III. — DEVOIRS RELATIFS A LA VOLONTÉ LIBRE
Nous devons respecter la liberté dans toutes ses manifestations légitimes. L'Esclavage et le Servage sont contraires à la liberté.
A. — L'Esclavage (^)
10 Elégitimité de l'esclavage. — L'esclavage répugne au droit naturel, parce que l'esclave, qui est une personne morale inviolable, devient la chose d'autrui (^). Sa liberté physique, sa vie, ses droits d'époux, de père, toutes ces choses sacrées sont à la merci d'un caprice du maître- Rien ne peut légitimer une pareille usurpation, car chacun, ayant le droit de vivre pour Dieu et pour soi, ne peut être pris par les autres comme un simple moyen pour arriver à leurs fins. La servitude est en outre la négation de Végalité essentielle de tous les hommes devant la loi morale : tous ont le devoir rigoureux de tendre à leur fin et par conséquent tous ont le même droit de ne pas être entravés dans l'accomplissement de ce devoir.
2» Opinions des philosophes anciens. ^ — Socrate se contente derecommander aux maîtres de bien traiter leurs esclaves. Platon estime « qu'il n'y a rien de sain ni d'entier dans l'esprit des esclaves » {^) et il approuve ce vers « du plus sage des poètes » : « Zeus prive de la moitié de leur intelhgence ceux qui tombent dans l'esclavage (^). » Dans sa République, où il a tracé le plan de la Cité idéale qu'il rêve, il n'y a pas de place pour l'esclavage et il en nie la légitimité ('). Dans les Lois^ il parle en homme d'État et se place sur le terrain des faits. L'esclavage lui apparaît comme une nécessité, il en pèse les avantages et les
( *) F. Dubois, Le Droit à la vérité, Loc. cit., p. 368.
(») Voir supra, p. 174. — Cf. Dubois, Ibidem, p. 369-372.
(») Wallon, Histoire de l'esclavage dans l'antiquité. — Fr. de Champagny, De la charité chrétienne dans les premiers siècles de l'Eglise, II» P., Ch. ii, § 3. Les Antonins, L. III, Ch. V, § 1. — MoHLER, Christianisme et Esclavage. De l'abolition de l'esclavage par le Christianisme. — A. Cochin, L'abolition de l'esclavage. — P. Allard, Les esclaves chrétiens... — Balmès, Protestantisme comparé au Catholicisme, Ch. xv-xix. — Taparelli, Essai théorique de droit naturel, n" 1511-1512.
( ♦) Dans le droit romain l'esclave n'était pas une personne : Ntdlum caput habuit ( Inslitutiones Justiniani. L. I, Titulo XVI, § 4).
(•) Platon, Lois, L. VI, Édit. Didot, T. II, p. 367, ligne 48.
{•) Odyssée, XVII, 322.
(') Platon, République, L. II.
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inconvénients et il conclut qu'il faut traiter les esclaves de façon qu'ils soient utiles sans devenir dangereux. Pour prévenir les troubles et les révoltes il ne voit que deux expédients : « le premier, de n'avoir point d'esclaves d'une seule et même nation, mais, autant qu'il est possible, qui parlent entre eux différentes langues, si l'on veut qu'ils portent aisément le poids de la servitude ; le second, de les bien traiter, non seulement pour eux-mêmes, mais encore plus pour ses intérêts » {^).
Aristote est plus radical : il soutient que l'esclavage est nécessaire et naturel. Dés le début de sa Politique, il fait cette déclaration de principe : « C'est la nature qui, par des vues de conservation, a créé certains êtres pour commander et d'autres pour obéir. C'est elle qui a voulu que l'être doué de raison et de prévoyance commandât en maître ; de même encore que la nature a voulu que l'être, capable par ses facultés corporelles d'exécuter les ordres, obéît en esclave ; et c'est par là que l'intérêt du maître et celui de l'esclave se confondent {^). u
Aristote sent le besoin de justifier cette déclaration, car, de son temps, il y avait des protestations contre l'esclavage : « D'autres, au contraire, prétendent que le pouvoir du maître est contre nature ; que la loi seule fait des bommes libres et des esclaves, mais que la nature ne met aucune différence entre eux ; et que même par suite l'esclavage est inique, puisque la violence l'a produit {^). » Mais les preuves qu'il apporte ne sont que de simples affirmations ou de purs sophismes.
La première est tirée des nécessités de l'économie domestique : «...Comme les autres arts, chacun dans sa sphère, ont besoin pour accomplir leur œuvre d'instruments spéciaux, la science domestique doit avoir également les siens. Or, parmi les instruments, les uns sont inanimés, les autres vivants... L'esclave est une propriété vivante {xir^ixé. Tt iwW/py) » et c'est le premier des instruments. « Si chaque instrument pouvait, sur un ordre reçu, ou même deviné, travailler de luimême... ; si les navettes tissaient toutes seules ; si l'archet jouait tout seul de la cithare, les entrepreneurs se passeraient d'ouvriers, et les maîtres, d'esclaves (*). »
Donc l'esclavage est nécessaire et, partant, naturel, parce que,
(■) Platon, Lois, L VI, Edit. Didot, T. II, p. 367-368. Traduct. Cousin, T. VII, p. 358. — Cf. H. Wallon, Histoire de l'esclavage dans l'anliquilé, L. I, Ch. XI, § II T. I. p. 363-372, Paris, 1879^
(«) Aristote, Politique, L. I, Ch. i, § 4 (Edit. Didot, T. I, p. 482). — La traduction est empruntée à J. Barthélemy-Saint-Hilaire, Paris, 1848*.
{ ') Aristote, Politique, L. I, Ch. ii, § 3, Ibidem, p. 484.
(*) Aristote, Politique, L. I, Ch. ir, § 4-5, Ibidem, p. 484-485.
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pour le supprimer, il faudraitbouleverser les lois de la nature physique.
Pour légitimer la relation d'esclave à maître, Aristoïe fait aussi appel à un argument analogique emprunté aux rapports du corps et de l'àme. « L'être vivant est composé d'une àme et d'un corps, faits naturellement l'une pour commander, l'autre pour obéir.... C'est là aussi la loi générale qui doit nécessairement régner entre les hommes. Quand on est inférieur à ses semblables autant que le corps l'est à l'âme, la brute à l'homme (et c'est la condition de tous ceux chez qui l'emploi des forces corporelles est le seul et le meilleur parti à tirer de leur être), on est esclave par nature.... L'utilité des animaux privés et celle des esclaves sont à peu près les mêmes : les uns comme les autres nous aident, par le secours de leurs forces corporelles, à satisfaire les besoins de l'existence. La nature même le veut, puisqu'elle fait les corps des hommes libres différents de ceux des esclaves, donnant à ceux-ci la vigueur nécessaire dans les gros ouvrages de la société, rendant au contraire ceux-là incapables de courber leur droite stature à ces rudes labeurs, et les destinant seulement aux fonctions de la vie civile, qui se partage pour eux entre les occupations de la guerre et «elles de la paix (^). »
Traitant de l'amitié dans sa Morale à Nicomaque^ Aristote enseigne qu'elle ne peut exister >< entre nous et les choses inanimées, ni même entre nous et le cheval ou le bœuf ou l'esclave en tant qu'esclave, parce qu'il n'y a rien de commun entre le maître et l'esclave. L'esclave, en efïet, n'est qu'un instrument animé, de même que l'instrument n'est qu'un esclave inanimé ('O yàp ^oZXo^ £a'|u/ov o^-faw^^ to -î'opyavov a'l»u/o; "îoviXoç). Il n'y a quelque amitié qu'en tant qu'il est homme (^). »
Devant, les misères de l'esclavage, « les Écoles d'Épicure et de Zenon s'enfermaient l'une dans son égoïsme, l'autre dans son indifférence : impitoyables également, la première par amour, la seconde par mépris pour le bien-être et le plaisir » {^).
Les doctrines stoïciennes n'étaient pas faites pour amener la disparition de l'esclavage. Bien au contraire. Car, dans l'homme, il y a un double principe : l'âme, principe de liberté, et le corps, principe d'asservissement. Aussi la vie, qui résulte do l'union de l'âme et du corps, serait une véritable servitude, si chacun n'avait le pouvoir de s'en affranchir, à son gré, par le suicide. C'est pourquoi est vraiment esclave celui qui s'abandonne à l'empire du corps, aux exigences des passions mauvaises ; est vraiment libre celui qui sait les dominer, restant maître
(') Aristote, Polilique, L. I, Ch. ii, §§ 10, 13 et 14, Ibidem, p. 485-486. — Cf. Wallon, Histoire..., Ibidem, § III, p. 372-392.
(") Aristote, Ethique à Nicomaque, L. VIII, Cli. xi, § G-7. Édit. Didot, T. II, p. 100. ( *) Wallon, Histoire..., Ibidem, p. 392.
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-'de sa volonté. Par là même les classes sociales disparaissent : l'homme libre devient esclave, s'il se soumet au joug des désirs corporels ; et l'esclave devient libre si son âme repousse toute sujétion.
Ces enseignements du pur Stoïcisme sont familiers à Sénèque qui s'en est fait l'écho fidèle. Mais il ne s'en est pas tenu là : on trouve chez lui des sentences qui vont à nier la légitimité de l'esclavage. Il proclame, par exemple, l'identité de tous les hommes : « La nature nous a créés parents, puisqu'elle nous a formés des mêmes éléments et pour les mêmes destinées ; elle nous a inspiré un mutuel amour et nous a faits sociables.... Que ce vers soit et dans le cœur et dans la bouche :
« Je suis homme et rien d'humain ne m.'est étranger (^). »
Il écrit à Lucilius, dans une lettre où il le félicite de la manière dont il traite ses esclaves : « J'ai été bien aise d'apprendre, par ceux qui viennent de ta part, dans quelle familiarité tu vis avec tes esclaves. Cela est digne de ta sagesse et de ton instruction. Sont-ce des esclaves ? Non, mais des hommes. Des esclaves ? Non, mais des compagnons de vie. Des esclaves ? Non, mais d'humbles amis. Des esclaves ? Non, tu diras plutôt des frères de servitude, si tu considères que la fortune a le même empire sur eux et sur toi (^). »
La lettre est remplie des meilleurs conseils : « Vis avec ton inférieur comme tu voudrais que ton supérieur vécût avec toi... Vis doucement avec ton esclave, parle, confère et mange avec lui.... Fais que tes esclaves t'honorent plus qu'ils ne te craignent (*). »
« ...Cette lettre, qui se rapporte à la dernière période de sa vie, est irréprochable d'un bout à l'autre pour la doctrine. Mais, quand on prend l'ensemble de ses ouvrages, on y trouve, en plus d'un lieu, le fond de ces opinions stoïciennes qui relevaient les esclaves en théorie et les méprisaient souvent en réalité {"). »
( M Nalum nos cogiiatos edidit, quum ex iisdem et in eadem gigneret. Haec nobis amorem indidit mutuum et sociales fecit... Iste versus et in pectore et in ore sit :
Homo suni, hiunani nihil a me alienuiu puto (Sénèque, Epistolae ad Lucilium, Epist. XCV, Édit. NisARD, Paris, 1850, p. 779).
( ^) Libenter ex his, qui a te veniunt, cognovi familiariter te cum servis tuis vivere : hoc prudentiam tuam, hoc eruditionem decet. Servi sunt ? immo homines. Servi sunt ? immo contubernales. Servi sunt ? immo humiles amici. Servi sunt ? immo conservi, si cogitaveris tantumdeiu in utrosque licere fortunae. (Sénèque, Epist. XLVII, p. 601).
( =) Sic cum inferinre vivas, quemadmodum tecum superiorem velles vivere... Vive cum servo clementer, comilem quoque et in sermonem illum admitte, et in consiliura et in convictum... Colant potius te quam timeant. (Sénèque, Epist. XLVII, p. 603, 604).
(•) Wallon, Histoire..., L. III, Ch. i, T. III, p. 29. — Sur l'attitude du Stoïcisme en face de l'esclavage, cf. Ibidem, L. I, Ch. xi, T. I, p. 392-393. — L. III, Ch. i, § II et III, T. III, p. 18-43.
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Esclave lui-même pendant un temps, ce souvenir n'a suggéré à Épictète aucune commisération. Lui, il revient au pur Stoïcisme et s'enferme dans la plus hautaine impassibilité, professant une doctrine inaccessible à la masse.
Le corps ne compte pas ; seule l'âme est en cause. « Est esclave celui dont le corps est libre, mais l'âme enchaînée. Est libre celui dont le corps est enchaîné, mais l'âme sans entraves (^). » Les distinctions sociales, qui résultent de la liberté et de la servitude légales, sont donc sans importance, parce qu'elles sont extérieures.
Les conclusions pratiques qui se dégagent de cette doctrine sonL j d'une simplicité parfaitement logique. L'esclave, qui veut devenir J libre, n'a pas besoin de changer d'état : qu'il change ses sentiments (-). Le maître n'a pas à s'occuper davantage de la question de la servitude, car l'esclave qui comprend sa position n'a que faire de pitié ; celui qui la supporte mal, n'en est pas digne. Épictète cependant recommande d'user de modération dans le traitement des esclaves. Mais cette recom.mandation ne lui est pas inspirée par compassion pour les injustes^ rigueurs de l'esclavage. C"est une conséquence de sa manière de comprendre le rôle de l'homme libre : il ne doit pas être esclave de sa colère.]
« Ainsi la liberté et l'esclavage du monde sont des chimères ; lai vraie manière d'être libre, qu'on soit libre ou esclave selon les hommes,| est un art dont Épictète prétend avoir le secret ; mais les esclaves ne viennent pas le lui demander, et le philosophe croirait se dégrader en allant le leur offrir lui-même, comme ces médecins qui, de son temps, à Rome, allaient chercher les malades, au lieu de les attendre (^). »
3° Attitude du Christianisme. — Seul le Christianisme a combattu efficacement l'esclavage. Mais on lui a reproché de ne pas avoir employé la violence et de n'avoir pas prêché la révolte afin de hâter l'affranchissement des esclaves.
« Les Apôtres n'ont pas prêché la révolte aux esclaves. Ils auraient eu beaucoup moins de chances de réussir que Spartacus qui a succombé : ils eussent rempli le monde de sang et de ruines et laissé finalement les chaînes de l'esclavage plus étroitement rivées aux mains des vaincus (*). » « Le Christianisme a fait une œuvre plus morale ot surtout plus efficace en parlant d'abord à la conscience des maîtres
aw;xa oeoeaî'vo;, r^v Bz •j'U/viv À£Àu;/£vo;, IXîûOîpo;. (Epictète:, Fragments, IX)
{') Épictète, Fragments, .XLIV.
( ') Wallon, Histoire..., L. III, Ch. i, § III, T. III, p. 41. — « Cette impassibilité stoïcienne, qu'on trouve dans l'ancien esclave Épictète, se reproduit dans l'empereur Marc- Aurèle, son disciple. » (Ibidem, p. 42-43).
( •) M. D'HuLST, Conférences de Notre-Dame, 1894, Note 23, p. 442.