‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 347 sur 604 · A. — PROPORTION ENTRE LES FACULTÉS · texte numérisé non relu

A. — PROPORTION ENTRE LES FACULTÉS

Elle doit être réglée d'après la hiérarchie essentielle des facultés : ainsi l'imagination ne devra jamais dominer la raison, c'est-à-dire l'image, éclipser la pensée ou en tenir lieu ; — jamais la sensibilité ne doit énerver le vouloir par des émotions trop molles ou trop violentes ; — jamais l'éclat des couleurs, l'harmonie matérielle du rythme et de la cadence, le nombre oratoire ne doivent distraire la pensée ni étouffer le sentiment. L'art doit se conformer à l'ordre essentiel voulu- de Dieu : c'est une loi tout ensemble esthétique et morale. La hiérarchie implique la subordination : il faut donc que les facultés sensitives, comme l'imagination reproductrice, la perception extérieure, la sensibilité intellectuelle et morale, soient subordonnées aux facultés spirituelles : la

( ') Taine, Philosophie de l'Art, Partie I, Cli. i, § IV-V.

( •) L'exposé de ces deux lois est emprunté à la Théorie des DMes-LelIres de G. Lonohave, 1,. I. Ch. i-iii.

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raison et la volonté. L'imagination et la sensibilité doivent rester à leur placé : ce sont les servantes et non les maîtresses du logis. La rupture de cette hiérarchie, ce déclassement des facultés se montre dans le romantisme, le fantaisisme, le naturalisme, etc.

Conséquences funestes de cette raptare :

1° Pour la raison et la volonté : la raison est amoindrie^ car où l'imagination domine, la rectitude du jugement fléchit ; amusé par le jeu brillant des images, l'esprit se dégoûte de la réflexion et répugne à tout effort d'abstraction et de généralisation. — La volonté est énervée, car la recherche des émotions molles ou vagues paralyse son élan, et « l'habitude des émotions violentes la mène par l'exaltation à l'atonie^ comme on va à la prostration par la fièvre )>.

2» Pour l'imagination et la sensibilité : elle les use et les matérialise. Les facultés purement s])irituelles (intelligence et volonté) ne' se fatiguent jamais de leur objet : la lumière de l'évidence n'offusque pas la raison ; Ja grandeur du bien n'énerve pas la volonté. Les facultés sensitives, au contraire, étant conditionnées par l'organisme, si on leur prodigue leur objet, l'organisme s'use, et, conséquemment, l'exercice des facultés elles-mêmes est entravé. L'imagination et la sensibilité morale participent de la commune infirmité des sens : vg. une lumière trop vive irrite les yeux, un son trop intense blesse l'oreille ; les sens ont besoin d'impressions modérées pour se déployer normalement et par conséquent pour jouir, (Ps., 21). De même pour l'imagination : la prodigalité habituelle des couleurs la rend plus exigeante, plus lourde à soulever. Une fois à ce régime surexcitant elle se déprave : le grand ne lui suffit plus ; il lui faut le gigantesque, le démesuré. De même pour la sensibilité : l'excès des émotions l'appesantit, l'endurcit aux impressions naturelles, la blase sur les émotions mesurées : il lui faut alors de l'horrible pour la remuer. « Le pathétique outré, dit Joubert, est pour les hommes unesource funeste d'endurcissement. » C'est ce qui explique l'alliance de la sensibilité exaltée à outrance et de la cruauté. Les Romains couraient au cirque comme d'autres se plaisent aux exécutions capitales. De là cette sensiblerie maladive du xviii^ siècle et de la Révolution.

-')" Pour le goût français : le romantisme, qui est la mise en système et en pratique de cette rupture, en excitant un besoin de couleur voyante et d'émotion excessive, a dégoûté l'esprit français de la beauté calme et mesurée. Ce qui est d'un éclat tempéré parait terne, ce qui n'est pasviolent semble morne. C'est le fruit naturel d'un dévelopi)ement anormal et morbide de l'imagination et de la sensibilité.

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