‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 292 sur 604 · LA THÈSE ET L'HYPOTHÈSE · texte numérisé non relu

LA THÈSE ET L'HYPOTHÈSE

On entend par : a) Thèse, la formule absolue des rapports de l'Sglise et de l'État, telle qu'on l'a établie (120, § C). C'est ce qui doit être, c'est l'idéal. — b) Hypothèse, les formules relatives, c'est-à-dire ce qui peut être, eu égard aux circonstances de temps et de lieux ; c'est l'application plus ou moins parfaite de la thèse. La thèse n'a presque jamais été appliquée dans toute son étendue, car elle suppose V unité de croijances qui est plus ou moins grande, selon les époques. Dès qu'on passe des principes aux faits, la faiblesse humaine ap^)araît avec ses imperfections inévitables. Aucune des formes d'union que présente l'histoire

{;( M L. BounoAiN, L'Église de France et l'Élat au XIX' siècle. — G. Sortais, Les Catho' liques en face de la Démocratie et du Droit commun, L. II, p. 93 sqq.

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n'est pure de tout alliage : même au temps de l'alliance intime, l'Église a eu à lutter. L'histoire nous montre trois formes d'alliance :

I. — Forme normale : c'est celle qui résulte de la subordination de la fm de l'État à celle de l'Église. Elle consiste essentiellement en ce que la loi de l'Église est sanctionnée comme loi de l'État : l'État met sa force au service des lois de l'Église.

II. — Forme privilégiée : outre les conséquences rigoureuses de la subordination essentielle, la libre et fdiale déférence de l'État donne à l'Église certains droits temporels surérogatoires : tel fut le droit public chrétien au Moyen Age. Les puissances protestantes et schismatiques, l'Allemagne, l'Angleterre, la Russie ont une Église établie qui a d'énormes privilèges.

III. — Forme concordataire : l'Église ne pouvant, vu la rupture de l'unité religieuse dans un État, obtenir la forme normale qui résulte de l'unité de croyances, relâche librement quelque chose de ses droits et stipule avec l'État des Concordats. Ces traités, étant bilatéraux, ne peuvent être détruits ou modifiés que par le concours des deux parties contractantes. L'Église fait des concessions : la thèse est moins rigoureusement appliquée. Nous avons vécu en France, sous cette troisième forme, jusqu'en 1905 : l'Église avait une préséance d'honneur sur les autres cultes ; le Concordat donnait force de loi à certaines règles émanant de l'autorité ecclésiastique : vg. l'évêque exerçait en France une magistrature reconnue par l'État. La loi de 1850 sur l'enseignement rendait obligatoire l'instruction religieuse dans, les écoles de l'État ; les pouvoirs assistaient officiellement aux prières publiques, etc. De son côté l'Église n'a pas demandé à être religion d'État ; elle a consenti, à cause de la divergence des croyances, à la tolérance des autres cultes. L'Église, étant seule en possession de la vérité, ne peut approuver les autres religions qui sont erronées. Mais elle admet une tolérance de fait à leur égard ; elle les souiïre, dans l'intérêt supérieur de la vérité, pour éviter des troubles funestes, car l'erreur et le mal n'ont droit à rien. Cette tolérance existe aussi pour ceux qui n'acceptent que la religion naturelle ou même rejettent toute religion, comme les positivistes. Mais les pouvoirs publics ne doivent pas, à cause de ces êtres d'exception, omettre de payer officiellement, au nom de la nation, le tribut d'adoration dû à la Divinité. Les positivistes, etc. ne peuvent pas s'en plaindre, pas plus que les collectivistes n'ont le droit de reprocher à l'État de maintenir à la base des institutions la propriété individuelle. Aussi l'Angleterre et l'Amérique, nations libérales cependant, ont-elles un culte social. En France, on pratique l'athéisme officiel, sous couleur de respecter la conscience de quelques dissidents. C'est imposer au grand nombre l'impiété de quelques-uns et sacrifier les droits de la majorité.

Conclusion : « Là où la thèse n'est pas rigoureusement applicable,

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— et elle ne l'est presque jamais, - — il faut s'en inspirer dans la mise en œuvre de Vhypothèse et faire passer dans la pratique tout ce que les circonstances permettent d'en appliquer, sans aller au delà^ sans rester en deçà (^) '>. L'erreur libérale ne consiste pas à aimer la liberté, mais à la dénaturer en faisant d'elle, non plus un moyen, mais une fin en soi, un bien absolu. La liberté extérieure, en matière de manifestations religieuses, n'est pas plus un principe inviolable qu'en matière de manifestations morales, politiques ou sociales. Le père de famille a le droit de réprimer les vices naissants de son enfant. l'État de punir une propagande subversive de l'ordre social. Pourquoi ri' aurait-il pas le droit de refouler des erreurs dangereuses pour la religion ? Aux libéraux qui interdisent à l'État de sanctionner par sa puissance coercitive aucune doctrine religieuse, les socialistes répondent logiquement en lui défendant de sanctionner la propriété, la stabilité du lien conjugal, l'idée de patrie. L'État doit donc aller aussi loin que possible dans le patronage du bien : rester- en deçà, ce serait déserter son devoir, car l'intérêt social lui-même exige qu'il soutienne ce qui subsiste de vérités communes à la nation. Cependant « l'opinion doit être consultée, non comme une maîtresse qui décide ce qui est permis, mais comme un témoin qui indique ce qui peut être supporté (^) » : aller au delà serait une violence inutile et même funeste, car elle déchaînerait la haine contre l'Église. C'est par la persuasion et l'exemple qu'il faut ramener l'unité dans les esprits. Alors l'intervention de l'État sera bienfaisante, parce qu'elle sera acceptée de tous. Pour préparer cette restauration du règne social de Jésus-Christ, il faut d'abord, comme transition, travailler à l'entente sur le terrain du Décalogue, selon le vœu de Le Play (^).

Remarque : les quatre Articles. Les gouvernements unis à l'Église ont souvent cherché à restreindre l'alliance à leur profit : vg. Louis XIV par les quatre Articles de 1682. « On y parle beaucoup des libertés de V Église gallicane ; en réalité ce qu'on affranchit par le premier des quatre articles, c'est seulement le pouAoir royal ; ce qu'on asservit dans toute la suite de ce document, c'est l'Église de France, puisqu'on subordonne au plaisir du monarque temporel les communications de cette Église particulière avec le centre de l'unité, puisqu'on limite jusqu'au pouvoir doctrinal du Saint-Siège, jusqu'à l'exercice du droit d'appel au pape qui appartient à tout catholique. Liberté à l'égard de Rome jusqu'à la révolte inclusivement, soumission à l'égard du roi jusqu'à la servitude, tel est le fond de cette tradition détestable que notre siècle a vu revivre

(M M. B'HuLST, Conférences de Notre-Dame, 1895, Note 24, p. 381.

( *) M. D'Hui-ST, Conférences de Noire-Dame, 1895, V« Conf. p. 139.

( •) G. SoRTAia, Les Catholiques en face de la Démocratie..., L. II, Ch. m, § I, p. 124-135.

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