LE MOUVEMENT DE LA MATIÈRE
A) Exposé : cet argument est dû à Aristote ( ^) et a été développe par les Scolastiques.
Il y a du mouvement dans le monde matériel.
Or le mouvement suppose un premier moteur non mû. En .effet, le mouvement ne peut appartenir essentiellement à la matière, puisqu'elle est inerte de sa nature. Il lui vient donc d'un principe extérieur. Mais il ne peut lui venir d'une série infinie de causes secondes recevant l'une de l'autre le mouvement, car le processus in infinitum répugne. « Il faut bien enfin s'arrêter », comme dit Aristote, 'Avocyx/) ïa/zo^iOixi ( ^).
Donc le mouvement de la matière suppose un premier moteur (upôÎTov xivotjv) qui meut tout le reste, n'est mû par personne (xtvoûv àx[vr,Tov) et que nous appelons Dieu.
B) Objection : cette preuve a pour fondement que le mouvement n'a pas sa raison d'être dans la matière. Ce supposé a été contesté. Sans doute, dit-on, la matière n'est pas la cause du mouvement, en ce sens que, si elle existe d'abord sans mouvement, elle ne pourra ensuite se le communiquer. Mais le mouvement n'est-il pas essentiel à la matière ? Les savants répètent que la matière est inerte, cela signifie simplement que la matière est incapable de modifier par elle-même son mouvement ; cela ne signifie pas qu'elle puisse exister sans mouvement.
La question reste donc en suspens. Depuis Leibniz, nombre de philosophes et de savants enseignent le dynamisme : pour eux, la matière est quelque chose d'essentiellement actif et le mouvement n'est que la traduction sensible de cette activité. Par conséquent, il n'est pas évidemment impossible que le mouvement, sans avoir pour cause la matière, soit une de ses propriétés essentielles. Si donc la matière existe nécessairement, il s'ensuit que le mouvement est lui-même nécessaire et, partant, n'exige pas de cause extérieure qui le produise. Or l'argu-
(') AniSTOTE, P/iyâtc, L. VIII, C. v. Éd. Didot, T. II, p. 350. — S. Thomas, Summa theologica, I» P.».0. II, art. III, § Prima autem.
( •) AniSTOTE, Derniers Analytiques, L. I, C. xxii, § 16. Éd. Didot, T. I, p. 143.
ment cosmologique a démontré l'existence d'un être nécessaire et éternel, mais sans aboutir à prouver qu'il est en même temps et nécessairement parfait. Un être nécessaire et éternel peut donc être la matière en mouvement.
Réponse : si le mouvement est une propriété essentielle d'une matière nécessaire et éternelle, ce mouvement n'ayant pas de point de départ initial, puisqu'il est nécessaire et éternel comme la matière, sera figuré par une ligne infinie. Or il est impossible qu'un mobile parcoure une ligne infinie, car, à l'instant actuel, il aurait réalisé un nombre infini de mètres. Mais un nombre infini réalisé est une contradiction (67, B, I, b). Donc un mouvement nécessaire et éternel répugne.
Pour mieux faire ressortir cette impossibilité, supposons que le mobile refasse le même chemin, en sens inverse, en partant de son point actuel d'arrivée B. Cette supposition est légitime, parce que le sens dans lequel se fait le mouvement est chose indifférente dans l'espèce. Or il est manifeste que le mobile ne parcourra jamais toute la Hgne, puisque, par hypothèse, elle est infinie, sans point initial A. Donc aussi, en la parcourant dans l'autre sens, il n'a pu atteindre le point B, parce que la distance de A à B est nécessairement la même que celle de B à A. Cependant, de fait, le mobile est parvenu au point actuel B ; donc il n'est pas parti de l'infini ; il a parcouru une ligne finie ; donc il a commencé (^).
Ainsi donc le mouvement n'est pas éternel, la matière n'a pas toujours été en mouvement. D'où il résulte que cette matière, même en la supposant nécessaire et éternelle, ayant d'abord été immobile durant une éternité, n'a pu se donner le mouvement. Donc le mouvement a sa cause dans un être distinct de la matière, lequel en a pris l'initiative.
C'est l'argument qu'on nomme téléologique (tsao^j fin) ou physicothéologique. Il ressemble à l'argument cosmologique en ce que, comme lui, il considère le monde dans son ensemble ; mais il en diffère par la manière de le considérer : dans l'argument cosmologique on envisage l'existence des choses en général, tandis que, dans le téléologique, on envisage leur manière d'être.
Cette preuve est dite preuve des causes finales, non pas parce qu'elle s'appuie sur le principe de finalité : Tout a un but ; mais sur le fait de
(') On objectera peut-être que le mobile a disposé d'un temps infini pour parcourir cette distance infinie. — ■ La même difficulté revient pour le temps. Si le',temps n'a pas commencé, un nombre infini de jours, d'années, de siècles se serait écoulé jusqu'ici ; mais un nombre infini actuel répugne (67, B, I, h).
Vordre qui existe dans le monde. Le principe sur lequel elle repose, c'est le principe de raison ou de causalité. Il s'agit en effet de conclure d'un certain effet, qui est l'organisation de la nature, à une cause ou raison suffisante de cet effet, laquelle ne peut être qu'une volonté intelligente.
A) Exposé : cette preuve a été souvent invoquée : vg. par Socrate (Mémorables), Cicéron {De natura deoriim), Sénèque, {De Beneficiis), Fénelon {Traité de V existence de Dieu...), Bossuet {De la connaissance de Dieu...)
L'ordre est l'œuvre d'une cause intelligente.
Or le monde montre partout de l'ordre.
Donc le monde est l'œuvre d'une cause intelligente.
Preuve de la majeure : étant donné un système de moyens et de fins, la seule raison de cet effet est une cause intelligente. Dans un tel système, la fin, c'est-à-dire l'effet futur, détermine les moyens, c'està-dire les causes présentes. Il suppose donc une intelligence capable de prévision et de volonté (Psych., 184, 185).
Preuve de la mineure : l'ordre est l'adaptation systématique des moyens à une fin. Or cette adaptation parait dans les trois règnes de la nature. Dans le monde inorganique, la finalité est encore voilée, mais elle éclate dans le monde des vivants. Kant le constate en ces termes : « Le monde actuel nous offre un si vaste théâtre de variété, d'ordre, de finalité et de beauté que... toute langue est impuissante à traduire son impression devant tant et de si grandes merveilles... Nous voyons partout une chaîne d'effets et de causes, de fins et de moyens, une régularité dans l'apparition et la disparition des choses... » (^).
B) Objections : 1° L'ordre du monde s'explique par le hasard et les combinaisons fortuites des atomes. C'est l'objection de V Atomisme. — Cf. Réfutation (Psych., 185, II, C. — Infra, 86).
20 L'ordre du monde s'explique par les causes efficientes, sans qu'il 5oit nécessaire de recourir aux causes finales. — Cf. Réfutation {Psych., 185, II, C).
3° Qui prouve que cette intelligence ordonnatrice soit transcendante à l'univers ? N'est-elle pas immanente aux choses comme le soutiennent les Panthéistes ? — Cf. Réfutation (88, § B).
C) Critique et portée de cette preuve. — « Cet argument mérite toujours d'être nommé avec respect. C'est le plus ancien, le plus clair, le plus approprié à la commune raison... Ce serait donc non seulement nous priver d'une consolation, mais encore tenter l'impossible que de vouloir enlever quelque chose à l'autorité de cette preuve. »
( ') Kant, Critique de la raison pure .'Dialectique transcendantale, L. II, Ch. m, Sect. VI, Traduction Tremesayoues, p. 509.