‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 359 sur 604 · A. — LEURS RAPPORTS · texte numérisé non relu

A. — LEURS RAPPORTS

I. — L'Art est distinct de la Morale : l'art a sa fin propre, immédiate, qui est de produire l'émotion esthétique dans l'âme par l'expression du beau. La fin propre de la morale, c'est la pratique du bien. Or le bien et le beau quoique liés étroitement sont distincts (4).

II. ^ — L'Art n'est pas indépendant de la Morale. En efl"et :

La morale, représentant Tordre essentiel des choses, la fin dernière, a un domaine universel : elle s'étend à l'art, comme à tout le reste. D'ailleurs il n'y a pas deux consciences, celle de l'homme et celle de l'artiste. L'art n'est donc ni étranger, ni supérieur à la morale ; il lui est subordonné ; par conséquent l'art ne justifie pas et ne sanctifie pas tout. C'est pourquoi la maxime Vart pour Vart (^) est fausse, si l'on entend par là l'indépendance de l'art vis-à-vis de la morale, si Ton prétend que l'artiste a pour but exclusif de plaire sans se soucier de la moralité. Mais, si l'on veut dire que l'art a un objet propre, une fin spéciale, et si l'on admet que cette fin spéciale doit être, comme toute fin particulière de l'activité humaine, subordonnée à la fin dernière, à la loi morale, cette maxime est acceptable, mais la formule en est équivoque.

III. — L'Art doit respecter la Morale, ne pas lui nuire : c'est son devoir négatif. Poui' cela il doit respecter la nature de l'homme, conserver, dans le déploiement des facultés esthétiques. Tordre noi'mal.

(') .s. Augustin, De Doclrina Chrisliana, L. IV, C. xxviii.

f ') G. LoNGHAYE, Théorie des Belles-Lettres, L. I, Ch. iv. — Brtnetière, Discours rie combat, 1" Série, L'Arl et la Morale. — C.-A.-C. Herckenrath, Esthétique et Morale. — L. Arréat, La Morale dans le drame, l'épopée et le roman. — E. Fehbi, Les Criminels dans l'Art et la Littérature. — J.-P. Durand de Gros, Nouvelles Recherches .'>ur l'Esthétique, ft la Morale. — A.-D. Sertillanoep, L'Art et la Morale.

(■') A. -Ed. Chaignet, Les Principes de la Science du Beau, IP P., § 4. p. 340 sqq. — Ch. Lévêque, La Science du Bea-n, III" P., Ch. i. — TCiPifer, HéPexions etme^tus propos d'un peintre genevois, L. V, Ch. xxiv. — A. Cassagne, Théorie de l'Art pour l'Art en France chez les derniers Romantiques et chez les premiers Réalistes.

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ne pas exalter les sens aux dépens de l'esprit, n'agir sur les sens que pour atteindre l'esprit. En procédant autrement, l'art manque son but. Faux et immoral, il ne produit pas l'émotion esthétique, car s'il franchit les limites du vrai et du bien, il choque la raison et scandalise la conscience: le plaisir artistique est par là même gâté. (15, Vil, § A).

IV. — L'Art ne peut se contenter d'une neutralité respectueuse : aucune œuvre artistique ne peut se tenir dans une position moyenne entre nuire à la morale ou lui profiter, parce que toute œuvre d'art agit plus ou moins sur l'âme du spectateur ou de l'auditeur ; or on ne peut agir sur l'àme des autres qu'en bien ou en mal, car aucun acte libre n'est moralement indifférent. L'art ne peut donc s'en tenir à la neutralité ; comme d'autre part il ne doit pas nuire à la morale (§ III), reste à se demander s'il n'a pas un pas de plus à faire et à prendre position.

V. — L'Art doit servir la Morale : la morale représentant la fin dernière, l'art, comme tout le reste, ne peut être que moyen par rapport à elle ; or la condition du moyen c'est de servir. L'art doit donc prêter à la morale un concours positif, direct ou indirect, en perfectionnant la nature humaine par le contact de la beauté véritable, qui attire et transforme en elle-même (^).

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