t. II, p. 217 sqq. 2° édit.) ,
s'accorde en définitive avec la bonne volonté. Or ce résultat ne peut -’
sont-elles présentées comme des postulats de la raison pratique, alors:
lu moins un principe auquel répond une réalité objective. Autrement, -
Fr »
peut les découvrir et les formuler : la pensée n’est que le reflet de l'étres IV. — Les arguments apportés par Kant ne sont pas concluants in
a) Il n’a pas prouvé que les antinomies pouvaient être également |
- bien établies par la raison. 4 b) Nous lui accordons que les preuves tirées de l’idée du moi ou.
de l’idée de lÉtre sont contestées (TuéoL., 75). Mais nous n’avons pal recours à cet argument pour prouver l'existence du moi et l'existons de Dieu. Nous partons du réel pour aboutir au réel. En effet : 10 La conscience saisit non seulement les phénomènes psycholo= giques, mais en même temps l’être qui les produit et les soutient (Ps.71, D}: 20 Pour démontrer l'existence de Dieu, nous prenons comme point d'appui ce fait : ve. Il existe des êtres contingents (MÉraPpx. 67). É V. — Tu. Despourits à très bien démasqué le sophisme sur lequel repose la théorie kantienne de la connaissance : « Kant sépare partout, ce qui devrait être simplement distingué, et ensuite il conclut à l’impos: sibilité de faire la synthèse des éléments que l’abstraction a seule P séparer. Il se demande si le sujet pensant pense quelque chose de réel} et comment l’on pourrait prouver la vérité de l’objet pensé, comme ï ces deux termes, la pensée et son objet, ne s’impliquaient pas mutuel lement. Toujours par le même procédé d’abstraction, Kant considère le phénomène comme séparable du noumène, la perception comme sép è rable de la pensée, comme si l’on pouvait percevoir sans penser, et qu’une pensée pût exister sans constituer un degré quelconque de connais? sance. Dans le sujet pensant lui-même, il regarde les modifications ( moi comme distinctes du mot et pouvant exister sans le moi; d’où résulte que de la conscience de ma pensée je ne saurais conclure à mon: existence. Enfin il va jusqu’à séparer tout ce qu’il y a de plus insépæ rable, à savoir l’aitribut et la substance, la perfection et l'être DES il admet, à titre de simple idéal de la raison pure, cebte perfection qui n’est ni réalisée ni réalisable (1). » | VI. — Aboutissement logique du Kantisme : l’Idéalisme subjectif à dans la faculté de connaître, Kant a distingué trois facultés particulières trois formes de la raison : la sensibilité, qui est une sorte de raison intuitive, l’entendement, qui est la raison judicative et discursive, enfin la raison au sens strict.
La critique de la sensibilité et de l’entendement aboutit orquetol
en dernière analyse, à l’idéalisme subjectif, « quoi qu’en dise Kant, pour nous empêcher de le confondre avec Berkeley » Ch : 50
(*) TH. Despourts, La Priosoniiie de Kant d'après les trois Critiques, pp. 337- (?) Sans doute Kant répète plusieurs fois qu’il admet l'existence des choses extérieu Mais c’est là un postulat que son système lui interdit de formuler. Kant dit en effet, d’ part, que les sensations sont déterminées par le monde sensible. Et, d’autre part, us
| La sensibilité, en effet, ne voit les choses qu’à travers des lunettes ayant des verres de couleur (le temps et l’espace) ; elle ne les voit donc pas telles qu’elles sont en elles-mêmes, mais telles qu’elles lui appabraissent. Bref, ce que nous percevons, ce ne sont pas les choses, mais “uniquement les phénomènes. La matière première du phénomène est fournie par le dehors, en ce sens que la sensation est déterminée par un objet extérieur, un je ne sais quoi, un inconnu, que Kant nomme la chose en soi. Voilà seulement ce qui, dans le phénomène, est donné :
et l’espace, elle qui les applique aux sensations incohérentes, elle par ben tant que faculté des intuitions sensibles, qui constitue le phénomène. Aussi Kant a-t-il pu dire, dans son système, que « le phénomène est
a entrebäillé la porte à l’idéalisme. L’Analytique va la lui ouvrir toute grande. <
np,
les coordonne en leur imposant les relations diverses de ses catégories ; elle par conséquent qui dicte ses lois au monde sensible : « C’est donc nous-mêmes qui introduisons l’ordre et la régularité dans les phéno- -menes que nous appelons Nature, et nous ne pourrions les trouver s'ils “ny avaient pas été mis originairement par nous ou par la nature de notre
esprit (1). »
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ce sens que les phénomènes, étant unifiés par elles pour le sujet connaissant, deviennent par cette unification objets de pensée. Comme pour biormer ces objets notre entendement en emprunte la matière aux intuitions de la sensibilité ; comme, en outre, ces intuitions ne nous donnent
pas les choses telles qu’elles sont, mais telles qu’elles nous apparaissent,
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d’après lui, les choses en soi sont des objets transcendants, au sujet desquels la raison n’a le droit de rien affirmer, ni de-rien nier. Mais alors de quel droit affirme-t-il que les choses extérieures sont des agents qui provoquent les sensations ? « L'objet transcendant de l’intuition (la chose en soi) n’est ni dans l’espace, ni dans le temps. L'espace et le temps ne renferment que les phénomènes, c’est-à-dire ce qui paraît, et la chose en soi est ce qui ne paraît pas. Nous ne pouvons lui appliquer aucune des formes de l’entendement ; NOUS ne pouvons
la concevoir, Kant le dit expressément (Critique de la raison pure, édition ROSENKRANZ, p. 234), ni comme grandeur, ni comme réalité, ni comme substance. Nous ne pouvons donc :
pas la concevoir non plus comme cause de nos impressions, bien que Kant, par une contra- -diction flagrante, la regarde comme telle. Mais si la chose ne peut étre conçue, ni comme une grandeur, ni Comme une cause, ni comme une réalité, elle ne peut pas être considérée comme quelque chose, elle n’est rien ou plutôt elle n'existe que dans le sujet pensant <omme l’espace, le temps, les catégories, elle se confond, elle s’identifie avec le sujet qui (a conçoit. » (A. WEBER, Histoire de la Philosophie européenne, $ 63, p. 452-453).
. (1) Kanr, Critique de la raison pure : Analytique des concepts, Ch. 11, 2e Sect., p. 163.
le reste est l’œuvre de la sensibilité, puisque c’est elle qui fait le temps
conséquent qui transforme celles-ci en phénomènes. C’est donc la raison, kun produit de la raison ». Cest ainsi que l’Esthétique transcendantale
& Non seulement c’est la raison, en sa qualité de faculté intuitive, qui. “règle les phénomènes ; c’est encore elle, comme faculté discursive, qui
Les catégories ont donc une valeur objective, mais uniquement en
relative aux conditions de notre nature d'êtres sonate
rique étant incompétente en dehors de la sphère de lexpérience, la”
seules elles sont des choses. Par conséquent, les choses en s01, les nou: |
d'après Kant, dans Études philosophiques et sociales. Paris, 1907, p. 156-247.
: février 1904, p. 23-46. — FR. PiILLON, La Philosophie de Ch. Renouvier, dans la Revue ss philosophique, 1906, T. I, p. 268-293. M
438 RELATIVISME k $ IT. — LE NÉO-CRITICISME |
te pe }:
c’est-à-dire en fonction des exigences de notre sensibilité, il en “nésultel que notre connaissance, même intellectuelle, ne peut saisir la chose en soi, l'absolu, le noumène : elle reste donc enfermée dans le monde de . l'expérience phénoménale sans pouvoir en sortir ; elle est tout entière
C'est pourquoi, emprisonnés dans le cercle étroit de nos intuitions sensibles et de nos concepts a priori, nous ne connaissons, en définitive, que des phénomènes, c’est-à-dire des rapports entre un objet extérieur, totalement inaccessible en lui-même, et notre moi pensant que nous ne. connaissons pareillement que dans ses phénomènes. Le monde pour « nous n’est donc pas le monde en soi, mais c’est le rapport entre deux * inconnues, que nous n’arriverons jamais à dégager. : ‘4
Enfin la Dialectique transcendantale conclut que la raison proprement | dite est également impuissante à prouver soit l'existence, soit la non- . existence de l’âme et de Dieu : par conséquent, si elle n aboutit pas à . l’athéisme et au matérialisme, elle ne conduit pas davantage au théisme ni à la spiritualité de l’âme ( ). Son dernier mot, c’est le doute, la sUSpension du jugement dans le domaine suprasensible. La raison théo-.
Métaphysique, comme science de l'absolu, est impossible. L’Idéalismem subjectif est donc bien l’aboutissement logique des trois parties de la” Critique de la Raison pure : Esthétique, Analytique, Dialectique transcen=\ dantales.
A = <IlL DE NÉO-CRITICISME (2
— Exposé : RENOUVIER a essayé d’enlever au Criticisme Lantioi ce si à ses yeux le vicie : il répudie les noumèênes pour s’en. tenir au, pur phénoménisme, et il donne à la science, que Kant présente sous les: traits de la nécessité, un caractère de liberté. ; É 4
A) Nous ne connaissons que des représentations, qu'il s’ agisse du. monde extérieur ou du moi. Les représentations étant seules données, |
mènes, m’existent pas. C’est 1è phénoménisme radical. | j Hume admettait du moins la vérité idéale absolue du Dee de
| f À 3 (*) Pour plus de détails, ct. G. SORTAIS, Origine et Valeur me la Connaissance théorique.
(*) Cf. sur la philosophie de CHARLES RENOUVIER (1815- -1903) : G. JANSSENS, Le Néo- Criticisme de Ch. Renouvier. — G. SÉAILLES, La Philosophie de Ch. Renouvier. — P 7 VALLET,« Les Fondemenis de la connaissance et de la croyance. — T.. DAURTAC, Les Moments de la Philosophie de Ch. Renouvier, dans le Bulletin de la Société Res de Philosophie,
contradiction : pour Renouvier, 1l n’a qu’une valeur purement pratique. « Le principe de contradiction se ramène, dit-il, à la ferme volonté de refuser son assentiment et le titre de vérité à toute proposition qui renferme des éléments contradictoires entre eux. »
B) Au point de vue théorique, le Scepticisme et le Dogmatisme s'équivalent selon Renouvier, parce que les Sceptique$ ont révoqué en doute tous les principes, sans que les Dogmatistes aient pu les réfuter d'une façon apodictique. Aucune vérité ne smpose nécessairement à Pesprit, car « l’évidence soi-disant objective n’a Jamais une énergie telle qu’on ne puisse, à force de le vouloir, lui résister victorieusement » (1). C'est pourquoi «la certitude n’est que la limite préconçue et préadoptée kde la probabilité positive croissante ». Qui décidera donc entre le Dogmatisme et le Scepticisme ? (?) La pratique seule, car bon gré mal gré, il faut agir, et, pour agir, 1l faut opter. « C’est une affirmation morale qu’il nous faut . La raison pratique doit poser son propre fondement et celui. de toute raison réelle, car la raison ne se scinde pas » (5). Si nous croyons | à la valeur de nos facultés mentales, si nous adhérons à certaines propo- -
ha éliminé le doute. « C’est à la liberté qu'il appartient de poser le fon- | dement de la certitude (®). » Le hbre arbitre devient ainsi le fondement | de la morale et de la science.
. - I. — Dilemme de Lequier : comme Fonsegrive a fait de ce point une étude spéciale, nous n’avons rien de mieux à faire que de lui en demander l'exposé et la critique. | |
A) Exposé. — « Lequier avait cru prouver cette incessante inter- PVention du libre arbitre dans la science, par la recherche d’une première vérité qui lui paraissait aboutir à la position du dilemme suivant, que : M. Renouvier a fait sien.
- Puisqu'aucune proposition n’a pu trouver de preuve indiscutable, ne considérons plus la matière, mais la forme seule des propositions, leur forme psychologique, leur caractère de nécessité ou de liberté. Voici deux hommes : l’un affirme la liberté, l’autre affirme la nécessité ; ils ne peuvent avoir raison à la fois ; quel est celui qui a raison ? Exa- . minons.
L’affirmation de la nécessité peut être : nécessaire ou libre ; de même : laffirmation de la liberté peut être nécessaire ou libre.
L’affirmation nécessaire de la nécessité par l’un des deux adversaires
(2) Cf. DAurrAC, Bulletin de la Société française de Philosophie, 1904, p. 31.
(2) Cf. OLLÉ-LAPRUNE, La Certilude morale, Ch. vi.
(3) RenouUvier, Essais de Critique générale : II° Essai, Traité de Psychologie rationnelle d'après les Principes du Criticisme, 2° Éd., t. II, p. 322.
(*) RENOUVIER, lbidem, p. 151.
sitions scientifiques et morales, © "est par.un acte de volonté libre qui
évidente.
e { > SRATT SE e M, rs SNS Le 7 F2 440 : RELATIVISME : $ III. — LE NÉO-CRITICISME
lui fait croire que son adversaire affirme nécessairement la libertés Dès lors il doit voir que sa propre affirmation contient une contradiction, car la nécessité qu’il affirme doit être aussi bien à ses yeux la causé qui fait que son adversaire affirme la liberté. S'il réfléchit, il doit abans, donner son dogmatisme et tomber dans le scepticisme. 3 e.
L’affirmation nécessaire de la liberté ne peut pas être admise, car elle aboutirait à la même contradiction, et de plus elle en enfermerait. une seconde, à savoir qu’elle affirmerait à la fois la nécessité et la liberté.
L’affirmation libre de la nécessité est de même une contradiction ù
Reste enfin de eo libre de la liberté. te n’y a là aucune contra: diction. De plus, la forme libre de Paffirmation nous permet de coms prendre comment l'adversaire peut affirmer la nécessité : c’est par uw acte de son libre arbitre qu’il produit cette contradiction. Il n’y a plus PS là rien qui puisse entrainer le scepticisme. Ainsi donc la liberté est les fondement de la science et de la morale, du savoir comme du devoir. «Nous faisons l'erreur et la vérité en nous. La formule de la science est : ; faire, non pas devenir, et en faisant se faire (1). » 0
B) Critique. — « La valeur de ce raisonnement est très diseutable # En effet : 4
10 Lequier embrouille toute la question en - donnant aux propositions un contenu matériel identique à la condition formelle de leur position ; il eût été plus clair de prendre pour exemple : Nécessairemen l j'affirme À. — Nécessairement j'àffirme non-A, etc. ù 4
20 Les mots compléments directs nécessité et liberté sont ambigus F La nécessité, en effet, peut être universelle ou particulière, et de même la liberté. En réalité les partisans du libre arbitre n’ont jamais, sauf M. Renouvier et quelques autres, réclamé pour le libre arbitre un uni versel domaine. Seuls, les partisans de la nécessité ont bien voulu dire que tous les phénomènes du monde sont nécessaires. Il fallait donc, avant toute chose, pour qu’il y eût dilemme, c’est-à-dire un certain nombre limité d'alternatives, que Lequier définit les mots nécessité et liberté de manière à nous faire savoir si par eux il entendait les propos sitions contraires: Rien n’est libre, Tout est libre, ou les propositions $ contradictoires : Rien n’est libre. Quelque chose est libre. Ce n’est que & on prend les mots nécessité et liberté dans ce dernier sens qu'il peut ÿ avoir véritablement dilemme, raisonnement disjonctif, parce qu’alors seulement une des deux alternatives est fausse si l’autre est vraie, 4 LE si l'autre est Fe sans milieu.
(?) RENOUVIER, Essais de critique générale : II® Essai, T. II, p. 422.
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