L'ÊTRE NÉCESSAIRE EST PARFAIT
L'argument cosmologique prouve l'existence d'un Être nécessaire et éternel, mais sans déterminer explicitement quelle en est la nature. L'argument par le mouvement prouve l'existence d'un premier moteur éternel et distinct de la matière, mais sans en déterminer non plus l'essence. L'argument des causes finales prouve l'existence d'une intel-
( ') Descartes, Méditations métaphysiques, V.
( ') C. DE Beaupuy, L'Argument de S. Anselme est a posteriori, dans Revue de Philosophie, 1908, T. I, p. 120-133.
(76) l'être nécessaire est parfait 573
ligence supérieure, ordonnatrice du monde, mais sans déterminer si elle est ou n'est pas infinie, unique, créatrice et distincte de l'univers. Il faut voir maintenant s'il est possible de lever cette indétermination qui plane sur les arguments fournis par la contingence, le mouvement et les causes finales, c'est-à-dire s'il est possible de démontrer, en les rapprochant et les complétant, que l'Être nécessaire est nécessairement parfait. Procédons par degrés.
I. ■ — Cette intelligence ordonnatrice, dont la preuve téléologique a démontré la réalité, est-elle douée du pouvoir moteur ? son existence est-elle nécessaire ?
A) — Par le fait, même qu'elle est ordonnatrice, cette cause doit être capable de mouvoir les êtres à son gré, sinon elle n'aurait pu les disposer d'une manière plutôt que d'une autre ; partant elle eût été incapable d'y mettre de l'ordre.
B) — Cette intelligence ordonnatrice et motrice est en même temps nécessaire et éternelle. En effet, ou elle n'a pas en elle-même sa raison suffisante, ou elle l'a en elle-même (autrement dit : ou elle reçoit d'un autre l'existence et ses qualités, ou elle ne les reçoit pas). Si elle n'a pas en elle-même sa raison suffisante, elle est produite par une cause possédant, d'une manière formelle ou éminente, tout ce qu'elle contient ellemême, parce que l'effet tenant sa réalité de sa cause ne peut lui être supérieur. La même question se pose au sujet de cette cause et ainsi de suite jusqu'à ce qu'on arrive enfin à une cause première, nécessaire, éternelle, puisque nous avons vu qu'une série indéfinie de causes secondes, contingentes est contradictoire. Donc il existe un Être nécessaire, éternel, doué d'intelligence et de puissance motrice.
II. — Avançons. Cet Être nécessaire, éternel, intelligent, moteur, est parfait. Donnons quelques preuves :
A) — Cet Être étant nécessaire n'a pas commencé. Ceci posé, de deux choses l'une : ou bien il est sujet au changement, ou bien il est soustrait au changement. S'il est sujet au changement, il a subi la loi du temps : il faut donc qu'il ait duré un temps infini, ce qui implique contradiction. Ou bien il est soustrait au changement, alors on ne peut lui appliquer la loi du temps, c'est-à-dire la succession et la mobilité : il est donc immuable. Or l'immutabilité implique la perfection. Supposons en effet que l'intelligence ordonnatrice soit imparfaite. Au lieu de tout embrasser dans un acte intuitif pur, elle sera condamnée, comme notre intelligence, à des combinaisons et mouvements discursifs. Du même coup la voilà soumise à la loi du changement et de la succession ; elle tombe dans le temps, elle n'est donc plus l'être nécessaire dont nous avons prouvé l'existence.
B) — L'Être nécessaire est celui dont l'essence implique l'existence, puisqu'il est a se, de soi et par soi. Or si tel degré fini de perfection impli-