II. — THÉORIES EMPIRIQUES
La solution, qui fait dériver la conscience de V expérience^ a été présentée sous trois formes principales : l'éducation et la coutume ; — l'association et Thabitude ; — l'évolution.
A. — Éducation et Coutume
D'après Hobbes (^), Helvétius {^), d'HoLBACH (3), si nous distinguons le bien du mal, c'est que nous avons appris à le faire, c'est que nous obéissons à un usage reçu :
I. — Éducation : sans doute ,elle a une grande influence sur la formation de la conscience morale. Mais :
a) Si elle peut développer la conscience, elle ne saurait la produire. Elle échouerait misérablement si elle ne trouvait dans l'homme le germe qu'elle doit cultiver. Comme on ne peut apprendre la morale à un animal, ni donner l'idée de couleur à un aveugle, ainsi l'éducation n'habituerait jamais à discerner le bien du mal, si l'enfant n'avait en lui au préalable les facultés de les discerner. L'éducation excite la conscience morale, elle ne la crée pas.
h) L'éducation présente une grande diversité selon les siècles, nations, familles, tandis que les notions premières fournies par la conscience morale sont universelles (12).
c) Si les premières vérités morales n'étaient qu'un dépôt transmis, nous les tiendrions de nos parents et de nos maîtres, ceux-ci les tiendraient de leurs aïeux, et on remonterait ainsi jusqu'aux premiers hommes. Mais ces premiers hommes, où les auraient-ils puisées? Concluons donc avec Pascal : c On n'apprend pas aux hommes à être honnêtes hommes (*). »
II. — Coutume : elle ne saurait non plus expliquer la conscience morale, car :
a) La coutume est locale, variable, tandis que les notions premières de la morale sont universelles, immuables.
h) Nous distinguons entre les coutumes bonnes et les iniques ; mais ce principe de discernement nous le prenons hors de la coutume ; c'est la conscience qui nous le fournit.
( M Hobbes, De Cive.
{ *) Helvétius, De l'esprit.
( ') d'Holbach, Système de la nature. Système social.
{*) Pascal, Pensé'is, Art. VI, n. 32.
B. — Association et Habitude
I. — Exposé : d'après S. Mill et T École associationniste, la conscience morale résulte, par le moyen de V association des idées et de Yhabitiide, de l'expérience fondée sur les caractères et les effets sociaux de nos actions ( ^). Voici comment : dans toute société, familiale ou civile, il y a une autorité qui prescrit ou défend, loue ou blâme, récompense ou punit certaines actions, qu'elle juge utiles ou funestes à l'intérêt général (^). A l'idée de certaines actions s'associent donc peu à peu les idées d'ordre ou de défense, ^obligation et de devoir. Ces idées ellesmêmes sont accompagnées d'un sentiment de désir ou de crainte, de respect, ou de mépris, selon que ces actions sont récompensées ou punies, louées ou blâmées. Uhabitude rend ces associations d'idées indissolubles. Nous n'agissons d'abord ou ne nous abstenons d'agir que par intérêt. Mais (et c'est là l'un des effets de l'habitude), par suite de sa continuité. l'idée du même but intéressé finit par disparaître de la conscience, tandis que la conscience de nos actions subsiste, entretenue par leur variété même. Dès lors ces actions ne nous apparaissent plus comme subordonnées à une fin extérieure : l'habitude nous en dérobe l'origine, contemporaine de la première enfance ; leur caractère obligatoire ne nous paraît plus dépendre de considérations utilitaires et de prescriptions législatives. Nous croyons avoir affaire à des actions bonnes ou mauvaises en elles-mêmes, indépendamment de toute autorité, et par conséquent ayant un caractère d'obligation absolue. Ce n'est qu'une illusion.
II. — Critique : i^ S. Mill invoque des associations rendues indissolubles par l'habitude. Mais l'habitude ne crée rien, elle développe ce qui est. Si l'homme agit d'abord par égoïsme, l'habitude ne fera que renforcer ces tendances intéressées. Pour agir d'une façon désintéressée il faudra qu'il renonce à sa tendance égoïste, et il n'y renoncera qu'en concevant un mode d'action supérieur et en le mettant consciemment en pratique (Ps. 50, § II).
2^ L'association explique l'origine de la conscience morale par l'existence d'une autorité sociale qui commande et défend. Mais l'exercice même de cette autorité implique les idées qu'on veut lui faire engendrer. En fait, l'autorité dans les sociétés humaines se réclame toujours du droit et du devoir et souvent elle fait appel à des principes de justice et de dignité, qu'elle suppose déjà présents dans la conscience de ses sujets.
(M s. Mill, L'utilitarisme. — Guyau, La morale anglaise contemporaine. — Caiuj, Problèmes de morale sociale, Ch. vi, vu.
( •) Le sophiste GorKias disait déjà : T ô Si'xatov xat xo alir/pôv où ceuoet, àÀÀà vo'txo). — A. Fouillée, Revue des Deux Mondes, i" oct. 1905, p. 519 sqq.
3° Comment l'individu pourrait-il apprécier la valeur morale des décisions de l'autorité, si sa conscience, au lieu d'être le reflet de cette autorité, ne concevait pas un idéal de justice et de moralité, antérieur et supérieur aux lois et aux institutions sociales ? C'est précisément la confrontation incessante avec cet idéal qui permet d'améliorer les lois et les institutions.