‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 477 sur 604 · DES ATTRIBUTS DIVINS EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

DES ATTRIBUTS DIVINS EN GÉNÉRAL

comme seule valable et exclusive, en rejetant les procédés de démonstration rationnelle qu'ils accusent d'être impuissants à porter la conviction et qu'ils taxent faussement de méthode purement exirinséciste. Car ils oublient que les tenants de la méthode objective et extrinsèque enseignent que l'âme fait siennes les vérités auxquelles elle adhère par cette voie et que ces vérités conviennent merveilleusement à ses tendances et à ses besoins. De part et d'autre, on exige le concours de toute l'âme, intelligence et volonté ; il n'y a donc ni extrinsécistes, ni immanentistes tout court. Mais les uns, tout en requérant l'appoint de dispositions morales, donnent le primat à la raison et à ses principes qui suffisent à fonder la preuve de l'existence de Dieu. Les autres, tout en reconnaissant la nécessité de la collaboration de l'intelligence, nient que les démonstrations rationnelles soient en elles-mêmes suffisantes : aussi accordent-ils le primat à la volonté, à l'action, aux dispositions morales (^).

ARTICLE IL — NATURE ET ATTRIBUTS DE DIEU 78. — DES ATTRIBUTS DIVINS EN GÉNÉRAL

A) Position de la question : nous savons qu'il y a un Dieu, mais pouvons-nous connaître sa nature ? Spencer et son École dite agnostique déclarent Dieu inconnaissable et prétendent qu'on n'en peut rien savoir. Sans doute la nature divine est incompréhensible à toute intelligence finie, par cela seule qu'elle est infinie. Mais elle n'est pas inconnaissable, car entre comprendre Dieu et le connaître, c'est-à-dire savoir quelque chose de sa nature, il y a une immense différence.

Cette question : quelle est la nature de Dieu ? est déjà en partie résolue, car les preuves de l'existence de Dieu. ont abouti à l'affirmation d'un Etre nécessaire, éternel, infiniment parfait.

Il ne s'agit donc plus que de dégager les résultats contenus dans les notions précédentes, pour déterminer les attributs divins {^).

On entend par attribut toute qualité essentielle d'un être.

(') Cf. G. MiciiELET, Dieu et l' A gnolicisme contemporain, Paris, 1913'. — J. de Ton- QUÉDEC, Immanence. Essai critique sur la doctrine de M. Maurice Dlondel, Paris, 1913.

( ') FÉNELON, Traité de l'existence et des attributs de Dieu. Lettres sur divers sujets de métaphysique et de religion. — L. Lessius, De Perfectionibus moribusque divinis. — D. Pal- MiERi, Institutiones philosophiez, T. III, Theologia, C. ii sqq. — S. Thomas, Summa theol., I» P., Q. XIII-XVI. — BossuET, De la connaissance..., Ch. iv. Élévations..., I" Semaine. — E. Caro, L'idée de Dieu. — A. Farges, L'idée de Dieu d'après la raison et la science. — A. DE Margerie, Théodicée, T. I, Ch. ix, x, xi. — Hugonin, Les Attributs de Dieu, flans les A^fNALES DE Philos. Chrét., Fév. et Mars 1S95. — J. Kleutgen, La Philosophie scolaslique. Dissert. IX. — M. d'Hulst, Mélanges philosophiques : Les procédés logiques DE LA Théodicée, p. 47-69.

B) Distinction : on distingue en Dieu deux sortes d'attributs :

I. — ■ Métaphysiques : ce sont les perfections de Dieu considéré en lui-même, indépendamment de toute relation avec le monde.

II. — • Moraux : ce sont les perfections de Dieu considéré dans ses rapports avec le monde.

Les attributs métaphysiques constituent pour ainsi dire la substance de Dieu ; les attributs moraux, sa personnalité.

C) Portée de cette distinction : Dieu étant absolument simple, ses attributs et ses actes s'identifient complètement avec son essence et ne forment avec elle qu'une seule et même perfection infinie, qui n'admet aucune composition ou distinction réelle.

Dieu est acte pur, comme dit Aristote ; il est donc tout ce qu'il a ; par conséquent, pour parler rigoureusement, il faut dire, non pas que Dieu a des attributs, comme l'intelligence, mais qu'il est l'intelligence infinie.

C'est pourquoi la distinctionj qu'on établit entre les divers attributs de Dieu et son essence, n'est pas une distinction réelle, mais de raison.

Elle repose d'une part sur l'infinité de Dieu, dont la simplicité absolue équivaut à toutes les perfections concevables ; elle est fondée, d'autre part, sur l'infirmité de notre intelligence qui, incapable de saisir d'un seul regard toutes les richesses de la nature divine, est contrainte de la considérer successivement sous divers aspects que l'on nomme attributs.

Bref, cette distinction, nécessitée par la faiblesse de notre esprit, est un moyen artificiel pour étudier avec ordre et clarté la nature divine, moyen analogue au procédé que nous avons dû employer aussi pour "tudier l'àme (Psych., 9).

Tous ces attributs se déduisent a priori de l'idée d'infiniment parfait, comme de la définition du triangle on tire par déduction ses propriétés essentielles. Ils appartiennent à Dieu en tant qu'Être absolu et sont les différents aspects de l'idée d'infini.

I. — Unicité : Dieu est non seulement un, mais unique. En effet, deux êtres infiniment parfaits : — ou bien auraient même essence sous tout rapport, et alors, étant absolument semblables, ils se confondraient, car en vertu du principe d'identité des indiscernables, comme l'appelle Leibniz, deux êtres qu'on ne peut aucunement distinguer l'un de l'autre ne font qu'un, c'est-à-dire que la supposition de cette dualité répugne ; il faut donc conclure qu'un seul des deux existe ; — ou bien auraient deux essences différentes, et alors aucun des deux ne serait vraiment

infini, car il leur manquerait la perfection qui les distingue l'un de l'autre.

II. — Simplicité : cet attribut exclut de Dieu toute composition. Dieu étant composé, — ou les parties qui le composent seraient infinies, ce qui répugne, puisqu'il ne peut y avoir plusieurs infinis ; — ou bien chaque partie serait finie, et alors l'infini résulterait de l'addition du fini au fini, ce qui répugne encore, car par là on n'obtient que l'indéfini (PsYCH., 187, § A).

III. — Immutabilité : changer, c'est perdre ou acquérir quelque chose; or l'Être infini, possédant toutes les perfections, n'en peutacquérir aucune. Il n'en peut non plus perdre aucune, car il cesserait d'être infini.

IV. — Éternité : dire de Dieu qu'il est éternel, c'est dire d'abord qu'il n'a jamais commencé et ne cessera jamais d'être ; ensuite qu'il est au-dessus et en dehors du temps. En effet :

1° Commencer et finir sont deux imperfections; il faut donc éliminer de Dieu tout commencement et toute fin.

2° Le temps, prolongé indéfiniment dans le passé et dans l'avenir,. se réduit à une durée changeante et imparfaite. Or Dieu est infini et immuable ; il faut donc exclure de lui toute durée qui implique changement et imperfection comme le temps ; il est donc au-dessus du temps, il est éternel.

Les êtres finis deviennent, c'est-à-dire réalisent leur vie par moments successifs, en passant d'un état à un autre. Dieu est et il est toujours et simultanément tout ce qu'il est. C'est pourquoi Boëce définit avec raison l'éternité : Interminahilis vitae iota simul et perfecta possessio (^). C'est en effet le changement qui permet de marquer dans un être différents moments, car le changement implique le devenir, le passage de Vavant à Vaprès.

V. — Immensité : l'immensité est cette perfection en vertu de laquelle Dieu, être infini et absolument simple, est partout tout entier, sans être contenu dans l'espace.

Chaque corps occupe un lieu, c'est-à-dire une portion de l'espace, déterminée par ses surfaces. L'espace est le rapport de situation qui résulte de la coexistence de plusieurs corps : il est réel ou imaginaire selon que les corps existent ou sont simplement possibles (38, § A, V). L'espace réel est limité et divisible ; l'espace imaginaire ou idéal, qu'on nomme aussi absolu, n'est que la possibilité indéfinie de l'extension eu longueur, largeur et profondeur.

Ces définitions rappelées, il est manifeste :

a) Que l'on doit rejeter l'opinion de Clarke, pour lequel l'immensité, qu'il considère comme une étendue sans bornes, est un attribut de

( ') Boëce, De Consolalione Philosophise, L. V, Prosa 6.

l'essence divine. Car, dans ce cas, Dieu ne serait ni un, ni simple, puisque J'espace est divisible (38, § A, I).

b) Que Dieu ne peut être contenu dans l'espace. Car l'espace est limité et divisible, tandis que Dieu est infini et simple. De même que Dieu est en dehors et au-dessus du temps, il est en dehors et au-dessus de l'espace. Fénelon l'explique admirablement : « Comme il ne peut y avoir en Dieu ni passé ni futur, il ne peut y avoir aussi en lui au delà ni au deçà. Comme la permanence absolue exclut toute mesure de succession, l'immensité n'exclut pas moins toute mesure d'étendue. Il n'a point été, il ne sera point, mais il est. Tout de même, à proprement parler, il n'est point ici, il n'est point là, il n'est point au delà d'une telle borne ; mais il est absolument. Toutes ces expressions, qui le rapportent à quelque terme, qui le fixent à un certain lieu, sont impropres et indécentes ( ^). »

c) Que Dieu est présent partout, tout entier, non seulement par son opération (en tant que sa science, sa puissance, sa bonté s'étendent à tout), mais encore par son être, puisqu'en Dieu, absolument simple, l'opération et l'être sont inséparables, étant une seule et même réalité. Mais il faut épurer ce concept de V omniprésence et le dépouiller de toute image sensible que suggèrent communément les mots : étendue, espace, lieu. « Il est manifeste », comme dit encore Fénelon, « que Dieu, à proprement parler, n'est en aucun lieu, quoiqu'il agisse sur tous les lieux, car il ne peut avoir aucun rapport local par sa substance avec aucun corps. » Ces expressions et autres analogues ont en effet le tort d'éVoquer l'image de quelque chose d'étendu et de limité, comme si l'on se représentait l'univers rempli de Dieu et le contenant, lorsqu'on dit : Dieu est présent dans tout l'univers. Pour penser correctement, il faut au contraire se représenter Dieu comme coexistant à chaque partie de l'univers et le contenant tout entier, sans être aucunement borné par lui, parce que l'immensité divine coexisterait à tous les univers possibles, s'ils étaient créés et les dépasserait toujours par sa réalité infinie. Dieu est immense, c'est-à-dire sans mesure.

d) Nous sommes là en présence d'une vérité dont la nécessité s'impose, mais qui reste mystérieuse. Cependant nous trouvons en nous un reflet de ce mystère, qui jette sur lui quelque lumière. Notre âme étant essentiellement simple n'est pas, comme le corps, contenue dans un lieu ; mais, à cause de son indivisibilité, elle est présente tout entière à tout le corps et à chacune de ses parties : Tota in toto et tota in quolibet parte, selon l'adage scolastique. Ce n'est là qu'une lointaine image de l'immensité divine, car la présence de l'àme est limitée à son propre corps, tandis que la vertu de la présence divine est illimitée.

(M FÉNELON, Traité de l'exislence et des attributs de Dieu, 11= P., Ch. v, Art. 4.

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