L'EXISTENCE DU DEVOIR
Cette preuve a pour point de départ un fait d'expérience révélé par la conscience : l'existence du devoir. Elle repose sur le principe de raison suffisante : étant donnée l'existence du devoir, il s'agit d'en rendre compte.
A) Exposé : l'existence du devoir est un fait indéniable attesté :
1° Par la conscience individuelle^ qui se reconnaît obligée à observer la loi morale, s'approuve et se réjouit, quand elle y obéit, se condamne et s'attriste, quand elle y contrevient.
2» Par la conscience universelle., qui partout et toujours a admis une différence essentielle entre le bien et le mal, et a proclamé qu'il faut pratiquer l'un et éviter l'autre (Morale, 19).
Voilà le fait. Voici l'interprétation.
Où trouver le principe du devoir ? On a prouvé, en Morale (Livre I, Ch. m), qu'il ne faut le chercher ni, avec les moralistes du plaisir et de l'intérêt, dans les conséquences agréables ou utiles de nos actions ; — ni, avec les moralistes du sentiment, dans les penchants sympathiques de notre sensibilité ; — ni, avec les moralistes de l'autonomie, dans notre propre volonté. Reste qu'il faut le chercher en dehors et au-dessus de l'homme. La loi morale en effet se révèle à notre conscience comme un
(') P. Chabin. Cours de Philosophie : Théodicée, Ch. i, § 2. p. 416-417. Paris, 1896'.
impératif catégorique qui commande sans condition : Fais ce que dois, quelles que puissent être les conséquences de ton action. Elle a pour caractères d'être absolue, universelle, immuable (Morale, 20). Il n'y a pas de loi sans législateur, comme il n'y a pas d'effet sans cause. Or une telle loi ne peut avoir pour auteur qu'un être supérieur à l'homme, un être absolu et immuable comme elle. La seule raison possible d'une telle loi, c'est l'existence d'une Justice et d'une Sainteté parfaites, d'un Bien réel et vivant, qui s'impose avec une autorité souveraine à la nature humaine. -Cet Être juste, saint, bon, c'est Dieu.
B) Remarques : I. — La nécessité d'une sanction, qui établisse l'accord entre le bien et le bonheur, le mal et le malheur, fournit encore une excellente preuve de l'existence de Dieu. Nous l'avons déjà esquissée (Morale, 49, § F).
IL — Cette preuve et la précédente ont trouvé grâce devant la critique de Kant, mais à titre de croyances, comme des postulats de la raison pratique (6).
III. — On donne à ces deux preuves, tirées du devoir et de la sanction, le nom de preuves morales^ parce qu'elles se réfèrent à des faits de l'ordre moral. Mais, comme elles s'appuient, ainsi que les autres, sur le principe métaphysique de raison suffisante, elles sont, comme elles, des preuves métaphysiques.
SECTION II Preuve a priori.
A) Exposé : 1» Cet argument a été formulé la première fois par saint Anselme dans son Proslogiiim seii Fides quœrens intellectiim. Après avoir cité ces mots de la Sainte Écriture : Dixit insipiens in corde suo : non est Deus, saint Anselme prétend apporter de l'existence de Dieu une preuve capable de convaincre l'insensé lui-même. En voici le résumé : Dieu est par essence l'être tel qu'on ne peut en concevoir un plus grand ; donc il doit exister dans la réalité (m re). En effet, s'il n'existait que dans l'intelligence {in intellecta), s'il n'avait que cette existence idéale, on pourrait concevoir un être plus grand que lui, à savoir celui qui existerait non seulement dans l'intelligence, mais aussi dans la
réalité : ce qui implique contradiction. Donc Dieu existe et dans l'intelligence et dans la réalité {et in intellectu et in re) (^).
2° Descartes a repris l'argument et l'a présenté sous cette forme : J'ai l'idée d'un être qui renferme en soi toutes les perfections ; or l'existence est une perfection ; donc l'Être parfait existe. En effet, l'idée d'être parfait contenant nécessairement l'existence, il serait aussi contradictoire de concevoir Dieu non existant que de concevoir un triangle dont les trois angles ne seraient pas égaux à deux droits ( ^). Bref, l'idée d'être parfait implique l'existence, comme la définition du triangle implique l'égalité de la somme des trois angles à deux droits.
3° Leibniz accepte l'argument de saint Anselme, mais à la condition de le compléter en démontrant au préalable la possibilité de l'Être tout parfait. Entendons-le s'expliquer lui-même : « Les Scolastiques, sans excepter même leur Docteur angélique, ont méprisé cet argument et l'ont fait passer pour un paralogisme ; en quoi ils ont eu grand tort, et M. Descartes, qui avait étudié assez longtemps la philosophie scolastique au collège des Jésuites de La Flèche, a eu grande raison de le rétablir. Ce n'est pas un paralogisme, mais c'est une démonstration imparfaite, qui suppose quelque chose qu'il fallait encore prouver pour le rendre d'une évidence mathématique : c'est qu'on suppose tacitement que cette idée de l'Être tout grand ou tout parfait est possible et n'implique point de contradiction. Et c'est déjà quelque chose que par cette remarque on prouve que, supposé que Dieu soit possible, il existe, ce qui est le privilège de la seule divinité. On a droit de présumer la possibilité de tout être, et surtout celle de Dieu, jusqu'à ce que quelqu'un prouve le contraire. De sorte que cet argument métaphysique donne déjà une conclusion morale démonstrative qui porte que, suivant l'état présent de nos connaissances, il faut juger que Dieu existe et agir conformément à cela. Mais il serait pourtant à souhaiter que des habiles gens achevassent la démonstration dans la rigueur d'une évidence mathématique, et je crois d'avoir dit quelque chose ailleurs qui y pourra servir {^). »
Dans sa Lettre sur l'ouvrage du P. Lami : De la démonstration carté-
( ') '1 Coiivincitur... eliaiu insipiens esse vel in intellectu aliiiuid, quo nihil niajus cogitari potest... Et certe id, quo niajus cogilari nèquit, non potest esse in intellectu solo. Si enim vel in solo intellectu est, potest cogitari esse et in re ; quod majus est. Si ergo id, quo majus cogitari non potest, est in solo intellectu, idipsum, quo majus cogitari non potest, est quo majus cogitari potest. Scd certe hoc esse non potest.' Existit procul dubio aliquid, quo majus cogitari non valet, et in intellectu et in re » (Proslogium, C. ii. Cf. C m).
( ') DE.SCARTES, Discours de In Méthode, IV« Partie. Cf. Méditations, V.
( ') Nouveaux essais sur l'entendement humain, L. IV, C. x, § 7. Œuvres, Édit. Janet, T. I, p. 400-401. — S.ScHiFFi>ri,6minent pliilosophescolastique,ditaussique l'argumentde S. Anselme a une valeur probante, si l'on a démontré au préalable que l'idée d'être nécessaire ne renferme aucune contradiction. Cf. Disputationes metaphysicse, T. II, Part. III, Theologin nnluralis, Disput. I, Sect. I, n. 385, § II, III, p. 13-14, Turin, 1894.
sienne de Vexistence de Dieu, Leibniz formule ainsi le complément auquel il fait allusion dans les Nouveaux Essais : « ...Si l'être de soi est impossible, tous les êtres par autrui le sont aussi, puisqu'ils ne sont enfin que par l'être de soi ; ainsi rien ne saurait exister. Ce raisonnement nous conduit à une autre importante proposition modale, égale à la précédente [à savoir : si l'être nécessaire est possible, il existe] et qui, jointe avec elle, achève la démonstration. On la pourrait énoncer ainsi : si l'être nécessaire n'est point, il n'y a pas d'être possible. Il semble que cette démonstration n'avait point été portée si loin jusqu'ici (^). »
4°) L'argument de saint Anselme {^) a été encore adopté par d'autres penseurs : vg. Duns Scot (3), G. Vazquez (*), H. Fabri {^), Fénelon (®), Hegel C). De nos jours il a été défendu par le P. Ragey (^) et le P. Ad-loch (9).
B) Critique : cet argument fut attaqué, du vivant même de saint Anselme, par Gaunilon, moine de Marmoutiers, dans un ouvrage dont le titre, inspiré par le début du Proslogium, est assez piquant : Défense de V insensé (^°). Saint Thomas (^^) et, à sa suite, la plupart des Scolastiques ont rejeté la preuve ontologique. Kant {^^) l'a vigoureusement attaquée. Voici l'objection principale.
Pour réfuter cet argument, il ne suffit pas de le ramener à l'absurde et de dire avec Gaunilon qu'on prouverait, par le même raisonnement, l'existence des Iles fortunées, c'est-à-dire des îles les plus parfaites qu'on puisse concevoir. En effet. Descartes a prévu cette difficulté et il a nié la parité de ces sortes de rapprochements, car, dans tout le reste, l'existence est séparable de l'essence, tandis qu'il est un cas unique, celui de l'Être parfait, où l'essence implique l'existence : « ...De ce que je ne puis concevoir une montagne sans une vallée, il ne s'ensuit pas qu'il y ait au monde aucune montagne ni aucune vallée, mais que la montagne et la
(M Œwi'res de Leibniz, Édit. Janet, T. I, p. 480.
( *) DoMET DE VonoES, U Argument de S. Anselme, clans la Revue de Philosophie, 1901, T. I, p. 285 sqq.
(») Duns Scot, In Libr. I. Senlentiarum, Dist. II, Q. 2, n°= 31-32.
(*) G. Vazouez, In I parlem S. Thomse, Disp. XX, n» 13. Édit. Chossat, Paris, Vives, 1906, T. I, p. 143.
C) H. Fabri, Ad Patrem Ignatium Gaslonem Pardesium ej-usdem Societatis Epistolse très de sua Hypothesi philosophica, Ep. I, § VII, n"> 1, p. 20, Mayence, 1674.
(•) FÉNELON, Traité de l'existence el des attributs de Dieu, II» P., Ch. il, 3° preuve.
(') Hegel, Logik, V^ P., § LI, Traduction de A. Véra, T. I, p. 321, Paris, 1874*.
(*) Ragey, L'argument de S. Anselme, Paris-Lyon, 1893.
(') B. Adloch, PniLOSOPHiscHEè Jahrbuch, T. VIII, p. 52-69; 372-389. T. IX, p. 280-297. T. X, p. 261-274 : 394-416.
(•») Gaunilon, Liber pro insipienle, Patr. lat. T. CLVIII, col. 24 1-248. --S.Anselme lui répondit par son Liber apologelicus, P. L., Ibidem, col. 247-260.
( ") S. Thomas, cf. par exemple, Contra Gentiles, L. I, G. xi. — Summa iheologica, I' P. 0. II, A. 1, ad 2"m. — De Veritale, Qusest. X, A. 12.
( '*) Kant, Critique de la raison pure : Dialectique transcendantale, L. II, Ch. m, Sect. IV.
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vallée, soit qu'il y en ait, soit qu'il n'y en ait point, sont inséparables l'une de l'autre ; au lieu que de cela seul que je ne puis concevoir Dieu que comme existant, il s'ensuit que l'existence est inséparable de lui, et partant qu'il existe véritablement (^). »
Kant répond : l'existence est, dit-on, renfermée dans le concept même. Mais il y a là un sophisme, si l'on prend le terme existence dans le sens d'existence réelle, extérieure à nous. En eiïet l'attribut doit être de même nature que le sujet. Si le sujet est simplement conçu et non réel, l'attribut qu'en dégage l'analyse ne peut être lui aussi que conçu et non réel : l'un et l'autre n'ont d'existence que dans Vidée. Ce qui est vrai, ici, c'est que les deux termes : parfait et existant sqnt tellement liés qu'ils sont inséparables, mais en restant dans le même ordre : si le sujet parfait est dans mon esprit, l'attribut existant y sera nécessairement aussi ; si le sujet parfait est dans la réalité, l'attribut existant y sera nécessairement aussi. Mais il est impossible que le sujet soit dans l'esprit et que l'attribut soit dans la réalité. Bref, autrement dit, cet argument cache le sophisme qui consiste à passer de l'existence idéale à l'existence réelle, d'une idée à une chose.
Conclusion : quoique l'argument ontologique ait satisfait des penseurs éminents, il semble que cette critique est décisive. Mais, qu'en dire, si on le complète, comme fait Leibniz, en montrant la possibilité de l'être parfait ? Leibniz procède ainsi : L'être dont l'essence implique l'existence, existe, s'il est possible ; or Dieu est l'être dont l'essence iniplique l'existence ; donc Dieu existe, s'il est possible. — Leibniz prouve ensuite la possibilité de l'Être nécessaire : si Dieu n'existe pas, rien n'est possible ; mais beaucoup de choses sont possibles, puisqu'elles existent ; donc Dieu existe. L'argument ainsi complété mène bien à l'existence réelle, mais il devient a posteriori, car ce complément est un retour à la preuve cosmologique. Donc, finalement, il n'y a pas de preuve a priori de l'existence de Dieu (^).