III. — LE NÉO-CRITICISME
I. — Exposé : Renouvier a essayé d'enlever au Criticisme kantien ce qui à ses yeux le vicie : il répudie les noumènes pour s'en tenir au pur phénoménisme, et il donne à la science, que Kant présente sous les traits de la nécessité, un caractère de liberté.
A) Nous ne connaissons que des représentations, qu'il s'agisse du monde extérieur ou du moi. Les représentations étant seules données, seules elles sont des choses. Par conséquent, les choses en soi, les noumènes, n'existent pas. C'est le phénoménisme radical.
Hume admettait du moins la vérité idéale absolue du principe de
( ') Pour plus rie détails, Cf. G. Sortais, Origine et Valeur de la Connaissance théorique auprès Kant, dans Études philosophiques et sociales. Paris, 1907, p. 156-247.
( ') Cf. sur la philosophie de Cii.\rles RENorviER (1815-1903) : G. J.\nssens, Le AVo- Crilicisme de Ch. Renouvier. — G. Séailles, La Philosophie de Ch. Renouvier. — P. Vallet, Les Fondements de lu connaissance et de la croyanre. — L. Dauriac, Les Moments de la Philosophie de Ch. Renourier, dans le Bulletin de la Société française de Philosophie, février 1904, p. 2.3-46. — Fn. Pillon, La Philosophie de Ch. Renouvier, dans la Revue philosophique, 1906, T. I, p. 268-293.
(7) RELATIVISME : § III. — LE N KO-CRITICISiME 439
contradiction ; pour Renouvier, il n'a qu'une valeur purement pratique. « Le principe de contradiction se ramène, dit-il, à la ferme volonté de refuser son assentiment et le titre de vérité à toute proposition qui renferme des éléments contradictoires entre eux. »
B) Au point de vue théorique^ le Scepticisme et le Dogmatisme s'équivalent selon Renouvier, parce que les Sceptiques ont révoqué en doute tous les principes, sans que les Dogmatistes aient pu les réfuter d'une façon apodictique. Aucune vérité ne s'impose nécessairement à l'esprit, car « l'évidence soi-disant objective n'a jamais une énergie telle qu'on ne puisse, à force de le vouloir, lui résister victorieusement » (^). C'est pourquoi « la certitude n'est que la limite préconçue et préadoptée de la probabilité positive croissante ». Qui décidera donc entre le Dogmatisme et le Scepticisme ? {^) La pratique seule, car bon gré mal gré, il faut agir, et, pour agir, il faut opter. « C'est une affirmation morale qu'il nous faut . La raison pratique doit poser son propre fondement et celui de toute raison réelle, car la raison ne se scinde pas » {^). Si nous croyons à la valeur de nos facultés mentales, si nous adhérons à certaines propositions scientifiques et morales, c'est par un acte de volonté libre qui a éliminé le doute. « C'est à la liberté qu'il appartient de poser le fondement de la certitude (^). » Le libre arbitre devient ainsi le fondement de la morale et de la science.
n. - — Dilemme de Lequier : comme Fonsegrive a fait de ce point une étude spéciale, nous n'avons rien de mieux à faire que de lui en demander l'exposé et la critique.
A) Exposé. — « Lequier avait cru prouver cette incessante intervention du libre arbitre dans la science, par la recherche d'une première vérité qui lui paraissait aboutir à la position du dilemme suivant, que M. Renouvier a fait sien.
Puisqu'aucune proposition n'a pu trouver de preuve indiscutable, ne considérons plus la matière, mais la forme seule des propositions, leur forme psychologique, leur caractère de nécessité ou de liberté. Voici deux hommes : l'un affirme la liberté, l'autre affirme la nécessité ; ils ne peuvent avoir raison à la fois ; quel est celui qui a raison ? Examinons.
L'affirmation de la nécessité peut être : nécessaire ou libre ; de même : l'affirmation de la liberté peut être nécessaire ou libre.
L'affirmation nécessaire de la nécessité par l'un des deux adversaires
(M Cf. Dauiuac, Bulletin de la Société française de Philosophie, 1904, p. 31. ( ') Cf. Olt.k-Laprune, La Certitude morale, Ch. vi.
( ') Renouvieh, Estais de Critique générale : II" Essai, Traité de Psychologie rationnelle d'après les Principes du Criticisme, 2"= Éd., t. II, p. 322. ( *) Renouvier, Ibidem, p. 151.
lui fait croire que son adversaire affirme nécessairement la liberté. Dès lors il doit voir que sa propre affirmation contient une contradiction, car la nécessité qu'il affirme doit être aussi bien à ses yeux la cause qui fait que son adversaire affirme la liberté. S'il réfléchit, il doit abandonner son dogmatisme et tomber dans le scepticisme.
L'affirmation nécessaire de la liberté ne peut pas être admise, car elle aboutirait à la même contradiction, et de plus elle en enfermerait une seconde, à savoir qu'elle affirmerait à la fois la nécessité et la liberté.
L'affirmation libre de la nécessité est de même une contradiction évidente.
Reste enfin l'affirmation libre de la liberté. Il n'y a là aucune contradiction. De plus, la forme libre de l'affirmation nous permet de comprendre comment l'adversaire peut affirmer la nécessité : c'est par un acte de son libre arbitre qu'il produit cette contradiction. Il n'y a plus là rien qui puisse entraîner le scepticisme. Ainsi donc la liberté est le fondement de la science et de la morale, du savoir comme du devoir. « Nous faisons l'erreur et la vérité en nous. La formule de la science est : faire, non pas devenir, et en faisant se faire (^). «
B) Critique. — « La valeur de ce raisonnement est très discutable. En effet :
1° Lequier embrouille toute la question en donnant aux propositions un contenu matériel identique à la condition formelle de leur position ; il eût été plus clair de prendre pour exemple : Nécessairement fajftrme A. — Nécessairement f affirme non-A,\%c.
2° Les mots compléments directs nécessité et liberté sont ambigus, La nécessité, en effet, peut être universelle ou particulière, et de même la liberté. En réalité les partisans du libre arbitre n'ont jamais, sauf jM. Renouvier et quelques autres, réclamé pour le libre arbitre un universel domaine. Seuls, les partisans de la nécessité ont bien voulu dire que tous lés phénomènes du monde sont nécessaires. Il fallait donc, avant toute chose, pour qu'il y eût dilemme, c'est-à-dire un certain nombre limité d'alternatives, que Lequier définît les mots nécessité et liberté de manière à nous faire savoir si par eux il entendait les propositions contraires : Rien n'est libre, Tout est libre, ou les propositions contradictoires : Rien n'est libre. Quelque chose est libre. Ce n'est que si (^n prend les mots nécessité et liberté dans ce dernier sens qu'il peut y avoir véritablement dilemme, raisonnement disjonctif, parce qu'alors seulement une des deux allornatives est fausse si l'autre est vraie. ,et vraie si l'autre est fausse, sans milieu.
3" Enfin, Lequier n'examine pas toutes les alternatives possibles ;
(') Renouviek, Essais de critique générale : II" Essai, T. II, p. -422.
il omet en eiïet deux cas : a) celui où la nécessité serait affirmée nécessairement, tandis que la liberté serait affirmée librement ; — è) le cas où la nécessité serait affirmée librement et la liberté nécessairement. «
C) Reconstitution du dilemme. — « Si maintenant on établit le dilemme en la forme logique qu'il devrait avoir, on voit que quatre alternatives sont possibles :
1° Nécessairement A affirme que rien nest libre.
Nécessairement B affirme que quelque chose est libre.
Dans cette première hypothèse, qui. est celle du dogmatisme déterministe, le scepticisme est inévitable. En effet, d'une part, le dogmatisme donne la nécessité comme le signe de la vérité objective ; d'autre part, le déterminisme reconnaît que, tout étant nécessaire, les affirmations simultanées de A et de B ne peuvent être que nécessaires. Ces deux affirmations portent donc en elles le signe de la vérité objective ; mais elles sont contradictoires ; la vérité objective le serait donc. Par suite, on .«le peut plus avoir confiance dans l'esprit ; on doit donc être sceptique.
2° Librement A affirme que rien n'est libre. Librement A affirme que quelque chose est libre.
Dans ce cas, les deux alternatives s'excluent et se. valent; aucune des deux n'est fondée que sur des états subjectifs arbitraires et par suite capricieux. Aucun homme de bon sens ne peut s'y fier.
3° Nécessairement A affirme que rien n'est libre. Librement B affirme que quelque chose est libre.
Si cette hypothèse était vraie, il est clair que nous regarderions la nécessité comme prouvée et la croyance à la liberté comme bien peu solidement fondée. Mais en fait il n'en est pas ainsi, et la véritable alternative des choses se trouve dans l'alternative suivante, malgré le paradoxe apparent qu'elle contient à cause de l'exemple matériel défectueux choisi par Lequier.
40 Nécessairement A affirme que quelque chose est libre. Librement B affirme que rien n'est libre.
Nous dirons donc que la nécessité est la forme intellectuelle de la vérité, tandis que la liberté ne peut être que la forme de l'erreur. Nous faisons l'erreur, mais non la vérité en nous ( ^). »
ni. — Conclusion : le point de départ du Néo-Critiscime est faux. Le Dogmatisme et le Scepticisme n'ont pas théoriquement la même valeur, car le Scepticisme se contredit (3, § D, II), tandis queleDogmatisme reste cohérent et d'accord avec lui-même (10). — Le Phéno-
( ') Ci. FoNSEGRivE, Éléments de Philosophie, T. II, Métaphysique, VI' Leçon, p. 191 ■ 195. Cf. Annales de la Faculté de Bordeaux, 1883.
442 RELATIVISME : § IV. — l'idéalisme métaphysique (8)
ménisme de Renouvier se réfute comme celui de Hume et de S. Mill (5). — Il n'est pas vrai que tous les principes aient été révoqués en doute. Les Positivistes anglais, d'après lesquels les axiomes des sciences physiques seront peut-être démentis un jour par une expérience contraire, n'osent cependant pas affirmer qu'il arrivera un jour où 2 —-2 pourront faire 5. En définitive, prétendre avec Renouvier que la vérité et la science dépendent de la volonté, c'est revenir, par un détour, au Scepticisme, dont il a voulu se dégager.