‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 238 sur 604 · D. — U AVÈNEMENT DE LA DÉMOCRATIE · texte numérisé non relu

D. — U AVÈNEMENT DE LA DÉMOCRATIE

Le régime démocratique suppose dans le peuple un niveau supérieur d'intelligence et de moralité, parce que :

1° La liberté laissée aux citoyens étant plus grande et la contrainte légale moins étendue, il faut que l'honnêteté de chacun fasse contrepoids pour prévenir les excès de l'indépendance et suppléer à ce qui manque du côté de la coaction gouvernementale.

2° La confection des lois étant à la merci du nombre, il faut que chaque citoyen ait assez d'intelligence pour discerner le bien général, et assez de générosité pour le préférer à ses intérêts immédiats et particuliers. Aussi Montesquieu notait-il que « dans un État populaire, il faut un ressort de plus qui est la vertu » (^).

Or il n'est pas aisé pour un peuple d'atteindre ce degré nécessaire de moralité intelligente et dévouée à la chose publique. C'est pourquoi, quand un peuple n'est pas suffisamment mûr pour pratiquer un régime qui requiert une moyenne si élevée de vertu dans la masse, quand il s'y engage prématurément, ce régime, au lieu de porter des fruits excellents, est plus fécond qu'un autre en abus et en mécomptes.

On ne peut nier le risque et les dangers qui s'attachent à la réalisation de l'idéal démocratique. Cependant '< si l'on veut bien jeter un coup d'œil général sur l'histoire des temps chrétiens, on reconnaîtra, à n'en pas douter, que la marche progressive de la civilisation est toujours dans le sens de la démocratie ; elle tend à rendre le peuple de plus en plus maître de lui-même, maître de son gouvernement. Nous voyons les classes maintenues dans l'esclavage, puis dans la condition de serf et dans celle de vilain, successivement élevées à la liberté civile et politique. Le mouvement pour la paix de Dieu et le mouvement communal au moyen âge nous montrent les peuples arrivant à l'exercice du pouvoir et constituant des cités démocratiques, dont plusieurs sont des modèles. Ensuite est venu le mouvement qui tend à transporter les formes démocratiques du gouvernement municipal au gouvernement de l'État. L'évolution,, d'ailleurs, est liée à un ensemble de conditions d'ordre

{ ■) Montesquieu. De l'Esprii des lois, L. III, Ch. m. Voici le contexte : t II ne faut pas beaucoup de probité pour qu'un gouvernement nionarcbique ou un gouvernement despotique se maintiennent ou se soutiennent. La force des lois dans Tun, le liras du prince / toujours levé dans l'autre, règlent ou contiennent tout. Mais, dans un État populaire, il faut un ressort de plus, qui est la vertu. '> Montesquieu s'est e.xpliqué lui-même dans V Avertissement : « Ce que j'appelle la vertu dans la république est l'amour de la patrie, c'està-dire l'amour de l'égalité. Ce n'est point une vertu morale ni une vertu chrétienne, c'est la vertu politique ; et celle-ci est le ressort qui fait mouvoir le gouvernement républicain, comme l'honneur est le ressort qui fait mouvoir la monarchie. »

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