LE SENS MORAL
A) Exposé : la doctrine du sens moral a pour auteur Shaftes- BURY (1671-1713). Ce sens a pour fonction de percevoir dans les actions le bien et le mal, comme la vue distingue dans les pbjets le blanc du noir (3). Hltcheson (1694-1747), fondateur de l'École écossaise, reprit et développa les idées de Shaftesbury : il admet deux sens internes spéciaux, qui perçoivent immédiatement le bien et le beau. Le sens moral n'est pour lui que l'instinct de la bienveillance (34). D'après cette doctrine, l'homme jugerait du bien comme du beau, non par raison, mais par le sentiment immédiat qu'il en éprouve. Le bien serait tout ce qui plaii au sens moral ; le mal tout ce qui lui déplaît (■*).
( ') Chateaubriand, Le Génie du Christianisme, L. VI, Ch. u : « Le tigre déchire sa jinile et florl ; l'homiiie dcvicnl homicide et veille. »
( ») On connaît l'apostroplic de Rousseau. « Conscience! conscience 1 instinct divin, iiiiinortclle et ci'-lcste voix ; mùûe assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rends l'homme semblable à Dieu 1 C'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions. » (Emile, Livre IV, Édition de P. -H. Auduis, T. II, p. 19G-I97, Paris, 1824.)
(•) .SnAirEsiiiHY, Recherches sur la vertu, dans Caractéristiques.
( *) HrriiiiKsoN, Recherches sur les idées de beauté et de vertu. Système de philosophie mornli:
B) Critique : i° On a souvent le tort de prêter cette théorie à l'École écossaise sans distinction. On doit distinguer un double courant dans l'École écossaise. La tendance morale est représentée par Hutcheson, A. Smith, etc., qui réagissent contre la morale de l'intérêt et de l'égoïsme. La tendance psychologique a pour interprètes Reid, D. Stewart^ Hamilton^ etc., qui luttent contre l'empirisme de Locke et le phénoménisme de Hume ( ^). Or Reid et Stewart, tout en conservant le mot de sens morale comprennent différemment son rôle. (Cf. injra^ Remarque).
2° Pour réfuter cette théorie on dit parfois que tout sens suppose un objet extérieur et un organe matériel. Mais c'est là une mauvaise chicane, car la conscience spontanée est justement appelée sens intime., et cependant elle n'a pas d'organe et son objet est tout intérieur.
3° La doctrine du sens moral., si on la restreint, comme le veut Hutcheson, à une sorte d'instinct et de sentiment, doit être repoussée, car elle ne peut rendre compte, en bannissant tout élément rationnel., du caractère d'obligation qui s'attache aux idées morales que nous révèle la conscience : un sentiment, même instinctif, est un fait empirique., dans lequel la raison ne reconnaît aucune nécessité morale.
4^ Voici ce que l'on peut, ce semble, admettre. Pourquoi ne pas distinguer, comme on fait pour la conscience psychologique, deux modes ou degrés ? On aurait la conscience morale spontanée et la conscience morale réfléchie ou raison pratique. La première est primitive ; c'est moins une connaissance qu'un sentiment. Son existence semble incontestable : est-ce que l'enfant n'éprouve pas une répugnance ou un attrait instinctif pour certaines actions ? Mais cette connaissance imparfaite a besoin d'être développée par l'éducation : la conscience morale, avec le progrès de la raison, devient réfléchie. « Dieu a donné à l'homme des instincts qui portent d'abord et sans raisonnement à quelque chose de ce que la raison ordonne ( ^). » Il est donc parfaitement légitime, comme le remarque Paul Janet (^), de conserver le nom de « sens moral ».
5° On objecte encore que, ce point concédé, il faudrait aussi accepter les expressions : le sens du vrai., le sens du beau. Assurément, et rien ne s'y oppose pourvu qu'on entende par là une connaissance confuse, qui est plutôt un sentiment qu'une perception (*). N'est-ce pas de la sorte
{ ') Hume (Recherches sur les principes de la morale) ramène aussi la conscience à un instinct : c'est le sentiment qui nous porte à aimer le bien de tous les hommes.
( *) Leibniz, Nouveaux essais..., L. I, Ch. ii, § 9. — « ...Il ne faut pas confondre l'instinct moral avec l'idée morale qui, plus tard, vient s'y joindre, s'y incorporer, de manière à constituer par cette union ce que l'on nomme proprement la conscience humaine et la loi morale » (Cournot, Traité de l'enchaînement des idées fondamentaUs..., n. 423).
(') Traité élémentaire de philosophie, n. 542.
( ♦) Newman, An Essay in aid of a Grammar of Assent. Cf. Logique, 120, § II, E-
que les ignorants saisissent les notions courantes de temps, d'espace, de mouvement, qu'ils seraient bien empêchés de définir ? De même le peuple connaît -le beau d'instinct. Mais la culture intellectuelle et artistique a pour effet d'affiner ces sens du vrai et du beau, c'est-à-dire, en dernière analyse, la raison spontanée appliquée aux choses de la métaphysique et de l'art ; comme l'éducation épure le sens du bien, c'est-à-dire la raison spontanée appliquée aux choses de la morale ; et alors on les appelle la raison théorique^ la raison pratique et la raison esthétique (Ps. 156).
Remarque : Système de Reid et de D. Stewait.
a) Exposé : « Entre notre faculté morale et les sens extérieurs, il y a cette analogie frappante que les sens ne nous donnent pas seulement les notions primitives des diverses qualités des corps, mais qu'ils nous inspirent encore tous les jugements primitifs que nous portons sur les propriétés de tel ou tel corps déterminé, et que pareillement la faculté morale ne nous donne pas seulement les idées primitives du juste et de l'injuste, du mérite et du démérite, mais qu'elle nous suggère encore tous les jugements particuliers que nous portons sur la justice et l'injustice de telle action, sur le mérite ou le démérite de tel ou tel caractère. Le témoignage de notre faculté morale, comme celui de nos sens externes, est le témoignage de la nature, et nous avons les mêmes motifs de nous confier à l'un et à l'autre (^). »
Dugald Stewart, qui accepte également l'expression de sens moral, dit de son côté : « Nos émotions et nos perceptions morales se composent d'un jugement porté par l'esprit et d'un sentiment du cœur {^). »
h) Critique : 1° On voit, par cet exposé tiré des auteurs eux-mêmes, que leur système n'a pas la physionomie qu'on lui prête en le confondant avec la doctrine de Hutcheson.
D'après Reid [^) et Stewart (^) le sentiment moral est, au contraire, postérieur au jugement. Pour eux la distinction du bien et du mal résulte d'une perception (jui est accompagnée d'émotions agréables ou désagréables.
2° Reid et Stewart regardent les sens comme des facultés non seulement de sentir, mais de percei>oir l'existence et les qualités des choses. Cette théorie de la perception externe est contestable (Ps. 93) et conséquemment l'assimilation qu'ils font de la conscience aux sens.
(,') Reid, Essai sur les facultés actives de l'homme, Essai m, Partie m, Ch. vi, p. 154. Cf. Ch. VIII. Edition JouiFhoY, T. VI.
(') DuoALi) Stewaht, Philosophie des facultés actives et morales de l'homme, L. II, Ch. V, p. 247 (T. I. (le la traduction de L. Simon). Cf. Ibidem, Ch. vu.
(') Reid, Opère cit.. Ibidem, Ch. vu.
( *) DuoALi) .Stewart, Opère cit.. Ibidem, Ch. v. Section II. Des émotions agréables cl désagréables qui naissent de la perception de ce qui est juste et injuste.