A. — CRITIQUE DE LA RAISON PURE
But de Kant : avec Hume, l'Idéalisme avait dégénéré en scepticisme : plus de cause ni de substance ; plus de loi, partant plus de science ; tout se réduit à de pures liaisons habituelles de phénomènes. Entre le Dogmatisme et le Scepticisme, Kant voulut fonder le Criticisme : mais ce n'est en réalité qu'une nouvelle forme de l'Idéalisme. Kant se propose de résoudre le problème de la possibilité de la Métaphysique : nos connaissances ont-elles une valeur objective ? Pour le savoir, il fait la critique de nos facultés intellectuelles et en examine la valeur dans son livre : Critique de la raison pure (^).
Dans cette Critique, il distingue entre les choses telles qu'elles apparaissent : ce sont les phénomènes, et les choses telles qu'elles sont, les choses en soi, inaccessibles à l'intelligence : ce sont les noumènes. Kant veut faire, en philosophie, une révolution analogue à celle de Copernic, en astronomie. Avant Copernic, on faisait tourner le soleil autour de la terre. Copernic fait tourner la terre autour du soleil (*). Avant Kant.
i^) Cf. Tome I, Chapitre préliminaire, p. xxiii-xxviii.
(-) Th. Depdouit.*, La Philosophie de Kanl d'après les trois Critiques. — Schœbel, Philosophie de la raison pvire. — T. Pesch, Kanl et la Science moderne. Le Kantisme et ses erreurs. — H. Goujon, Kant et Kantistes. — Th. Ruyssen, Kant. — E. Caird, The critical Philosophy of Kant. — A. P'ouillée, Le Moralisme de Kant et l' Immoralisme contemporain. — V. Delbos, La Philosophie pratique (le Kant. — Renouvier, Criitgue de fa Doctrine de Kanl. — C. Sentroul, L'Objet de la Métaphysique selon Kanl et selon Aristote.
— A. Farges, Kantisme et Subjectiinifme. — J. Medicus, Kants Philosophie der Geschichte.
— G. .SoRTAi.-i, Eludes philosophiques et sociales : IV. Qrigine et valeur de la connaissance théorique d'après Kant, p. 156-247. — P. Vallet, Kantisme et Positivisme.
(') D'apré.s Kant, la critique est dite transcendaiitale, quand « elle ne porte point sur les objets, mais sur notre manière de les connaître, en tant que celle-ci est possible a priori".
— Le Criticisme est aussi appelé Relativisme subjectif. Ce Relativisme viendrait non pas, comme dit le Posilivi«iie, des limites de la connaissance par rapport à ses objets, mais des nécessités qui dérivent de la constitution même de la connaissance, par conséquent du sujet.
{') Kaxt. Critique de la raison pure, Préface de la 2« édition, page 22 de la Traduct. Treme.savgi i:.« et Pacaud, Paris, 1909'.
on enseigne que la raison doit se conformer aux choses. Comme cette manière de voir, suivant lui, n'a mené à rien, il veut, dit-il, essayer de Thypotlièse contraire, qui consiste à admettre que c'est notre pensée qui régie les choses, car nous ne pouvons savoir ce qu'elles sont en elles-mêmes.
Kant distingue deux éléments dans la connaissance :
1^ La Matière : sensations et autres états de conscience, multiples, incohérents, épars. Cet élément est contingent et particulier.
2o La Forme : c'est l'élément nécessaire, universel, a priori. Nous ne pensons qu'en mettant un certain ordre dans cette multitude de sensations incohérentes, qu'en donnant une forme à cette matière, car penser, c'est unir. Or les facultés, qui mettent de l'unité dans les objets de nos connaissances, sont au nombre de trois : sensibilité ., entendement, raison. Il faut en examiner successivement la valeur. De là trois parties dans la Critique de la raison pure.
V^ Partie : Esthétique transcendantale : c'est la critique de la Sensibilité. La sensibilité comprend : 1^ le sens intime (conscience) ; 2*^ les sens externes. Elle nous fournit des notions intérieures sensibles et des notions extérieures : c'est la matière de la connaissance. Cette matière a pour formes : Vespace et le temps.
A) Espace : toutes les fois que nous éprouvons une sensation tactile ou visuelle, elle nous paraît étendue : elle est dans l'espace. Cette représentation spatiale est donc une condition a priori de nos sensations, la forme des sens externes.
B) Temps : de même tous les phénomènes de conscience nous paraissent se succéder les uns aux autres et constituer la série de l'avant et de l'après : ils sont dans le temps. La notion de temps est donc une condition a priori de nos phénomènes intérieurs, la forme du sens interne.
L'espace et le temps ne sont pas des concepts empiriques, dégagés par abstraction des perceptions sensibles, puisque ces perceptions sont impossibles sans eux : ce sont donc des éléments a priori, des intuitions [primitives, des formes subjectives, idéales. Mais ces intuitions ne sont pas constituées d'avance, ces formes ne sont pas des entités latentes et mortes : ce sont des actes vivants que l'esprit produit et qui lui servent à coordonner ses sensations.
Bref, la sensibilité est une sorte de raison intuitive, à la fois réceptive et active. Dans chaque intuition, il y a deux éléments : un élément a posteriori, venu du dehors, à savoir, les sensations qui constituent la matière ; un élément pur ou a priori que la sensibilité tire de son propre fonds, à savoir, Vespace et le temps, intuitions primitives, antérieures à toute expérience, qui constituent la fornif.
U^ Partie : Analjrtique transcendantale : c'est la théorie -critique de V Entendement ou faculté de juger. La sensibilité nous fournit
ses notions sensibles, intérieures et extérieures. Le rôle de l'entendement est d'unir les notions pour en composer des connaissances : il les ramène à des jugements. Ces jugements ne se font que suivant certaines lois, d'après lesquelles l'entendement unit un sujet à un attribut. Ces lois sont appelées Catégories, parce qu'elles servent à classer nos connaissances ; ce sont des concepts, des jormes a priori de l'activité de l'esprit quand il juge, comme l'espace et le temps sont des formes a priori de l'esprit quand il sent. Ces catégories sont au nombre de quatre, lesquelles se subdivisent en trois ; donc en tout douze catégories (Ps. 166).
i a) Vnité I. — Quantité < h) Pluralité l c) Totalité
( a) Réalité II. — Qualité l h) Négation ( c) Limitation
i a) Substance et Inhérence III. — Relation } h) Cause et Effet
( c) Action et Réaction
( a) Possibilité IV. — Modalité < b) Actualité ( c) Nécessité
Kant appelle les jugements, formés d'après ces catégories, des jugements synthétiques a priori : synthétiques, parce que le sujet ne contient pas l'attribut ; a priori, parce qu'ils ne dérivent pas de l'expérience : vg. 5-^-7=12. Tout ce qui arrive a une cause (Ps. 150). La fonction des catégories n'est pas de représenter les objets, mais d'imprimer aux intuitions sensibles, matière éparpillée de la connaissance, une forme (vg. causalité, substance, etc.) qui permet au moi de les unifier dans la « synthèse transcendantale de l'aperception ». Les catégories ont conséquemment une valeur objective, parce que leur application aux données sensibles rend celles-ci objet de pensée.
Nos jugements peuvent donc s'organiser d'après ces catégories, lois constitutives de notre esprit, que nous appliquons à tout ce que nous connaissons. Par conséquent, la Science est possible, puisqu'elle est un ensemble de connaissances coordonnées ; mais elle est tout entière relative aux phénomènes ; elle n'atteint pas les choses en soi.
nie Partie : Dialectique transcendantale : c'est la théorie critique de la Raison proprement dite. La raison unit les jugements entre eux en les rapportant à des idées supérieures. La connaissance ébauchée par la sensibilité, perfectionnée par l'entendement, s'achève par la raison pure. L'esprit est poussé par son organisation à concevoir
trois idées transcendantales : le Monde, I'Ame et Dieu, qui lui permettent d'unifier toutes ses représentations. Grâce à l'idée :
1° Du Monde, l'esprit unifie les jugements qui ont pour objet les représentations spatiales.
2° Du Moi, l'esprit unifie les jugements qui ont pourobjet les phénomènes de conscience, c'est-à-dire les représentations successives, temporelles.
3° De Dieu, l'esprit unifie la totalité de ses jugements.
Ces idées servent comme de centre de ralliement à la synthèse de nos jugements. Ce sont les lois ou formes a priori de la raison, les cadres idéaux dans lesquels toutes nos connaissances viennent s'unifier.
Objectivité de ces idées : mais à ces idées transcendantales est-ce (jue des existences réelles correspondent ? est-ce qu'à ces phénomènes (le connaissance subjective correspondent des êtres, des réalités en soi, en dehors de notre connaissance ? La Métaphysique dogmatique le soutient. Pour résoudre la question, Kant examine successivement ces trois idées :
lo Moi : nous avons l'idée du moi ; s'ensuit-il que l'àme existe ? (^.ette idée est une, simple, identique ; s'ensuit-il que Vàme soit un être un, simple, identique ? En le concluant, la Métaphysique fait un paralogisme, car de l'idée elle passe à l'être, c'est-à-dire de l'ordre logique à l'ordre ontologique, puisqu'elle donne à l'être les attributs de l'idée. La Métaphysique est donc impuissante à déterminer le noumène Ame.
2° Monde : cette question de la nature du monde donne lieu à des Antinomies, à des affirmations contradictoires qui peuvent également se soutenir :
l'"^ Antinomie : a) Thèse : le monde a un commencement dans le temps ; il est limité dans l'espace.
h) Antithèse : le monde est infini dans le temps et dans l'espace.
2^ Antinomie : a) Thèse : toute substance composée est composée de parties simples.
h) Antithèse : nulle substance composée n'est composée de parties simples.
3® Antinomie : a) Thèse : il doit exister dans le monde, outre les causes nécessaires, une causalité libre.
b) Antithèse : il n'existe dans le monde que des causes nécessaires.
4^ Antinomie : a) Thèse : il existe dans le monde un Être nécessaire.
b) Antithèse : il n'existe nulle part un Être nécessaire.
Le résultat de ce conflit de la raison avec elle-même est de prouver qu'elle ne peut démontrer les thèses sous peine de contradiction, car elle prouve aussi bien les antithèses. La Métaphysique est donc impuissante à déterminer le noumène Monde.
3° Dieu : Kant fait la critique des preuves de l'existence de Dieu ; il n'en trouve aucune convaincante. Il rejette notamment la preuve dite de saint Anselme, tirée de l'idée de l'être aussi parfait que possible, parce que, dit-il, elle renferme un paralogisme : elle passe de Vidée d'être à son existence réelle. La Métaphysique est donc impuissante à démontrer le noumène Dieu.
La critique de la raison théorique aboutit à cette conclusion que seule l'existence des phénomènes est certaine et que leur connaissance, réglée par les formes a priori et universelles de la pensée, suffit à constituer la science. La Métaphysique dogmatique n'est donc pas possible, ni légitime, puisqu'elle ne peut fournir la démonstration de l'existence de son triple objet, le monde, l'âme et Dieu.