‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 377 sur 604 · C. — CRITIQUE DU CRITICISME · texte numérisé non relu

C. — CRITIQUE DU CRITICISME

I. — On doit demander à Kant comment les sciences physiques et naturelles pourraient nous rendre maîtres de la nature, nous faire connaître ses lois, si la science était fondée sur des apparences subjectives et sur les seules lois de notre esprit. En fait, nous n'avons pas conscience de réduire nécessairement les phénomènes de la nature aux formes de la raison.

II. — Pourquoi la liberté, l'immortalité de l'âme, l'existence de Dieu, bannies par la raison théorique qui ne peut les démontrer, nous sont-elles présentées comme des postulats de la raison pratique, alors que la raison pratique et la théorique sont des fonctions diverses de la même raison ? (^) {Morale, 10, § III). C'est que Kant a compris les exigences de la moralité. Il a vu qu'il faut que la personne soit libre pour obéir au devoir, immortelle pour accomplir pleinement 'sa destinée, et que Dieu existe pour récompenser le mérite et punir le démérite. Mais, à la lumière de quel principe a-t-il vu la liaison nécessaire de ces trois vérités avec le devoir, sinon à la lumière du principe de raison suffisante ? Or ce principe relève de la raison théorique. Il y a donc au moins un principe auquel répond une réalité objective. Autrement, comment Kant pourrait-il se fonder sur lui pour affirmer l'objectivité des concepts moraux ? Il se voit donc contraint lui-même de rendre par un détour à l'esprit la connaissance objective que sa critique lui avait

' contestée.

III. — Nos principes, et en particulier le principe de caua^iité, ne sont pas seulement les lois de l'esprit en tant qu'il pense, mais en tant qu'il est, car, si ces principes sont les lois de nos représentations subjec-

.tives, nos représentations sont liées à la réalité de notre être. Ces principes sont donc des lois de Vétre, de la réalité, avant d'être des lois du connaître, de la pensée ; ils sont à la fois des lois ontologiques et des lois logiques. C'est parce que notre être est régi par ces lois que la pensée

( M •< Kant a fait deux hommes en lui : un qui croit nier nécessairement, pour la logique ; un autre qui veut alTirmcr lilirement, pour la morale... La raison théorique et la raison pratique contractent de leur séparation un vice égal. » (Renouvier, Essais de Criliquv générale : Z^-Essai, t. II, p. 217 sqq. 2° édit.)

peut les découvrir et les formuler : la pensée n'est que le reflet de l'être.

IV. — Les arguments apportés par Kant ne sont pas concluants :

a) Il n'a pas prouvé que les antinoinies pouvaient être également bien établies par la raison. »

b) Nous lui accordons que les preuves tirées de Vidée du moi ou de Vidée de l'Être sont contestées (Théol., 75). Mais nous n'avons pas recours à cet argument pour prouver l'existence du moi et l'existence de Dieu. Nous partons du réel pour aboutir au réel. En effet :

1° La conscience saisit non seulement les phénomènes psychologiques, mais en même temps Vétre qui les produit et les soutient (Ps.71, I).

2^ Pour démontrer l'existence de Dieu, nous prenons comme point d'appui ce fait : vg. Il existe des êtres contingents (Métaph. 67).

V. — Th. Desdouits a très liien démasqué le sophisme sur lequel repose la théorie kantienne de la connaissance : « Kant sépare partout ce qui devi'ait être simplement distingué, et ensuite il conclut à l'impossibilité de faire la synthèse des éléments que l'abstraction a seule pu séparer. Il se demande si le sujet pensant pense quelque chose de réel, €t comment l'on pourrait prouver la vérité de Vobjet pensé, comme si ces deux termes, la pensée et son objet, ne s'impliquaient pas mutuellement... Toujours par le même procédé d'abstraction, Kant considère le phénomène comme séparable du noumène, la perception comme séparable de la pensée, comme si l'on pouvait percevoir sans penser, et qu'une pensée pût exister sans constituer un degré quelconque de connaissance. Dans le sujet pensant lui-même, il regarde les modifications du moi comme distinctes du moi et pouvant exister sans le moi ; d'où il résulte que de la conscience de ma pensée je ne saurais conclure à mon existence... Enfin il va jusqu'à séparer tout ce qu'il y a de plus inséparable, à savoir V attribut et la substance, la perfection et Vêtre parfait ; il admet, à titre de simple idéal de la raison pure, cette perfection qui n'est ni réalisée ni réalisable ( ^). »

VI. — Aboutissement logique du Kantisme : l'Idéalisme subjectif : dans la faculté de connaître, Ivant a distingué trois facultés particulières, trois foîtnes de la raison : la sensibilité, qui est une sorte de raison . intuitive, V entendement, qui est la raison judicative et discursive, enfin la raison au sens strict.

La critique de la sensibilité et de l'entendement aboutit logiquement, en dernière analyse, à Vidéalisme subjectif, « quoi qu'en dise Kant, pour nous empêcher de le confondre avec Berkeley » (^).

( ') Tii. Desdouits, La Philosophie de Kant d'après les trois Critiques, pp. 337-338.

( *) .Sans doute Kant répète plusieurs fois qu'il admet l'existence des choses extérieures. .Mais c'est là un postulat que son système lui interdit de formuler. Kant dit en effet, d'une part, que les sensations sont déterminées par le monde sensible. Et, d'autre part, toujours

La sensibilité, en effet, ne voit les choses qu'à travers des lunettes ayant des verres de couleur (le temps et l'espace) ; elle ne les voit donc pas telles qu'elles sont en elles-mêmes, mais telles qu'elles lui apparaissent. Bref, ce que nous percevons, ce ne sont pas les choses, mais uniquement les phénomènes. La matière première du phénomène est fournie par le dehors, en ce sens que la sensation est déterminée par un objet extérieur, un je ne sais quoi, un inconnu, que Kant nomme la «hose en soi. Voilà seulement ce qui, dans le phénomène, est donné : le reste est l'œuvre de la sensibilité, puisque c'est elle qui fait le temps et l'espace, elle qui les applique aux sensations incohérentes, elle par conséquent qui transforme celles-ci en phénomènes. C'est donc la raison, en tant que faculté des intuitions sensibles, qui constitue le phénomène. Aussi Kant a-t-il pu dire, dans son système, que « le phénomène est un produit de la raison ». C'est ainsi que V Esthétique transcendantale a entrebâillé la porte à l'idéalisme. U Analytique va la lui ouvrir toute grande.

Non seulement c'est la raison, en sa qualité de faculté intuitive, qui règle les phénomènes ; c'est encore elle, comme faculté discursive, qui les coordonne en leur imposant les relations diverses de ses catégories ; elle par conséquent qui dicte ses lois au monde sensible : « C'est donc nous-mêmes qui introduisons l'ordre et la régularité dans les phénomènes que nous appelons Nature, et nous ne pourrions les trouver s'ils n'y avaient pas été mis originairement par nous ou par la nature de notre esprit (^). »

Les catégories ont donc une valeur objective, mais uniquement en ce sens que les phénomènes, étant unifiés par elles pour le sujet connaissant, deviennent par cette unification objets de pensée. Comme pour former ces objets notre entendement en emprunte la matière aux intuitions de la sensibilité ; comme, en outre, ces intuitions ne nous donnent pas les choses telles qu'elles sont, mais telles qu'elles nous apparaissent,

d'après lui, les choses en soi sont des objets transcendants, au sujet desquels la raison n'a le droit de rien alTirmer, ni de rien nier. Mais alors de quel droit affiryne-l-il que les choses «xtérieures sont des agents qui provoquent les sensations ? « L'objet tran.scendant de l'intuition (la chose en soi) n'est ni dans l'espace, ni dans le temps. L'espace et le temps ne renferment que les phénomènes, c'est-à-dire ce qui paraît, et la chose en soi est ce qui ne parall pas. Nous ne pouvons lui appliquer aucune des formes de l'entendement ; nous ne pouvons la concevoir, Kant le dit expressément (Critique de ia raison ptn-e, édition Rosunkra.n/, p. 234), ni comme grandeur, ni comme réalité, ni comme substance. Nous ne pouvons donc pas la concevoir non plus comme cause de nos impressions, bien que Kant, par une contradiction flagrante, la regarde comme telle. Mais si la cfiose ne peut être conçue, ni comme une grandeur, ni comme une cause, ni comme une réalité, elle ne petit pas Hre considérée comme quelque chose, elle n'est rien o\i plutôt elle n'existe que dans le sujet pensani coiniiie l'espace, le temps, les catégories, elle se confond, elle s'identifie avec le sujet qui la conçoit. » (A. WEUiiii, Histoire de la l'hilosophie européenne, § 63, p. 4r)'2-'ir)3).

( ') Kant, Critique de la raison pure : Analytique des concepts, Ch. ii, i" Sect., p. 16:;.

c'est-à-dire en fonction des exigences de notre sensibilité, il en résulte que notre connaissance, même intellectuelle, ne peut saisir la cJiose en soi. l'absolu, le noumène : elle reste donc enfermée dans le monde de Texpérience phénoménale sans pouvoir en sortir ; elle est tout entière relative aux conditions de notre nature d'êtres sensibles.

C'est pourquoi, emprisonnés dans le cercle étroit de nos intuitions sensibles et de nos concepts a priori, nous ne connaissons, en définitive, que des phénomènes, c'est-à-dire des rapports entre un objet extérieur, totalement inaccessible en lui-même, et notre moi pensant que nous ne connaissons pareillement que 'dans ses phénomènes. Le monde pour nous n'est donc pas le monde en soi,, mais c'est le rapport entre deux inconnues, que nous n'arriverons jamais à dégager.

Enfin la Dialectique transcendantale conclut que la raison proprement dite est également impuissante à prouver soit l'existence, soit la nonexistence de l'âme et de Dieu : par conséquent, si elle n'aboutit pas à l'athéisme et au matérialisme, elle ne conduit pas davantage au théisme ni à la spiritualité de l'àme (^). Son dernier mot, c'est le doute, la suspension du jugement dans le domaine suprasensible. La raison théorique étant incompétente en dehors de la sphère de l'expérience, la Métaphysique, comme science de l'absolu, est impossible. L'Idéalisme subjectif est donc bien l'aboutissement logique des trois parties de la Critique de la Raison pure : Estitctique, Anali/tique, Dialectique transcendantales.

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