‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 344 sur 604 · IL — ROLE DE UIDÉAL · texte numérisé non relu

IL — ROLE DE UIDÉAL

A) Dans les Arts et les Lettres. L'idéal est :

io La raison d'être de l'art : si l'art consistait à copier exactement le réel, il faudrait le supprimer, car le réel est supérieur à sa reproduction purement matérielle : vg. on préférera toujours le lys de la vallée à un lys copié par un peintre (14, § A, 11, C).

20 Sa condition néces.saire : l'imitation pure et simple est impossible ; bon gré, mal gré, l'artiste idéalise (14, § A, II, B).

B) Dans la vie : la réalité d'ordinaire, à cause de ses vulgarités et de ses mesquineries, laisse l'âme à sa médiocrité habituelle ; l'idéal l'élève et l'agrandit, car l'art, qui s'inspire de l'idéal, nous porte à idéaliser notre caractère et notre vie. (Psych., 124, § III).

L'art, dans sa recherche de la beauté, peut suivre trois voies : 1° Se modeler sur la réalité : c'est V imitation pure et simple. — 2^ Gréer des œuvres sans rapport avec la réalité ; c'est le procédé de la fiction. — 3° Transformer la réalité pour la rendre plus conforme aux exigences de la raison et de la sensibilité : c'est V idéalisation.

L'art doit-il reproduire le plus exactement possible la nature ? Le réalisme ou naturalisme répond affirmativement : ne rien omettre, ne

rien retrancher ; pas de choix, pas de modifications : voilà la théorie. Pour réfuter cette théorie il faut établir les deux propositions suivantes : 1° L'art doit imiter la nature. — 2° L'art ne doit pas se borner à l'imitation de la nature.

I. — L'Art doit imiter la nature. En effet : 1° L'art a commencé par l'imitation en tout pays. 20 L'art est toujours une imitation, car il emprunte à la nature : a) Les éléments qu'il met en œuvre : lignes, formes, couleurs, sons, etc. Il n'appartient qu'à Dieu de créer la matière et la forme ; l'artiste se borne à modifier la matière préexistante (Psych,, 120, II). — b) Le fond de ses sujets.

3° Autrement l'art n'aboutirait qu'à des abstractions pleines de sécheresse ou à des fantaisies désordonnées.

Beauté de l'imitation : l'art qui vise avant tout à l'imitation de la réalité n'est qu'un art inférieur, dont le principal mérite est celui de la difficulté vaincue.

En admirant l'œuvre d'art, nous sympathisons avec le talent de l'artiste qui rivalise d'habileté avec la nature. C'est le charme de certains tableaux de genre des écoles flamande et hollandaise. Mais, dans bien des cas, le plaisir produit par l'imitation est amoindri ou annulé : vg. si l'objet reproduit est insignifiant, laid ou immoral, sa copie sera indifférente, hideuse ou répugnante. Par conséquent c'est à tort que Boileau a dit : ^- — ^

Il n'est pas de serpent ni de monstre odieux, Qui par l'art imité ne puisse plaire aux yeux. L'artiste, qui vise à l'imitation scrupuleuse de la réalité, n'aboutit donc qu'à provoquer une émotion esthétique d'un ordre peu relevé.

Une autre conséquence inacceptable de la théorie de l'imitation c'est d'identifier Vart à la science^ car il n'y a pas de meilleur moyen pour reproduire fidèlement la réalité que d'en avoir une connaissance exacte, scientifique.

L'imitation plus ou moins servile de la nature ne produisant qu'un art inférieur, et d'autre part l'imitation exclusive étant chimérique, il reste que l'imitation n'est pas le dernier mot de l'art.

IL — L'Art ne doit pas se borner à l'imitation de la nature. La reproduction stricte de la nature n'est ni réalisée ni réalisable par aucun art ; le fùt-elle, elle ne serait pas désirable. A) Elle n'est pas réalisée. En eft'et :

1° Dans certains arts l'imitation est presque complètement absenie :

\g.V architecture ne cherche pas à imiter fidèlement les lignes qu'elle

reproduit ; — la musique n'imite qu'accidentellement les bruits de la

nature ; — la poésie, quand elle emploie le vers, s'éloigne de la réalité.

2° Même dans les arts dits d'imitation (peinture, sculpture, théâtre),

la convention a une large part ; vg. dans la peinture : différence des dimensions, cadre ; — dans la sculpture : immobilité absolue, d'ordinaire uniformité de couleur, yeux sans prunelle ; — dans la poésie dramatique : loin de copier servilement la conversation, elle l'altère avec intention (vers, rimes, musique) ; l'Iphigénie de Gœthe en prose est bien inférieure à son Iphigénie en vers. — Autres conventions pour le temps, le lieu, le décor de la représentation.

30 Dans les arts imitatifs V imitation est un moyen et non une fin.

B) Elle n'est pas réalisable. En effet :

1° Rivaliser avec la nature, c'est pour l'art se condamner à une infériorité inévitable : la nature est complexe, ondoyante, vivante. Comment en reproduire les mille détails, les nuances variées à l'infini, la puissance, le mouvement et la vie ? Surtout, comment l'égaler ? L'art ne peut égaler l'éclat d'une fleur, comment égalerait-il l'éclat du soleil ? L'art, forcément, simplifie et immobilise. Pour compenser son infériorité l'art doit dépasser la nature en l'imitant : il ajoute à la réalité le resplendissement de la vie idéale.

2° La nature ne nous apparaît qu'au travers de notre esprit : chacun la voit d'après ses dispositions innées et acquises. Il s'ensuit qu'aucune oeuvre d'art ne peut être la simple copie d'un objet ; elle est nécessairement aussi V expression d'un état d'âme. Mettez vingt-cinq peintres réalistes en face du même paysage : toutes les reproductions seront différentes et cependant le modèle est unique (^). L'artiste idéalise toujours plus ou moins : il fait plus beau ou plus laid que nature.

Tout le monde fait instinctivement de ^l'idéal, même dans la vie familière, car nous faisons spontanément un triage parmi les réalités que nous voyons. Que dix personnes soient témoins d'un naufrage, leur^ récit, identique quant au fond, variera pour les détails ; chacun ne prend et ne retient du même spectacle que ce qui l'a frappé et dans la mesure où il l'a frappé. Il en est ainsi a fortiori de l'artiste, àme vibrante : il marquera les choses qu'il reproduit de son empreinte personnelle ; c'est ce qui fait l'originalité des œuvres d'art.

C) Elle ne serait pas désirable, fût-elle réalisable. En effet :

1° Si l'art n'avait pour objet que l'imitation du réel, il n'aurait plus de raison d'être : il ferait double emploi. La réalité sera toujours plus

( ') TiiPFFEn, Réflexions et menus propos d'un peintre genevois, L. IV, Ch. v. — On cite ■quelquefois à l'appui de cette doctrine le mot de Bacon : Ars, siée addilv^ rébus homo (De Augmentis Scientiarum, L. II, C. 11). Mais ce n'est là qii'une extension de la pensée de Bacon. En voici le sens direct. ïln rapprochant certains corps, l'homme leur permet d'agir les uns sur les autres et fournit ainsi à la nature la possibilité de produire des corps nouveaux L'art, c'est donc l'action de l'homme venant en aide à la nature. Cf. G. Sort.\is, La Philosophie moderne depuis Bacon jusqu'à Leibniz, T. I, p. 315, Paris, 1920.

vraie que la reproduction la plus réaliste. On préférera toujours la violette des champs à l'imitation de ses formes par le pinceau.

2° Si rimitation était le tout de l'art, le chef-d'œuvre serait d'atteindre à l'illusion complète ; ce serait le trompe-VœU (vg. raisins de Zeuxis). Or la recherche trop exclusive de l'imitation empêche l'art d'arriver à son but : l'émotion esthétique. En effet, un objet trop exactement reproduit paraît être réel ; dès lors on le prend au sérieux, on le traite comme une réalité ; il ne provoque pas l'activité de jeu : c'est pourquoi il ne produit pas d'efîet esthétique, il n'est pas beau. Même si l'illusion est trop complète, on est mécontent d'avoir été dupé. Bien plus, s'il s'agit d'un drame, le sentiment esthétique disparaît pour faire place à un sentiment pénible : « Si je croyais, dit Cousin, qu'Iphigénie est en effet sur le point d'être immolée par son père à vingt pas de moi, je sortirais de la salle en frémissant d'horreur. »

30 Si donner l'illusion du réel était le but de l'art, un beau moulage l'emporterait sur une belle statue, la photographie sur la peinture.

Conclusion : l'artiste doit surpasser la nature en l'imitant. La réalité doit être embellie, mais rester reconnaissable. Il faut donc idéaliser. Comment ?

10 En choisissant parmi les éléments à reproduire ceux-là seulement qui sont expressifs. Le beau, qu'offre la réalité, est en efTet mêlé à quantité d'éléments insignifiants ou laids. L'art le dégage de ces entours compromettants, qui l'empêchaient de ressortir.

2° En perfectionnant les éléments choisis.

30 En faisant tout converger à la manifestation du caractère dominant qu'on veut mettre en relief (15, V) (^).

La puissance et la fécondité de l'art lui viennent de sa liberté d'allure : étant affranchi des conditions qui entravent, dans la nature, la réalisation de la beauté, à savoir la réalité, la matérialité, les lois de l'espace et du temps, les exigences de l'utile, « il lui est facile, dit Aristote, de faire des choses que ne peut faire la nature ».

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