‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 401 sur 604 · I. — Il faut rejeter la distinction réelle, car · texte numérisé non relu

I. — Il faut rejeter la distinction réelle, car

1° Cette opinion renferme une contradiction. Il est contradictoire^ en eiïet, de parler d'une essence réelle et d'une essence qui n'existe pas par elle-même ; car, si elle est réelle, comme on le concède, elle est hors du néant par sa propre réalité ; or si elle est hors du néant par sa propre réalité, c'est dire qu'elle existe par elle-même.

20 L'existence, supposée réellement distincte de l'essence, est une réalité ; elle a par conséquent une essence propre.

Ceci posé, de deux choses l'une : ou bien l'essence propre de l'existence existe par une autre existence réellement distincte, ou elle existe par elle-même.

Si elle existe par une autre existence, cette autre existence a aussi son essence propre, et ainsi à l'infini, ce qui répugne, de l'aveu même des adversaires.

Si elle existe par elle-même, il y a donc au moins une essence finie qui existe par elle-même. 11 faut en dire autant de toutes les essences finies, car si les arguments, apportés pour prouver la nécessité de la distinction réelle, ne valent pas pour l'essence de l'existence elle-même, ils ne valent pas davantage pour les autres essences.

IL — La distinction réelle étant rejetée, reste la distinction virtuelle ou distinction de raison inadéquate ayant un fondement dans la réalité.

(') Cette question controversée a été traitée à fond par le Père J. Piccirelli dans l'ouvrase : Disqui/iitio metaphysica, theologica, critica de distinctione aciuatam inter essentiam existenliamqtie creati entis intercedenle, ac prœcipue de mente Angelici Doctoris circa eamdem qusestionem, Naples et Paris, 1906. — Cf. D. Palmieui, Onlologia, C. m.

468 DISTINCTION ENTRE l'eSSENCE ET l'eXISTENCE (20)

Il y a d'abord entre l'essence réelle et l'existence une distinction de raison, parce que les concepts d'essence et d'existence sont différents. Le concept d'essence signifie ce par quoi une chose est ce qu'elle est, appartient à telle espèce. Le concept d'existence signifie ce par quoi une chose est hors du néant.

C'est ensuite une distinction inadéquate. La distinction est adéquate quand aucun des deux concepts ne renferme l'autre : vg. animal et végétal. Elle est inadéquate, quand l'un des concepts renferme l'autre : c'est le cas présentement, car si le concept d'essence ne renferme pas l'existence, le concept d'existence renferme l'essence.

Cette distinction a enfin un jondement dans la réalité, c'est-à-dire que la réahté fournit à l'esprit l'occasion de distinguer. Ici, le fondement consiste en ce que l'essence finie est contingente, c'est-à-dire n'existe pas nécessairement : de là vient que cette essence peut être conçue indépendamment de l'existence.

C) Remarques : I. — La distinction virtuelle suffit pour différencier Dieu et les créatures, parce que, en Dieu seul, le concept de l'existence est essentiel : Il ne peut pas ne pas exister; c'est l'Etre nécessaire. Dans les créatures, au contraire, le concept de l'existence est accidentel : elles peuvent exister ou n'exister pas : ce sont des êtres contingents. . .

Un thomiste éminent, Dominique Soto, a fait cette Judicieuse remarque : « Admettre ou nier la distinction réelle entre l'essence et l'existence n'a pas si grande importance, pourvu qu'on ne nie pas la différence entre nous et Dieu, à savoir, que l'existence est essentielle à Dieu, mais non aux créatures. De même, celui qui nierait la distinction réelle entr§ la session et le siégeant ne nierait pas une chose importante, pourvu qu'il n'admît pas que être assis est essentiel à l'homme. Les anciens y voyaient une distinction et peut-être avec raison {^). «

Les adversaires cependant objectent :

10 Si l'essence et l'existence sont une seule et même réalité, l'être de toute créature sera comme l'être de Dieu un esse irreceptum.

Réponse : l'existence de la créature n'est pas reçue dans un sujet qui la limite, à savoir l'essence, je le concède. Elle n'est pas reçue d'un autre, je le nie, parce que les créatures, étant l'œuvre de Dieu, reçoivent l'existence de Lui. Leur esse n'est donc pas irreceptum.

( M Sed id solum addiderim quod non est res tanti momenti liane dislinclionem [esse ab essentia], aut concodere, aut negare, dummodo non negetur dilïerentiani inler nos et Deum, quod esse sit de essentia Dci et non sit de essentia crcaturarum ; sicut qui negaverit sessionem distingui realiter a sedente, nihil magnum negabit, dummodo non concédât sessioncm esse de essentia hominis ; hanc enim anliqui appellabant distinctionem et forte docte. (D. SoTO, In nialecticam Aristolelis Commentarii, Lib. Prœdicameniorum, C. v. De Hubslantia, Quaîst. I, p. 46 verso, col. 1, vers le bas, Salamanque, 1554).

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2^ L'essence est à l'existence ce que la puissance est à l'acte. Or la puissance se distingue réellement de l'acte. Donc l'essence se distingue réellement de l'existence.

Réponse : dans l'ordre réel l'essence joue le rôle de puissance, je le nie. Dans l'ordre logique, l'essence peut être considérée comme jouant le rôle de puissance, c'est-à-dire comme limitant l'existence, je le concède. Mais, dans cette considération, il n'y a place que pour une distinction de raison.

II. — C'est un point obscur, très discuté, de savoir si S. Thomas tient pour la distinction réelle ou pour la virtuelle. On cite, en effet, des textes qui semblent favoriser les deux solutions. Ce qui explique cette incertitude des commentateurs dans l'interprétation des textes allégués, c'est que ces textes ne sont pas explicites (^), et que la distinction virtuelle est appelée quelquefois réelle. Elle l'est en effet, non pas strictement, mais au sens large, parce qu'elle procède de l'esprit déterminé par la chose : c'est la chose elle-même qui lui fournit matière à distinction. Voilà pourquoi certains interprètes de S. Thomas ont pu qualifier cette distinction de réelle, sans qu'on ait le droit d'en conclure que, d'après eux et d'après S. Thomas, l'essence et l'existence d'un être actuel difïèrent entre elles comme deux réalités distinctes.

( M Autrefois les Thomistes s'appuyaient sur ce texte trt^s explicite : ...A'ofa quod in ivtaluris esse essentix et esse aclualis exislenliœ dif'erunl realiter, ut duse diverses res [Opuf:culum de Prsedicamenlis, C. ii, circa nnem). Si ce texte était authentique, il trancherait la controverse. Mais on reconnaît aujourd'hui qu'il n'est pas de S. Thomas..

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