‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 236 sur 604 · C. — ATTITUDES EXTRÊMES A U ÉGARD DE LA DÉMOCRATIE · texte numérisé non relu

C. — ATTITUDES EXTRÊMES A U ÉGARD DE LA DÉMOCRATIE

Dans le paragraphe précédent l'on s'est efforcé de garder la juste mesure dans le jugement qu'on doit porter sur le gouvernement démocratique. A l'opposé, il faut signaler deux attitudes extrêmes :

I. — Le tort de certains démocrates chrétiens a été de prétendre que le gouvernement démocratique est impliqué dans les enseignements de l'Évangile et se présente comme leur conclusion naturelle. C'est le cas de M. Marc Sangnier et des Sillonnistes : « D'abord, son catholicisme (du Sillon) ne s'accommode que de la forme du gouvernement démocratique, qu'il estime être la plus favorable à l'Église et se confondre pour ainsi dire avec elle ; il inféode donc sa religion à un parti politique (^). »

Léon XIII avait déjà condamné cette erreur quand il écrivait : « Les préceptes de la nature et de l'Évangile étant, par leur autorité' propre, au-dessus des vicissitudes humaines, il est nécessaire qu'ils ne dépendent d'aucune forme de gouvernement civil ; ils peuvent cependant s'accommoder de n'importe laquelle de ces formes, pourvu qu'elle ne répugne ni à l'honnêteté, ni à la justice (^). »

IL — On rencontre aussi l'excès en sens contraire.

Peu d'écrivains, je crois, souscriraient à cette phrase de M. Gustave Théry : « Pour ma part, je n'hésite pas à la dire [la démocratie] intrinsèquement mauvaise {^). « Une pareille affirmation est deux fois insoutenable, car, nous l'avons vu (86, V, C), d'après la raison et l'ensei-

( M Pie X, Lettre sur le Sillon, 5 D'abord son catholicisme.

C) LÉON XIII, Encyclique Graves de communi, 18 Janvier 1901, § Ne/as aulem.

( ') G. Théry, L'État démocratique moderne, dans Revue catholique des Institutions ET DU Droit, 1912, T. II, p. 488. — M. Charles Maurras se laisse classer parmi « ceux qui professent que la démocratie c'est le mal et la mort. » Cf. La Politique religieuse, dans La Démocratie religieuse, p. 284, § II, Paris, 1921.

gnement catholique, la forme démocratique est aussi légitime que les autres formes de gouvernement.

D'autres critiques, moins radicaux, prétendent que le régime démocratique « constitue nécessairement un cercle vicieux « (^) et implique une « flagrante contradiction » (^). Comment, dit-on, le même peuple peut-il à la fois commander et obéir ?

Les objections contre la possibilité du régime démocratique supposent que le mot démocratie doit toujours être pris, pratiquement, dans son sens strict le plus rigoureux. C'est là une supposition gratuite, car jamais les sociologues ne l'ont compris de la sorte, pas même Rousseau. « A prendre le terme dans la rigueur de l'acception, déclare-t-il, il n'a jamais existé de véritable démocratie, et il n'en existera jamais.... On ne peut imaginer que le peuple reste incessamment assemblé pour vaquer aux affaires publiques (^). »

Au lieu de s'en tenir à de vagues généralités et de raisonner sur des abstractions, il faut constater que, dans la réalité concrète, l'on trouve une grande variété de gouvernements qualifiés démocratiques. Comme les autres formes, la forme démocratique est réalisable à des degrés divers. Pour faire court et clair, signalons trois cas : degré maximum, degré moyen, degré minimum. Il ne faut pas perdre de vue cette remarque d'Etienne Lamy : « Le régime est démocratique, si multiples y soient les inégalités, tant qu'elles ont pour origine une volonté générale, et que cette volonté générale garde le droit de les modifier » (*).

Degré minimum : il existe le jour où l'introduction du suffrage universel confère à tous les citoyens majeurs d'un pays le droit d'élire les représentants du peuple et de participer par leur intermédiaire à l'exercice du pouvoir législatif et à l'élection du chef de l'État. C'est le cas aux États-Unis, en France, etc.

Degré maximum : le peuple exerce lui-même le pouvoir dans une assemblée générale et souveraine. C'est, depuis plusieurs siècles, le cas de certains cantons suisses, ceux d'Uri, de Glaris, des deux Unterwalden, etc. Là, en effet, l'Assemblée générale des citoyens {Landsgemeinde) élit un pouvoir exécutif et les officiers de justice, nomme un grand Conseil pour préparer les lois, vote ou rejette directement ces projets de lois élaborés par ses mandataires et contrôle leur gestion financière (^)..

(') L. Lefur, Démocratie et Catholicisme, dans La Foi catholique, 1913, T. XI, p. 252.

( -) G. DE Lamauzelle, Démocratie politique. Démocratie sociale. Démocratie chrétienne,

Page 1