III. — SOLUTION RATIONALISTE
La réfutation des théories précédentes a prouvé que la conscience n'est pas un simple instinct moral, ni un produit de l'expérience. Elle implique donc la raison. C'est la raison appliquée à la conduite de la vie, c'est, comme dit Kant, la raison pratique. Mais on peut se demander* est-ce une raison spéciale^ irréductible à la raison théorique ? est-ce une forme, une jonction de la même faculté, la raison ? — On apporte en faveur de l'irréductibilité deux arguments principaux :
I. — Argument de Kant : d'après lui, la raison pratique est spécifiquement distincte de la raison spéculative. La moralité, l'action a des principes indépendants de ceux de la science, de la théorie ; la raison pratique est donc différente de la raison théorique. En effet la notion du devoir est une notion sui generis, qui est en opposition avec les catégories de la raison spéculative.
Réponse : — a) Les notions premières de la conscience morale sont foncièrement identiques aux catégories de la raison théorique. La notion du bien en soi c'est la notion d'une fin absolue ; celle du devoir, la notion d'une loi universelle (9, 20, 21). Or fin, loi, absolu, universel sont les notions mêmes de la raison spéculative (Ps. L. II, Sect. iv, Ch. i, m).
b) Les vérités premières de l'ordre moral : vg. Il faut faire le bien, éviter le mal, etc. ont les mêmes caractères que les premiers principes de l'ordre spéculatif : elles sont, comme eux, universelles, nécessaires, évidentes. Elles jouent à l'égard de la conduite et de Faction le même rôle que les principes spéculatifs relativement à l'expérience et à la science.
IL — Indépendance de la raison et de la conscience morale : l'opinion de Ivant semble trouver un point d'appui dans l'expérience. On rencontre des enfants, des hommes fort intelligents, pour lesquels les mots : bien, devoir, vertu, n'ont pas de sens. Il leur manque l'intelligence des choses morales.
Réponse : a) Ce n'est parfois qu'un cas pathologique, un cas ([''idiotie morale. On en trouve une image lointaine, même dans la vie ordinaire, quand la voix de la raison est étouffée par la tyrannie de quelque violente passion. Est-ce que l'homme normal lui-même ne semble pas alors dénué de conscience ?
b) Ce qui fait défaut habituellement, ce sont les tendances et les sentiments moraux., complémentaires de là raison : une action est bien jugée comme illégitime ; mais elle n'inspire aucun sentiment de répulsion. Cette indépendance de la raison et de la conscience morale n'est donc qu'apparente, comme le montre une observation plus attentive des faits. L'intelligence de la moralité n'est pas absente chez ces êtres dégradés, mais elle est pervertie ou paralysée, car il suffit ordinairement de réprimer les tendances mauvaises, qui l'empêchaient de se manifester, pour la voir apparaître : elle existe, mais elle n'est pas éveillée.
c) Il peut se faire que l'accumulation des fautes amène une perversion complète de la conscience. Ceux qui en arrivent là sont des monstres dans l'ordre moral. Il ne faut pas juger les personnes et les choses par les exceptions et les anomalies.
Conclusion : la conscience morale n'est qu'une forme de la raison. C'est la raison pratique. Mais, en reconnaissant que c'est une faculté essentiellement rationnelle, il faut ajouter que le sentiment en est le complément nécessaire. Il ne suffit pas de connaître le devoir ; il faut eQ,core l'aimer. L'idée morale resterait inerte sans l'émotion qui l'accompagne, car, comme dit Aristote, le rationnel nous laisse* froids : To XoytîTixov où xtvei. La conscience n'a donc toute sa force que si elle est jointe à la sensibilité morale et développée par l'éducation et la réflexion personnelle.
La raison étant vraiment une, la raison spéculative et la raison pratique ne diffèrent que par leur fonction et leur objet. La conscience morale, c'est la raison montrant l'ordre à établir dans la vie humaine. La raison spéculative ou scientifique cherche à découvrir l'ordre dans l'expérience et la pensée. La vérité des choses est déjà réalisée dans la nature, et la raison théorique n'a qu'à la dégager et à la formuler, tandis que la vérité de la vie humaine ou de Vordre moral n'est réalisée que par le libre effort de notre volonté, guidée par la conscience.
jj'fiutorité et la valeur qu'on accorde à la conscience varient avec l'origine qu'on lui suppose. Trois opinions principales :
1. — Infaillibilité. C'est la conséquence logique de ceux qui font do la conscience un .sens, un instinct moral ; la conscience rend des
oracles qui correspondent touj ours ala vérité . — Cette opinion est réfutée par les faits^ la conscience est souvent ignorante, perplexe, erronée, contredite.
II. ^ — Sans valeur : si on explique la conscience tout entière par la coutume, Véducation, Vévolution et Vhérédité, elle est sans valeur, car tous ces éléments sont variables et particuliers : telle est l'opinion des sophistes et des sceptiques. Ce devrait être aussi celle des associationnistes et des évolutionnistes, car la conscience n'est pour eux, en dernière analyse, qu'une habitude, acquise par l'individu ou par l'espèce. Malgré cela, ils veulent conserver à la conscience son autorité : c'est une honnête inconséquence. Mais sachant que la conscience n'est que le produit d'associations contingentes, l'esprit ne doit voir qu'une illusion dans l'obligation qu'elle impose.
III. — Valeur de la raison : c'est conséquence logique, puisque la conscience est, selon nous, une forme de la raison. Ses jugements primitifs et les déductions immédiates qu'elle en tire sont infaillibles. Mais, comme l'exercice de la raison dépend de Fexpérience, de la coutume, de la sensibilité, il arrive que, sous ces influences, les déductions médiates et les applications plus ou moins éloignées des vérités premières de l'ordre moral sont souvent erronées (Log. 124). La conscience morale a une valeur absolue en soi. Elle ne peut se tromper quand elle prescrit le devoir ; elle peut n'avoir qu'une valeur relative en tant qu'elle prescrit certains devoirs particuliers, car elle est exposée à subir dans ce cas les influences perturbatrices indiquées plus haut. C'est ainsi que la raison spéculative est infaillible quand elle affirme que Tout ce qui arrive a une cause, mais elle peut se tromper quand elle dit que Tel effet vient de telle cause. De même donc que les erreurs et les contradictions des savants dans la connaissance de la nature n'infirment' en rien la valeur absolue du principe de causalité et de la raison théorique, ainsi les erreurs et les contradictions de l'homme en morale n'enlèvent pas leur valeur absolue aux notions du devoir et de la conscience morale.
Remarque ; Kant a prétendu que la raison pratique avait une valeur supérieure à la raison théorique. C'est inadmissible, étant donné que c'est la même raison. La raison théorique a même l'avantage de voir confirmées par l'expérience ses plus importantes affirmations, vg. principe de causalité. La raison pratique ne reçoit pas de l'expérience une confirmation aussi parfaite, parce que la loi morale peut être librement violée, tandis que la loi physique est fatalement obéie.
Les notions morales sont-elles communes à toute l'humanité ? Leur .'universalité n'est-elle pas apparente, i)uisque, selon les pays et les époques, les mêmes mots désignent des choses diverses et même contra-
dictoires ? Tel est le doute soulevé par le scepticisme moral, qu'il s'agit de réfuter (^).