C. — Évolution et Hérédité
I. — Exposé : voici quelle est d'après Darwin {^) et Spencer (-) la « genèse » des idées morales. Cette théorie prétend constituer une morale scientifique. D'après Darwin le « sens moral » existe déjà, à l'état rudimentaire, chez l'animal. Il a son origine dans les aptitudes sociales de certaines espèces. Cet instinct de sociabilité, cette sympathie plus ou moins confuse leur fait trouver plaisir et avantage dans la compagnie de leurs pareils ; de là vient la tendance à se rendre de mutuels services. Cette tendance altruiste et spécifique s'est accrue peu à peu et s'est opposée à la tendance égoïste et individuelle. C'est une conséquence particulière de la loi générale de l'adaptation de l'être à son milieu, car ces espèces animales, faites pour vivre en société, ne peuvent être heureuses qu'à la condition de s'adapter de mieux en mieux au milieu social. L'homme, descendant de ces animaux, en a reçu cet instinct moral, encore rudimentaire et grossier. Il a été perfectionné à travers les générations successives et transmis par hérédité. Voici comment.
Chez l'animal cette tendance altruiste n'était l'effet que de la recherche du plaisir et de l'activité spontanée. L'activité réfléchie de Thomme va la transformer en recherche voulue du plus grand bonheur possible, non seulement en vue d'un bien propre, mais aussi en vue du bien des autres qui en est inséparable. Elle se transformera même en amour de la vertu, du bien voulu pour lui-même. Cette métamorphose s'explique comme le sentiment de l'avarice. La passion de l'or est d'abord la passion du plaisir qu'il peut procurer. L'or est aimé comme un moyen pour atteindre une fin. Mais peu à peu les idées de moyen et de fin se confondent ; ce qui était désiré comme moyen finit par être désiré comme but. On en vient à aimer l'or pour lui-même, sans se souvenir de sa destination : c'est l'avarice. Ainsi en est-il de la vertu : c'est d'abord un moyen pour arriver au bonheur, puis, peu à peu, on perd de vue cette considération intéressée, et on finit par rechercher la vertu pour elle-même, sans plus songer à son côté utilitaire. Cette transformation, qui s'opère lentement
( M Darwin, La descendance de l'homme.
( ') Spencer, Les bases de la morale évolulionniste.
et insensiblement, est favorisée par les louanges et les récompenses que toute société accorde à ceux qui agissent dans l'intérêt du bien public. C'est ce qui rend de plus en plus profonde la croyance que le bonheur des autres est une condition nécessaire du nôtre, qu'il y a étroite solidarité entre le bien individuel et le bien général. C'est pourquoi il vient un moment où les tendances altruistes l'emportent sur les sentiments égoïstes. Arrivé là, l'homme croit qu'il s'oublie et se dévoue aux autres ; mais en réalité c'est de l'égoïsme latent.
Le devoir consiste à faire triompher les tendances altruistes et spécifiques. La conscience morale est la conscience de cette tendance, que nous finissons par prendre pour l'impératif catégorique, oublieux que nous sommes de son origine. Au fond, ce n'est qu'une acquisition lente de l'espèce, que l'habitude a fixée et que l'hérédité transmet : actuellement c'est un sens ou un instinct héréditaire. La satisfaction ou la nonsatisfaction de cette tendance naturelle constitue les plaisirs ou les peines de la conscience. L'individu s'adaptera de mieux en mieux à son milieu et à l'organisme social ; l'altruisme deviendra de plus en plus puissant. Aussi, un jour, le premier terme de la formule du devoir, que nous dicte la conscience : « Vis pour toi et pour les autres », disparaîtra pour faire place à l'altruisme pur, but suprême de l'évolution. Ce sera le triomphe des tendances de l'espèce sur les tendances de l'individu : « Vis pour les autres ».
II. — Critique (^) : 1° Les arguments contre l'évolution en général valent contre l'évolution morale (Cf. Métaphysique, L. II, Ch. m. Art. III, Sect. I, 89).
2° Pour ce qui regarde l'évolution morale en particulier, il faudrait pour l'admettre, accepter quantité de suppositions inacceptables ; il faudrait : a) croire qu'il y a eu un moment où les hommes vivaient isolés, sans aucune notion morale, puisque, au dire des évolutionnistes, la société est impossible sans moralité ; — b) admettre que les sentiments moraux sont une transformation de l'égoïsme (Ps. 50, § II) ; — c) adopter leurs définitions du devoir, du bien et de la conscience, qui sont en contradiction avec l'observation ; — d) ériger en principe moral la croyance (dont personne n'est convaincu) que le bien individuel est toujours solidaire du bien général. C'est vraiment, pour une doctrine qui .se donne comme scientifique, mettre à sa base trop d'hypothèses gratuites.
3° En accordant môme que cette doctrine fût conforme à la réalité historique, elle aboutirait à cette constatation que la conscience en fait parle ainsi. Mais de quel droit ?
4" En définitive le deç>oir est la conséquence du triomphe remporté
( ') Caro, Problèmes de morale sociale, Ch. vu. — L. Carrau, Etudes sur la théorie de l'évolution, "V« Étude. — d'Hulst, Conférences de Notre-Dame, 1891, II<^ C.
par les tendances spécifiques en conflit avec les tendances individuelles. Nous sommes donc les vaincus et les dupes de la concurrence. Comment la volonté ne tenterait-elle pas de briser ce joug pour obéir à ses inclinations intéressées ? Pourquoi accepterait-elle toujours le sacrifice de l'égoïsme à l'altruisme ? Pour cela il lui faudrait admettre, comme un principe rationnel^ que l'altruisme est supérieur à l'égoïsme. Mais l'admettre c'est sortir de l'empirisme.
Conclusion générale : les doctrines empiriques ont la prétention de construire une morale scientifique ; or le résultat c'est la destruction de toute morale, car, d'après les doctrines de Mill, de Darwin, de Spencer, la conscience n'est plus qu'une force plus ou moins aveugle et arbitraire, qui perd tout droit à l'obéissance et au respect (26, 27, 28).