‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 279 sur 604 · III. — Ce principe doit être rejeté, car · texte numérisé non relu

III. — Ce principe doit être rejeté, car

1° La nature pousse les hommes à entrer en société afin de garantir la sécurité de tous et de promouvoir la prospérité publique. Or beaucoup d'autres conditions sont requises pour obtenir cette fin sociale et y contribuent plus efficacement que la nationalité : vg. étendue convenable du territoire, sa productivité, libre accès à la mer, commodité et sûreté des débouchés commerciaux par terre, communauté de moeurs et d'institutions, surtout stabilité de l'ordre. La nature veut donc que, dans la constitution des États, la première place soit donnée, non aux considérations tirées de la nationalité, mais à celles qui se rapportent à la prospérité du pays.

2° En fait, depuis les temps les plus reculés, on constate (le peuple juif, isolé des autres et conduit par une Providence spéciale, est peut-

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être l'unique exception) que les États sont formés de la fusion de plusieurs nationalités. Si le principe des nationalités était vrai, il faudrait donc conclure que, jusqu'au xix^ siècle, tous les peuples de la terre ont ignoré ou méconnu le fondement légitime de l'ordre social.

3° L'application de ce principe est le plus souvent impossible. En effet, les membres de même nationalité sont tellement dispersés, différents dans leurs habitudes et mêlés aux autres nations qu'on ne peut d'ordinaire les en séparer pour former un État indépendant. Par exemple, comment réunir en un corps social les restes de la race celtique épars en France, en Angleterre, en Irlande ? Qui leur assignera un territoire convenable ? Il est manifeste que pour appliquer pleinement ce principe il faudrait bouleverser le monde de fond en comble. Ce serait déchaîner des troubles et des guerres sans fin.

C) Conclusion. — Ce principe est donc inacceptable, parce qu'il présente, comme de plein droit, le passage de la nationalité naturelle à la nationalité politique. Sans doute, la nationalité naturelle est un élément qui dispose et prépare l'établissement d'une nationalité politique ; c'est une raison de convenance éloignée et indéterminée qui ne saurait constituer un droit strict, d'autant qu'elle est en concurrence avec d'autres exigences sociales que nous avons rappelées. Pour que le passage de la nationalité naturelle à la nationalité politique s'opère légitimement, il faut qu'il s'effectue sans léser les droits d'autrui. Un concours de circonstances exceptionnelles, rarement réunies, est nécessaire. C'est ainsi qu'à la suite de la grande guerre de 1914-1918, plusieurs groupes de la race slave ont pu se constituer en États autonomes : Pologne, Tchéco- Slovaquie, Yougo-Slavie.

D) Remarque. — A l'occasion de la guerre de 1914, un autre principe, d'une portée plus étendue, a été mis en avant : Droit des peuples à disposer d^ eux-mêmes. Il en est de ce principe, comme du principe des nationalités : son application est subordonnée à certaines conditions.

S'agit-il de citoyens, libres de tout engagement, qui veulent se constituer en société ? Il leur est loisible de disposer d'eux-mêmes en choisissant la forme de gouvernement qui leur convient le mieux (86).

S'agit-il, au contraire, de peuples faisant déjà partie d'une société établie ? Pour que ce principe soit applicable, il faut que ces peuples puissent s'en servir sans blesser les droits de personne et sans manquer aux engagements qui les lient à la société à laquelle ils appartiennent. Or à la suite de certains événements, de grandes commotions sociales,. par exemple, il peut arriver que des peuples se trouvent, par la force des choses, dégagés des liens qui les attachaient les uns aux autres : c'a été le cas des nations que renfermait l'empire composite d'Autriche.

Dans son appel aux belligérants (28 juillet 1915), Benoît XV leur disait : « Pourquoi ne pas peser, dès maintenant, avec une sereine

conscience, les droits et les justes 'aspirations des peuples ? » Et dans le Message (l^^ août 1917) où il leur offrait sa médiation : « Pour ce qui regarde les questions territoriales, comme par exemple, celles qui sont débattues entre l'Italie et l'Autriche, entre l'Allemagne et la France, il y a lieu d'espérer qu'en considération des avantages immenses d'une paix durable avec désarmement, les parties en conflit voudront bien les examiner avec des dispositions conciliantes, tenant compte^ dans la mesure du juste et du possible, ainsi que nous l'avons dit autrefois, des aspirations des peuples, et, à l'occasion, coordonnant les intérêts particuliers au bien général de la grande société humaine. Le même esprit d'équité et de justice devra diriger l'examen des autres questions territoriales et politiques, et notamment celles relatives à l'Arménie, aux États balkaniques et aux territoires faisant partie de l'ancien royaume de Pologne, auquel, en particulier, ses nobles traditions historiques et les souffrances endurées, spécialement pendant la guerre actuelle, doivent justement concilier les sympathies des nations. »

Il ne faut pas identifier la morale et la politique, comme fait Platon, puisque la politique a pour but de diriger l'activité de l'homme vers la prospérité temporelle, tandis que la morale a pour objet de le diriger vers Vhonnête, c'est-à-dire vers la fin dernière, le souverain bien. Mais elles ne sont pas non plus séparées, comme le soutiennent les disciples de Machiavel, car toute activité raisonnable doit être subordonnée au bien, à la fin dernière, donc à la morale. L'État n'a pas pour mission de forcer les citoyens à pratiquer la vertu, mais il doit faire respecter la loi morale dans ses rapports avec l'ordre social.

C'est d'ailleurs l'intérêt de la société, car les nations sont responsables, comme les individus, de l'usage de leur liberté ; mais, n'ayant pas l'immortalité de l'autre vie, elles sont punies ou récompensées dès ce monde. Cette sanction consiste dans le progrès ou la décadence, la civilisation ou la barbarie. Elles ne sont point vouées, étant libres, à une loi fatale de progrès, de déchéance et de dissolution finale ; mais elles peuvent se relever par la pratique des vertus sociales.

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