LES CAUSES OCCASIONNELLES
A) Exposé : Malebranche (^), ne voyant aucun lien possible entre l'esprit, qu'à la suite de Descartes il fait consister dans la pensée, et la matière à laquelle il donne pour essence l'étendue, a recours à l'intervention divine pour résoudre la question de leur mode d'union. Dieu seul est doué d'activité, seul il est cause efficiente de tout ce qui arrive. Les créatures privées d'activité sont des causes occasionnelles^ c'est-à-dire les occasions de l'action divine (^). Voici comment il applique cette théorie à l'àme. A l'occasion des sentiments, pensées et volitions de l'âme. Dieu produit des mouvements dans le corps ; à l'occasion des mouvements du corps, Dieu produit des sentiments, pensées et volitions dans l'âme.
B) Critique : I. — Ce système contredit le sens commun et le témoignage de la conscience en supprimant, de fait, l'union qu'il s'agit d'expliquer. L'union entre le corps et l'âme est une union intime qui se manifeste à la conscience par l'influence réciproque de ces deux substances. Or dans l'hypothèse occasionnaliste, on pourrait placer le corps à Paris et l'âme au Rome, et il y aurait toujours union, puisque Dieu pourrait toujours, à l'occasion, d'un mouvement du corps, produire une pensée dans l'âme et réciproquement. Mais ne serait-ce pas là une union purement verbale, puisqu'il n'y aurait aucune influence du corps sur l'âme ni de l'âme sur le corps ? C'est donc détruire du même coup l'unité de l'homme.
IL — Ce système fait « intervenir Deus ex machina dans une chose naturelle et ordinaire, où, selon la raison, il ne doit concourir que de la manière qu'il concourt à toutes les autres choses naturelles (^) ».
IIL — Ce système enlève à l'homme la liberté et fait de Dieu l'auteur du mal. En effet, si Dieu seul agit effectivement dans tous les mouvements de l'âme et du corps et produit tout ce qui arrive, lui seul fait le mal comme le bien. La liberté est donc une chimère et la morale une illusion.
IV. — A quoi bon la disposition si harmonieuse et si compliquée
(') Malebranche, Recherche de la vérité, L. VI, II" P., Ch. m. Entretiens sur la Métaphysique, VII".
(') « Il n'y a qu'une vraie cause, parce qu'il n'y a qu'un vrai Dieu ; toutes les causes naturelles ne sont point de véritables causes, mais seulement des causes occasionnelles, qui déterminent l'auteur de la nature k agir de telle et telle manière en telle et telle renntre. » {Recherche de la vérité, Loco citato).
{') Leibniz, Second éclaircissement du Systèyne de la communication des substances ( uvres, Édit. Janet, T. I, p. 654.
(58) l'harmonie préétablie 547
de l'organisme humain, si c'est Dieu seul qui agit dans le corps ? A quoi servent les multiples pouvoirs de l'âme, dont nous avons conscience, si Dieu seul est l'auteur de nos actes ?