LIBERTÉ DE PENSÉE
je la regarde comme douteuse. On ne peut donc entendre par là que la liberté de manifester sa pensée. Or toute pensée a-t-elle droit à être manifestée ? La réponse à cette question dépend de la réponse à cette question préalable : Y a-t-il des pensées coupables ?
La pensée peut être envisagée dans une triple phase :
1» Comme spontanément conçue par V esprit : elle n'est alors formellement ni coupable, ni innocente, car l'intelligence est une faculté nécessaire ; pas de liberté, donc pas de responsabilité. Ainsi les plus graves erreurs, les projets les plus monstrueux peuvent traverser* l'esprit, sans faute de notre part. '
2° Comme acceptée par la volonté : elle devient formellement innocente ou coupable, c'est-à-dire qu'il y a innocence ou culpabilité dans l'acte de volonté qui l'adopte ; vg. la pensée de tuer quelqu'un me passe par l'esprit ; jusqu'ici rien de mal. J'approuve cette idée, je l'accepte par un acte libre ; je veux tuer un tel. La pensée est devenue coupable.
3° Comme publiquement manifestée par la parole, la plume ou le dessin : le délit déjà constitué par l'acceptation intérieure est aggravé par la manifestation verbale ou écrite. Il est donc évident que toute pensée ne peut prétendre au droit d'être exprimée. Cette expression, ayant une influence morale bonne ou mauvaise, selon que la pensée manifestée est honnête ou déshonnête, vraie ou fausse, sera légitime ou illégitime dans la mesure même de cette influence. Comme l'expression des idées a tôt ou tard son contre-coup dans les faits, toute société, qui veut vivre et prospérer, devra empêcher la manifestation des pensées subversives des fondements de l'ordre social, qui sont la religion, la famille et la propriété. La liberté illimitée d'exprimer sa pensée est donc un abus ; c'est de la licence. Or les libertés de la presse {^), de la discussion, de l'enseignement sont les manières principales de manifester la pensée. 11 s'ensuit donc qu'elles doivent être limitées dans une mesure qui varie avec les circonstances.
Cette mesure dépend de la plus ou moins grande unité doctrinale qui règne dans un pays. Toute nation a besoin d'être, dans son ensemble, d'accord au moins sur les principes fondamentaux de l'ordre social. C'est pour elle une question de vie ou de mort.
Aussi l'État a-t-il le devoir et le droit de protéger les fondements de la société et de réprimer toute attaque qui tend à les ébranler. L'intolérance est une loi vitale pour tout être, individuel ou collectif ; c'est
(') Fouillée ne craint pas de limiter la liberté de la presse : « La complète liberté» politique, scientillque et religieuse de la presse ne saurait entraîner ni le droit de diffamation, ni le droit d'excitation aux crimes ou délits punis par la loi, ni le droit de publications pornographiques ». {Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1897, p. 442).