C. — CAUSES PERTURBATRICES
Les causes, qui expliquent les erreurs et les contradictions de la raison appliquée à la spéculation, expliquent également les variations do la raison appliquée aux vérités morales (Log. 124). Voici les principales :
I. ■ — Passion et intérêt : c'est surtout dans le domaine des choses morales que leur influence est puissante. « Si la Géométrie s'opposoit autant à nos passions et à nos interests présens que 1^ morale, nous ne la contesterions et ne la violerions gueres moins, malgré toutes les démonstrations d'Euclide et d'Archimede, qu'on traiteroit de rêveries et croiroit pleines de paralogismes {^). »
IL — Habitude : les fautes souvent répétées finissent par sembler naturelles ; alors la conscience s'émousse et s'altère.
III. — Contagion de l'exemple : ce qui est pratiqué par un grand nombre semble d'abord excusable, puis légitime.
IV. — • Les lois : comme elles ont une certaine autorité, les prescrip tions immorales qu'elles prescrivent paraissent à la longue fondées en raison ; vg. l'esclavage ; la mort des enfants mal faits prescrite par la législation de Lycurgue.
( ') L'objection suppose toujours pour accordé que la diversité actuelle est l'état normal originel. Cette supposition n'est rien moins que fondée. Les sauvages, qu'on nous oppose, ne sont pas le type de l'homme primitif : ce sont des dégénérés (Mgr. 85, § B, VI).
( ') Leibniz, Nouveaux essais..., L. I, Ch. ii, § 12.
30 CONDITIOîsS OU ÉLÉMENTS DE LA MORALITÉ (13)
V. — L'ignorance : le prêt à intérêt a été longtemps condamné comme usuraire, parce qu'on croyait à tort que, toujours, l'argent est stérile. « Les dariques, disait Aristote, ne font pas d'autres dariques. » Cette erreur provenait de l'analyse insuffisante des faits économiques. Les anciens le proscrivaient au nom de ce principe : Nul ne doit s'enrichir au détriment d'autrui. Les modernes l'autorisent en vertu du même principe, car le prêt gratuit, quand on peut faire fructifier son argent, serait l'enrichissement de l'emprunteur aux dépens du prêteur (128).
Conclusion : le scepticisme moral n'est pas plus recevable que le scepticisme tliéorique. Donc la loi morale existe. Est igitur hsec non scripta, sed nata lex (^), dit Cicéron. Saint Paul lui fait écho : Opus legis scriptum in cordihiis (-). Montaigne s'est donné la réplique lui-même, car il dit ailleurs : « La justice en soy, naturelle et universelle, est autrement reiglée et plus noblement que n'est cette autre justice spéciale, nationale, contrainte au besoing de nos polices (^). » Pascal a également limité son accusation, car il ajoute dans le même passage qu'on oublie généralement de citer en entier : vc II y a sans doute des lois naturelles ; mais cette belle raison corrompue a tout corrompu. »
Remarque : on objecte aussi la diversité et les contradictions des doctrines philosophiques. Il y a les partisans de la morale utilitaire, de la morale sentimentale, de la morale rationnelle. — Sans doute les philosophes discutent sur le fondement métaphysique des devoirs, mais ils s'accordent à reconnaître la néceissité de pratiquer le bien.