§ L — LE PHÉNOMÉNISME
L'Idéalisme, dont Hume est le fondateur, nie non seulement la réalité objective des corps, mais celle de toute substance et de toute cause.
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Hume a distingué plusieurs phases dans la connaissance :
a) Nous sommes pratiquement certains de la réalité des objets qui nous environnent. Ce sont les données fournies par le bon sens, voix de la nature {^).
b) On est naturellement porté à donner une valeur objective théorique à ces données. Mais la réflexion philosophique nous montre que ce sont de simples sensations qui ne représentent pas des choses. Hume applique le principe de Berkeley : Esse est percipi. Mais ce nrincipe que Berkeley restreignait aux sensations, Hume Tétend aux idées, parce que, dit-il, toutes nos idées dérivent des impressions sensibles. Aussi, pour lui, (i une pierre, un arbre, etc. sont des collections de sensations... Le moi est un faisceau de différentes perceptions qui se succèdent. » C'est pourquoi son système a reçu le nom de Phénoménisme.
La réflexion philosophique nous empêche d'affirmer théoriquement les vérités de sens commun ; mais elle ne nous empêche pas d'y croire.
c) Tout ce qui concerne l'essence des choses et tout ce qui dépend du principe de raison suffisante est hors de la portée de notre esprit. Ainsi la notion de cause nous est inaccessible {^). Elle se réduit pour nous au retour régulier des mêmes phénomènes (Psygh., 183, § A, III). C'esl pourquoi les sciences de la nature ne sont que des généralisations d'expériences sensibles, qui n'ont qu'une valeur empirique, parce que la relation de cause à efl'et nous échappe.
En Mathématique cependant les généralisations ont un caractère absolu, parce qu'elles n'appliquent aux données de l'expérience que le principe de contradiction et qu'elles n'affirment pas l'existence de leur objet.
Dans ces conditions, la Métaphysique est impossible, puisque l'esprit ne peut atteindre la nature- des choses. Ceux qui s'y aventurent entrent dans la « région des sophismes et des illusions ».
Ha-milton, Stuart Mill, Spencer, Bain, Lewes ont développé le système de Hume. D'après eux, tout est relatif à nos sensations : les corps, le moi, l'absolu ne sont que des représentations subjectives.
C) « Le scepticiue doit adhérer au principe de l'existence des corps, bien qu'il ne puisst", par aucun argument philosophique, en maintenir la vérité. La nature ne nous a pas laisse ici la liberté du choix, et elle a sans doute considéré que cette croyance était une affain^ de trop d'importance pour être confiée à la garde de nos spéculations et raisonnement.^ incertains. »
Thus ihe sceptic... mustassent lo the principlc concerning the existence ofbody, tho" lie cannot prétend by any arguments of philosophy to mainlain its veracity. Nature has noi left this to his choice and has doublless esteem'd it an affair of too great importance to be trusted to our uncertain reasonings and spéculations.- (Humk, A Trealise of Humnn Nature. L. I, Part IV, Sect. II, au début. Édition Gueen et Grose, T. I, p. 478, Londres, 189S).
(-) Hume, A Trealise of Human Nature, L. I, P. III, Sect. II, III, IV.
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Stuart Mill dit, par exemple : « Mon esprit n'est qu'une série de sentiments » ( ^). « La matière est une possibilité permanente de sensations » (^). C'est la théorie de la Relativité absolue delà connaissance (PSYCH. 76).
B) Réfutation. — Cette théorie doit être rejetée, parce qu'elle a le tort de nier :
I. — La réalité objective des corps : nous avons vu en Psychologie (95, 96) que les qualités sensibles sont significatives des qualités existant en dehors de nous. Si rien de semblable ne correspond dans les corps à la perception que nous en avons, il ne s'ensuit pas que rien de réel n'y corresponde : les qualités sensibles étant des effets réels supposent une cause réelle. Cette cause n'est pas en nous, elle est donc hors de nous. Mais, quoi qu'en dise Berkeley, ce ne peut être Dieu, car il serait contraire à sa sagesse et à sa véracité de nous rendre dupes d'une illusion invincible. Comment prêter à Dieu un pareil rôle ? (Métaph. 36, I).
II. — La réalité de l'esprit comme cause et substance. En effet cette négation :
1^ Est contraire au témoignage de la conscience : car celle-ci :
a) Nous montre la permanence du moi opposée à la succession des phénomènes, l'unité du moi et son identité opposées à la multiplicité des phénomènes. La conscience nous fait donc connaître le moi comme substance.
b) 'Nous montre aussi le moi comme produisant certains actes (PSYCH. 71, I, B).
2° Est incompatible avec la mémoire, car la mémoire suppose un sujet un, identique, pouvant envisager toute la série des événements passés (Ps. 76, 107, ^ I, B). Une collection d'états de conscience n'est j)as possible sans un principe collecteur.
C) Objections. — Les Relativistes font \ aloir contre la réfutation précédente ces deux arguments :
I. — L'esprit humain ne peut rien connaître de ce qui existe en soi, aucune cause, aucune substance, "car il n'a aucun moyen de connaissance approprié à un objet absolu comme les substances et les causes. En effet les sens et la conscience ne nous font connaître que des phénomènes relatifs les uns aux autres.
Réponse : 1° Il y a une connaissance expérimentale autre que celle des phénomènes : c'est la connaissance intuitive et immédiate que l'esprit a de sa proj)re existence en tant qu'il est le sujet auquel se rapportent tous les phénomènes. Quand l'esprit se saisit ainsi lui-même,
('-') s. Mill, La l'hilosophir de l,i.milion, ("li. xii, p. ■ii'.t, Cli. xi, p. JiO. TraUucl. Cazki.li:-, Paris, 1869.
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■il saisit quelque chose d'absolu, d'existant en soi, le principe même de la pensée. Toute erreur est impossible, car il y a identité entre le sujet •contiaissant et l'objet connu (Ps. 68).
2^ L'esprit atteint l'absolu non seulement par la conscience que nous -avons de nous-mêmes, mais encore par la connaissance de certaines vérités indépendantes des circonstances de temps, de lieux, de personnes : vg. les vérités arithmétiques, les principes premiers.
II. — L'esprit ne peut rien connaître absolument, c'est-à-dire rien •de rigoureusement conforme à la réalité. En efîet, les choses nous étant extérieures, nous ne pouvons les connaître que par l'intermédiaire des impressions qu'elles produisent sur nous ; nous n'en connaissons donc que les apparences. Or la conformité rigoureuse des apparences aux choses est impossible à concevoir, car l'esprit est de moitié dans les phénomènes qu'il perçoit, et sa nature s'y exprime autant que celle des choses.
Réponse : nous concédons que la connaissance sensible est relative. L'âme ne perçoit en effet les choses qu'au moyen des impressions qu'elle reçoit : les sensations ne sont que les signes et non les images de la réalité (Psych., 96). Mais, outre la connaissance sensible, il y a la connaissance rationnelle. La raison, en interprétant la signification des sensations, peut acquérir des choses une connaissance réelle et absolue, c'est-à-dire les connaître telles qu'elles sont en elles-mêmes.
Conclusion. — Nous rejetons donc le système de la relatwité absolue de la connaissance ; mais, nous admettons une certaine relativité relative. Nous rejetons le relativisme absolu, car nous avons prouvé que l'esprit peut connaître :
1» Quelque chose d'absolu : le moi, les vérités arithmétiques, les principes premiers.
2° Quelque chose absolument, la réalité telle qu'elle est, au moyen de la connaissance rationnelle.
Mais il faut reconnaître qu'il y a du relatif dans la connaissance humaine. En effet on peut dire d'abord d'une façon générale, après Aristote, que la connaissance, étant l'acte commun de l'objet connu et du sujet connaissant, sera toujours dépendante de nos facultés de connaître. Ainsi :
a) Lsl connaissance sensible est relative à nos sensations, comme 'On l'a expliqué ; elle ne naus montre pas les choses extérieures telles qu'elles sont en elles-mêmes, mais à travers nos sensations.
b) La connaissance rationnelle nous fait bien connaître la réalité telle qu'elle est ; mais elle est inadéquate ; on peut dire qu'elle est relative en ce sens que l'imperfection de nos idées est la conséquence nécessaire de la nature bornée de notre intelligence. Mais qui dit incomplète ne^dit pas inexacte. Nous ne connaissons pas adéquatement l'essence
intime des choses ; mais nous en connaissons quelque chose véritablement (^).
Notre connaissance, pour être inadéquate, n'en est pas moins réelle et objective. Ce qui en chacun de nous est relatif se rapporte aux sens et à l'imagination. De là vient que chaque homme a sa manière de sentir et d'imaginer. ^lais la raison est identique et universelle : les principes premiers sont les mêmes pour tous les hommes et les mêmes pour toutes les choses, bref, sont absolus (Ps. 163).