ARTICLE IL — L'ESPACE ET LE TEMPS 38. — NATURE DE L'ESPACE ET DU TEMPS
Les recherches sur la nature de l'espace et du temps ont abouti à un grand nombre de systèmes, dont nous allons examiner les principaux :
I. — Newton (^) et Clarke (^) : pour eux l'espace et le temps sont nécessaires, éternels, infinis. Ils les distinguent de la substance divine, mais ils en font des attributs divins. Dieu est partout et est toujours ; « il constitue l'espace et le temps ». L'espace est l'étendue infinie de Dieu ; le temps est sa durée infinie.
Critique : Leibniz a fort bien réfuté cette théorie ( ). Les attributs de Dieu ne se distinguent pas de l'essence divine ; chaque attribut que nous concevons en Dieu, c'est l'essence divine considérée sous un aspect spécial ; il est donc simple et immuable comme elle.
1° Or l'espace est divisible puisqu'on peut y assigner des parties ; en faire un attribut divin, c'est dire qu'il y a en Dieu multiplicité de parties, ce qui répugne à sa parfaite simplicité, excluant jusqu'à la possibilité même de toute division.
2o Le temps est aussi divisible et il implique une succession d'instants à trois positions : passé, présent, avenir ; faire du temps un attribut
(M Newton, Principes mathématiques, Scholium générale, à la fin.
( ') S. Clarke, Traité de l'existence et des attributs de Dieu, Ch. v. — Correspondance avec Leibniz (Cf. Œuvres philosophiques de Leibniz, Édit. Janet, T. I, p. 759, § 10.)
(') Correspondance avec Clarke (Cf. Œuvres de Leibniz, Édit. Janet, T. I, p. 779, § 50 : p. 751, § 10.)
502 KATIRE DE l'eSPACE ET DU TEMPS (38)
divin, c'est introduire dans l'essence de Dieu, avec la divisibilité, la siiccessio?i et le changement, ce qui répugne à sa simplicité et à son immutabilité.
II. — Descartes (^) : l'espace s'identifie avec l'étendue des corps, le temps avec la durée des événements ; ce sont des modes inséparables des choses. Supprimez les corps ou les événements, vous supprimez par là même l'espace et le temps.
Critique : la suppression des corps ou des événements n'entraînerait la suppression que de l'espace et du temps réels, mais non de l'espace et du temps absolus, qui sont, le premier, la possibilité indéfinie de l'extension en longueur, largeur et profondeur ; le second, la possibilité indéfinie de la succession dans le passé ou dans l'avenir.
III. — Gassendi (^) : l'espace et le temps sont des réalités indépendantes des êtres qui sont dans l'espace et le temps. Il les considère comme des êtres incréés, éternels, qui ne sont ni substance ni accident, mais quelque chose d'intermédiaire.
Critique : le temps et l'espace, ainsi entendus, sont inconcevables, à moins qu'ils ne soient Dieu lui-même, puisqu'ils sont incréés, indépendants, éternels. Mais alors on retombe dans les contradictions de la doctrine de Glarke. — Gassendi confond entre eux l'espace absolu et l'espace réel, le temps absolu et le temps réel, et il suppose gratuitement qu'il y a une réalité intermédiaire entre la substance et l'accident,
IV. — Kant (^) : ce sont les formes a priori de la sensibilité. Si nous nous représentons la coexistence des phénomènes extérieurs, c'est que la sensibilité externe leur impose la forme d'espace qui existe en elle, avant toute expérience, comme une loi constitutive de sa nature. — . De même, si nous nous représentons la succession de nos phénornènes intérieurs, c'est que la sensibilité interne leur impose la forme de temps, qui est également a priori et est inhérente à sa nature même. Aussi, comme ces idées d'espace et de temps sont en nous antérieurement à la connaissance des phénomènes, elles n'ont aucune valeur objective : ce sont des conditions subjectives de nos représentations (6).
Critique : a) Les idées d'espace et de temps ne sont pas des conditions a priori de l'expérience, car elles en résultent, comme nous l'expliquerons (39) ; elles ont donc par là même un fondement objectif.
b) Il est vrai, d'ailleurs, que notre esprit ne peut se représenter les ])hénomènes extérieurs que dans l'espace et les phénomènes intérieurs
(') Les Principes de la Philosophie, IP P., § 10 sqq.
( ') Synlngmn : Physica, Secl. I, L. II, C. i sriq. — Cf. G. Sortais, La Philosophie moderne depuis Bacon jnsf/u'à Leibniz, T. II, p. 97-100.
( ') Critique de la raison pure : Esthétique iranscendanlale. — Cf. Garmeb, Traité des Jacultés de Vâme, T. III, L. IX, Ch. v, S 6, 7, 8. — Ém. Boirac, L'Espace d'après Clarhet Kant, dans Revue philosophique, 1877, T. II, p. 185-188.
(88) NATURE DE l'eSPACE ET DU TEMPS 503
que dans le temps ; mais ces idées sont des types généraux que l'esprit a dégagés des étendues et des durées concrètes et qu'il leur applique ensuite, en toute occasion ; comme vg. les caractères de l'animalité, tirés de l'analyse des divers individus réels, sont toujours applicables à tel et tel animal.
Solution proposée : parmi les théories exposées jusqu'ici, les unes (Newton et Clarke — Descartes — et, en dernière analyse, Gassendi) soutiennent Vobjectwité absolue de l'espace ; les autres (Kant et aussi les Associationnistes) (^) ne voient dans l'espace et le temps que des conceptions toutes subjectives. Pour nous l'espace et le temps ne sont ni des substances ou modes réels, ni des formes a priori ; ce sont des relations ayant un jondetnent dans les choses. Cette théorie se tient à égale distance de l'objectivité absolue et de la pure subjectivité. On en trouve les données dans Leibniz. Elle nous semble admissible, pourvu qu'on l'interprète dans un sens réaliste {^).
L'espace est un rapport de coexistence, le temps un rapport de succession ; ils sont donc des ordres, des systèmes de relations. L'espace, c'est la relation qui résulte de la coexistence des corps : c'est l'ordre des phénomènes coexistants., en tant qu'ils sont situables les uns par rapport aux autres. Le temps c'est le rapport qui résulte de la succession des choses : c'est l'ordre des phénomènes successifs (^). Spatium fit ordo coexistentium phœnomenorum, ut tempus successivorum {*).
Temps et espaces réels : s'il s'agit de corps étendus ou de phénomènes successifs existants., leurs rapports de coexistence et de succession sont actuels ; alors l'espace et le temps sont réels, par conséquent contingents, finis, relatifs.
Temps et espace absolus ou idéaux : si l'on considère les corps et les phénomènes comme simplement possibles (^), leurs rapports également
(M S. MiLL, Examen de la philosophie de Hamillon, Ch. m, xi, xiii.
( *) Certains prétendent que Leibniz l'entend dans un sens idéalisle. Cf. A. Farges, L'Idée du continu dans l'espace et le temps, p. 206, Paris, 1895. — D. Nys, La Noiiond'espace, p. 121-125, Bruxelles, 1922. — Cl. Piat, Leibniz, Ch. V, § v, p. 218-220, Paris, 1915.
( ') « Pour moi j'ai marqué plus d'une fois que je tenais l'espace comme quelque chose de purement relatif, comme le temps ; pour un ordre des coexistences, comme le temps est un ordre des successions... L'espace n'est autre chose que cet ordre ou rapport, et n'est rien du tout sans les corps, que la possibilité d'en mettre... » (Leibniz, Réponse à la seconde réplique de M. Clarke, § 4-5, Édition Janet, T. I, p. 743).
(M Lettres de Leibniz au Père des Bosses, Lettre XX, Édit. Erdmann, p. 682, col. 2, § Explicationem.
( *) Lkibniz a nettement marqué ces deux aspects de la question : « Le temps et l'espace sont de la nature des vérités éternelles qui regardent également le possible et l'existant. » {Nouveaux essais sur l'entendement humain, L, II, Ch. xiv, § 26; et au Ch. xiii, S 17, il dit de l'espace : « C'est un rapport, un ordre non seulement entre les existants, mais 'encore entre les possibles comme s'ils existaient. Mais sa vérité et sa réalité est fondée en Dieu, comme toutes les vérités éternelles. » — Spatium absolutum aliquld imaginarium est et nihil reale ei inest quam distantia corporum {Lettre XXX au P. des Bosses. Ed. Erdmann, p. 740, col. I).
504 ORIGINE DES NOTIO>^S d'eSPACE ET DE TEMPS (39)
ne sont que possibles ; alors l'espace et le temps sont absolus ou idéaux : l'espace absolu, c'est la possibilité indéfinie de l'extension en longueur, largeur et profondeur ; — le temps absolu, c'est la possibilité indéfinie de la succession dans le passé ou dans l'avenir ; et, dans ce cas, ils ont pour caractères d'être homogènes, continus, nécessaires, indéfinis. Aussi, avant la création, comme il n'existait ni êtres étendus ni êtres successifs, il n'y avait ni espace ni temps réels, mais simplement la possibilité d'existence pour l'espace et le temps (^).
Bref, l'espace et le temps réels sont l'ordre des coexistences ou des fiuccessions actuelles ; — l'espace et le temps absolus sont l'ordre des coexistences ou des successions possibles (-).