ORIGINE DES NOTIONS D'ESPACE ET DE TEMPS
Cette théorie explique bien l'origine et les caractères de ces notions. Pour les former, le concours de l'expérience et de l'intelligence est nécessaire. Il faut les abstraire par analyse des représentations où elles sont impliquées et que nous fournit V expérience.
I. — Espace : la perception extérieure nous procure, par le moyen du tact et de la vue, les données expérimentales de phénomènes étendus, juxtaposés, coexistants. Faisant abstraction de la différence de ces phénomènes et ne retenant que leurs rapports de juxtaposition et de coexistence, l'intelligence se forme l'idée abstraite d'espace : la relation qui résulte de la coexistence actuelle des corps.
Au delà de cet espace 7-éel constitué par l'ensemble des corps existants, la raison conçoit la possibilité de créations nouvelles indéfinies et conséquemment la possibilité d'une extension sans fin. C'est l'espace absolu. Nous le concevons comme : a) homogène car toutes ses parties sont de même nature ; — b) nécessaire, car, par le fait même que nous concevons des corps possibles, nous ne pouvons pas ne pas les concevoir comme extérieurs les uns aux autres et coexistants ; — c) indéfini, car l'esprit n'a aucune raison de limiter le nombre des coexistences possibles.
( M L'espace •> est un être de raison, car on ne trouve nulle part, réalisée dans la nature, une triple diniension, qui soit une capacité pure, distincte et séparable des corps, immobile, pénétrante, nécessaire, éternelle, indéfinie ; cette collection d'attributs est évidemmeni de l'ordre idéal. Mais cet élément formel et subjectif, donné par l'intelligence, s'applique à un élément matériel et objectif, fourni par la nature même des choses. Cette triple dimension idéale, réceptacle universel, est cahiuée sur la triple dimension des corps que nous voyons emboîtés les uns dans les autres, de manière à se servir mutuellement de réceptacle : et cet espace possible a été découvert par l'intelliKence dans l'espace concret qui en est la réalisation sensible, puisque le po.ssibie est dans le réel, le type nécessaire dans la copie contingente (jui l'exprime à nos regards. » (A. Farges, L'idée de continu dans l'espace et le temps..., III- Partie, § II, p. 220, Paris. i900«.)
( ') « ...L'espace... ne serait qu'idéal, si les corps n'y existaient point. ■> {Leibniz A Uourguet, Hanovre, 2 juillet 1916), Œunes, Édit. Geriiaiidt, T. III, p. 505, § Mr. Clark).
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— On l'appelle quelquefois imaginaire, parce qu'il n'existe pas dans la réalité ; mais nous le concevons comme une étendue indéfinie.
II. — Temps : on peut envisager le temps à deux points de vue : le temps proprement dit, celui qui passe, qui est composé d'instants successifs ; — le temps qui dure, la durée, la permanence.
A) Temps proprement dit : la conscience nous fournit les données expérimentales, à savoir les émotions, pensées et volitions qui se produisent et se succèdent dans notre âme. Faisant abstraction de la différence de ces états et ne retenant que leur caractère successif et leurs rapports de position, l'intelligence a l'idée abstraite du temps qui passe : la relation qui résulte de la succession actuelle des phénomènes. Au delà de ce temps réel la raison conçoit la possibilité indéfinie de successions à trois positions : passé, présent, futur ; c'est le temps absolu.
B) Dm'ée : en ne considérant dans la vie psychologique que l'immobilité et la persistance de son principe, du moi, l'esprit forme le concept du temps qui dure, et qui relie entre elles les trois positions du temps qui passe.
Le temps représente donc deux idées distinctes : les situations successives du devenir ; — et la permanence du lien qui unit entre eux les moments du devenir.
Les notions de l'espace et du temps sont mixtes, puisqu'elles contiennent un élément expérimental (la coexistence des corps, la succession des phénomènes et la persistance du moi), et un élément rationnel (la raison perçoit les rapports de coexistence et de succession, la possibilité d'une coexistence, d'une succession et d'une persistance indéfinies.) Elles réclament donc pour leur formation le concours de la raison et de l'expérience Q-).
Remarques : I. — Il ne faut pas confondre entre elles les notions d''espace, d'étendue, de çide, de lieu, de distance.
1) Espace : a) absolu ou imaginaire : c'est la possibilité d'une extension réelle indéfinie.
b) réel ou physique : c'est la relation actuelle qui résulte de la coexistence des corps réels. C'est une relation réelle, puisqu'elle a pour fondement la juxtaposition actuelle de corps existants.
2) Étendue : c'est le fondement de l'espace ; l'espace y ajoute la notion de coexistence actuelle ou possible.
( ') Sur y Espace et le Temps : Aristote, Physique, L. III, IV. — Suarez, Dispulationes Metaphysicœ, L, LI. — Balmès, Philosophie fondamenUde, L. III, VII. — J. Kletitoen, La Philosophie scolaslique. Dissert. IV, Cli. iv. — D. Palmieri, Cosmologia, C. i, Art. II. III. — J.-M. GUYAU, La genèse de l'idée du temps. — II. Poincaré, La mesure du te^nps, dans Revue de Métaph. et de Morale, 1898, p. 113.— L. Tannery, /.a notion du temps, dans RvEUE philosophique, 1883, T. II, p. 592-595. — Ch. Dunan, Théorie psych(^ogiquc de l'espace. Essai sur les formes a priori de la sensibilité. — Lechalas, L'espace et le temps.
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3) Vide : absence de corps dans une portion déterminée de l'espace capable d'en recevoir.
4) Lieu : a) absolu ou intrinsèque : c'est une portion déterminée et immobile de l'espace absolu.
b) relatif ou extrinsèque : c'est la surface du corps ambiant. C'est ainsi que la surface intérieure du vase est le lieu de l'eau qu'il contient (^).
5) Distance : c'est la relation entre les limites d'un espace déterminé. Elle implique la négation de contiguïté dans l'espace.
II. — II faut distinguer les notions de temps et de mouvement.
1) Mouvement proprement dit : c'est le passage du mobile d'une partie de l'espace à une autre (^).
2) Temps proprement dit : c'est le nombre de successions de l'avant et de l'après dans le mouvement (^). C'est une durée successive, où l'on peut distinguer l'avant et l'après, le passé et le futur. Le présent, le nunc temporis^ c'est la limite entre le passé et le futur. Telle est la notion du temps intrinsèque à l'être dont l'existence est successive.
Le temps et le mouvement sont deux aspects différents de la même réalité. Quand nous avons l'idée du mouvement, nous concevons d'abord le passage du mobile d'un lieu à un autre ; quand nous formons l'idée de temps, ce qui vient immédiatement à l'esprit c'est le nombre des successions de l'avant et de l'après dans le mouvement.
Le temps extrinsèque c'est la durée constante et uniforme d'un mouvement choisi comme mesure des autres mouvements (*).
( ') Aristote (Physique, L. IV, C. iv, § 12, Édit. Didot, T. II, p. 290) : To TOU TTspts/ovTOç TTspaç àxtV/)rov TTpwTOV, tout' £(7Ttv ô TO'TTo;. Palmieri montre très bien pourquoi à/Civr,TOV (immobile) doit être retranché de la définition du lieu extrinsèque. Cf. Cosmologia, C. i. Th. VIII, p. 66, § Si vero corpus.
( -) La dénnition célèbre d'Aristote : Actus existenlis in potenlia, quatenus est taie. H Tou i5'uvaa£t ovtoç IvreXé/stot, v] rotouTOv, xiV/]at'; iaTi (Physique, L. III, C. i, § 6, Didot, T. II, p. 273) est très générale : elle convient ;\ toute espèce de changements et pas seulement au mouvement, qui est le changement local. (Cf. P.vlmieri, Cosmologia, Th. XI, p. 82 et seq.). — P. Duhem, Le mouvement absolu et le mowiement relatif, 16 articles dans la Revue de Philcsophie, de 1907 à 1909, Tomes XI à XIV.
(') C'est la définition d'Aristote : O /po'voç àptO;ji.o'ç l(7TixiV7i(jeio;xaTàTO TTpOTepovxai uTTEpov (Physique, L. IV, C. xi, § 12. Didot, T. II, p. 302. — Cf. Palmieri, Coswoiogia, Th. XII, p. 93 et seq.).
( *) Nous nous bornerons à mentionner le livre d'EmsTEiN : La Théorie de la Relatirnté restreinte et généralisée (Paris, 1921), où il soutient que l'espace et le temps sont des entités essentiellement relatives. Cette théorie, en effet, est encore contestée du point de vue scientinque. Beaucoup estiment en outre que la Philosophie n'y est pas intéres,séc. « ... Il est vain d'emprunter aux théories d'Einstein des armes contre la métaphysique du temps et de l'espace. Il ne s'agit pas des mêmes cho.ses. " C'est l'opinion de Lucien Fabhe, cité par D. Nys, qui ajoute : « Tel est notre avis.» (La Ao/ion d'espace,^ 146, p. 323). — Voir, dans un sens opposé, H. Heichendach, La signification philosophique de la théorie de la Relativité, dans Revue philosophique, 1922, T. II, p. 5-61. — Cf. Ed. Goblot, Einstein et la Métaphysique, Ibidem, p. 135-152. — Em. Richard-Foy, Le Temps et l'Espace du Sens communet les Théories d'Einstein, Ibidem, p. 153-200. — H. Bergson, Durée et Simultan^ité^^yropos de la Théorie d'Einstein, Paris, 1922 ; 1923».