INFÉRIORITÉ DES FORMES A L'ÉTAT PUR
Comparant entre elles les trois formes à l'état pur, saint Thomas arrive aux conclusions suivantes :
L — Si l'on se place au point de vue le plus important, celui du principe (ï unité qui doit entretenir l'union des citoyens entre eux et avec le souverain, c'est le régime monarchique qui l'emporte. « La
( M Pi,ATON, Râpublique, L. VI.
{-) AiusTOTE, Politique, L. VII, Ch. viii.
( ') Montesquieu, De l'Esprit des Lois, L. XI, Ch. v, vi.
( ^) Rousseau, Du Contrat social. 1,. III.
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meilleure ordonnance d'une cité ou d'un peuple quelconque, c'est d'y être gouverné par un roi ; car la royauté reproduit le mieux le gouvernement divin, en vertu duquel un seul Dieu régit le monde depuis le commencement {^). y Le principe d'unité, étant naturel au régime monarchique, s'y exerce plus efficacement pour le bien commun. Vient ensuite le régime aristocratique, parce que l'unité de direction y est plus difficilement réalisée. Vient enfin le régime démocratique, parce que cette unité y est très difficilement réalisable (^).
II. Si l'on considère, du point de vue social, les inconvénients et ahiis d'autorité, l'ordre précédent doit être renversé.
Sans doute, « la royauté est le meilleur régime pour un peuple, si elle ne se corrompt pas'. Mais, à cause de la grande puissance concédée au roi, la royauté dégénère facilement en tyrannie, à moins que ne soit parfaite la vertu de celui auquel une telle puissance est concédée... Mais la vertu parfaite se trouve chez peu de personnes... (3) ». Or une royauté tyrannique est le pire des régimes politiques. Car, « sous le régime injuste, plus il y a d'unité dans le pouvoir, plus le régime est malfaisant. La tyrannie royale est donc plus malfaisante que la tyrannie oligarchique, et la tyrannie oligarchique que la tyrannie démocratique (*). »
Après ces raisons, saint Thomas conclut : « Donc de tous les régimes qui tournent à l'injustice, le plus tolérable c'est la démocratie, le pire, c'est la royauté devenue tyrannique (^). »
IIL — Si l'on demande enfin dans laquelle de ces trois formes. les citoyens s' intéressent davantage au bien commun, saint Thomas répond
( M Sed optima ordinatio civitatis vel populi cujuscumque est ut gubernetur per regem, quia hujusmodi regnum maxime reprœsentat divinum regimen, (juo unus Deus mundum gubernat a principio. (S. Thomas, Summa théologien. I" II^S Quacst. CV, Art. I, Object. -z").
( -) S. Thomas, De Regimine Principum, L. I, C m. Le texte latin sera cité à la note 4. — On sait que des quatre Livres qui composent cet opuscule, saint Thomas n'a rédigé luimême que le 1^' et le 2"^^ jusqu'au milieu du Chapitre iv : Opporiunum est igitur. Le reste est l'œuvre d'un disciple, Ptolkmée de Lucques. Cf. de Ruheis, Dissertationes critica:' in Sanclum Thomam, Dissertât. XXII, C. i, § 3. — P. Mandonnet, Bibliographie thomiste, p. XX, Le Saulchoir, Kain (Belgique), 1921.
(») ...Regnum est optimum regimen populi si non corrumpatur. Sed, propter magnaiu potestatem quae régi conceditur, de facili regnum dégénérât in tyrannidem, nisi sit perfecta virtus ejus cui talis potestas conceditur... Perfecta autcm virtus in pauçis invenitur... (S. Thomas, Summa theologica, Ibidem, ad 2"">).
(«) Sicut igitur in regimine justo, quanto regens est magis unum, tanto est utilius regimen, ut regnum melius sit quam aristocratia, aristocratia vcro quam politia ; ita, e converso erit et in injuste regimine, ut videlicet, quanto regens est magis unum, tanto magis sit nocivum. Magis igitur est nociva tyrannis quam oligarchia, oligarchia autem quam democratia. (S. Thomas, De Regimine. ., L. I, C. m. Cf. un autre argument. Ibidem, SAniplius.)
(') Quodsi in injustitiam déclinât regimen, expedit magis quod sit multorum, ut sit debilius et se invicem impediant. Intcr injusta igitur regimina tolerabilius est democratia, pessimum vero tyrannis. (S. Thomas, De Regimine..., L. I, C. m).
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que, sous ce rapport, l'aristocratie et la démocratie remportent sur la monarchie : « La plupart du temps il arrive que les hommes vivant sous la domination d'un roi travaillent mollement pour le bien commun, persuadés d'avance que tout ce qu'ils font dans l'intérêt général ne leur profite pas, mais à un autre, à celui qui a sous sa dépendance les avantages communs. Au contraire, quand ils voient que le bien commun ne dépend pas d'un seul, chacun le considère, non plus comme le bien d'un autre, mais comme le sien propre (^). »
Conclusion : il résulte de ce qui précède que les trois formes de gouvernement à l'état pur ont chacune de graves déficits, que l'on peut résumer ainsi : la Monarchie dégénère facilement en tyrannie, l'Aristocratie, en oligarchie et la Démocratie, en démagogie. Il en résulte ensuite qu'aux yeux du Docteur -Angélique, chacun de ces régimes politiques est légitime, malgré les inconvénients auxquels il est exposé.