‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 498 sur 604 · B. — RÉFUTATION DU PANTHÉISME · texte numérisé non relu

B. — RÉFUTATION DU PANTHÉISME

La Métaphysique, la Psychologie et la Morale nous fourniront tour à tour des arguments contre le Panthéisme.

1. — Argument métaphysique : 1» Donnons d'abord un argument contre le Panthéisme en général, sans distinction d'espèces. — Le Panthéisme détruit le principe de contradiction qui nous dit qu'une même cbosc ne peut pas être et n'être pas à la fois sous le même rapport. En effet, le Panthéisme fait de Dieu, de l'homme et du monde une seule substance. Or cette substance universelle serait à la fois finie et infinie, parfaite et imparfaite, relative et absolue. L'infini, s'il existait dans cette hypothèse, ne serait qu'un amalgame informe de l'étendue et de la pensée, de l'esprit et du corps. Mais l'étendue et la pensée, l'esprit et le corps ont des caractères opposés et irréductibles (49 et 50).

2» Contre Spinoza : son système répugne intrinsèquement, parce qu'il fait sortir le fini de l'infini.

Spinoza admet l'existence d'une substance absolument infinie, ayant des attributs infinis, dont les modes eux-mêmes sont infinis. Bien plus, il ajoute : Tout ce qui découle d'un attribut infini de Dieu doit être infini. Tout ce qui découle d'un mode infini d'un attribut infini doit être luimême infini (^). Fort bien ; mais ceci posé, comment Spinoza, qui procède uniquement par déduction, pourra-t-il en tirer le fini ? — Quelques pages plus loin {^), le philosophe panthéiste nous parle bien d'ol)jets finis ; mais c'est une simple affirmation dont il avait absolument besoin. Nulle part, et pour cause, il n'a, comme il aurait dû le faire, essayé de déduire le fini de l'infini. Ne pouvant s'en passer, il l'a introduit, illogiquement, par une simple affirmation.

(M J. WiLM, Diclionnaire des Sciences philosophiques : Hegel, p. 690, col. 1-2. {-) Spinoza, Éthique, 1" P., Propositions XXI, XXII, XXIII. (') Spinoza, Éthique, I" P., Propos. XXVIII.

Pour atténuer l'incorrection de ce procédé, Spinoza a cherché, après avoir mentionné l'existence du fini, à le rattacher à l'infini, mais sans y parvenir. Tout effet fini, dit-il, exige une cause finie ; celle-ci, qui est également un effet fini, exige à son tour une cause finie, et ainsi de suite sans terme. Mais cette série illimitée de causes finies ne peut rattacher le fini à l'infini, parce que cette série, si loin qu'on la prolonge, ne renfermera jamais que des causes finies, en vertu même du principe mis en avant par Spinoza. L'abîme qui sépare le fini de l'infini reste toujours à combler. Car, d'un côté, nous avons cette collection d'êtres finis, et, de l'autre, l'infini : où est le point de jonction ? Spinoza n'a pu le trouver. Il a beau dire qu'il n'y a qu'une chose : il n'a pas réussi à le prouver, n'ayant pu ni déduire le fini de l'infini, ni, après coup, relier le fini à l'infini. Ce que l'on découvre, au fond du Panthéisme, ce n'est pas le monisme, mais le dualisme.

30 Contre Hegel : la prétention de Hegel est toute contraire. Sun point de départ est l'être absolument indéterminé, d'où, par une suite de transformations, il veut tirer l'être absolument déterminé.

Acceptons, pour un moment, la thèse et V antithèse que Hegel met à la base de tout son système, à savoir : l'être absolument indéterminé ; — cet être n'est pas. De là il a prétendu déduire la synthèse : le devenir. Paul Janet a très bien montré que cette déduction n'a rien de nécessaire : « Eh bien ! j'applique mon esprit à la notion d'être pur, indéterminé. Jusqu'ici rien qui ressemble au devenir. Mais je poursuis et je cherche à pénétrer plus avant dans la notion de l'être pur, et je m'aperçois qu'en le regardant par un certain côté, je puis dire et penser de lui qu'il est non-être tout aussi bien qu'être. Voilà qui est bien. Mais suis-je forcé d'aller plus loin ? Cette contradiction entraîne-t-elle nécessairement ma pensée à une nouvelle idée, synthèse des deux précédentes ? En aucune façon. Je pense l'être pur, je pense le non-être ; je trouve que ces deux notions se ressemblent beaucoup et s'impliquent l'une l'autre, et je m'arrête là. De là au devenir, il y a un abîme (^). » Non seulement cette déduction ne s'impose pas, mais elle est impossible, car il y a quelque chose de plus dans le troisième terme que dans les deux premiers. Il y a, dans le dernier, un élément qu'on n'obtiendra jamais par la comparaison de l'être et du non-être : savoir l'idée de mouvement et en outre l'idée de temps dont il n'y a pas de trace non plus dans les deux premiers termes (^).

Il est inutile de pousser plus loin, puisque la déduction fondamen-

( M P. Janet, Etudes sur la Dialectique dans Platon et dans Hegel, p. 348-349, Paris,

{') Cf. P. Janet, Ibidem, p. 353-355.

taie, sur laquelle repose le système, est impossible. Cette impossibilité, d'ailleurs, poursuit Hegel dans le développement de sa doctrine, car, à chaque pas, on doit lui contester, au nom du principe de causalité qui l'interdit, le droit de tirer le plus du moins, le supérieur de l'inférieur, le parfait de l'imparfait. Comment se fait-il que l'Idée absolue devienne nature ? comment la nature devient-elle esprit ? La position opposée prise par Spinoza n'est pas plus soutenable, car il est également contradictoire que le parfait, en se développant, aboutisse à des imperfections intrinsèques de toute sorte : la souffrance, l'erreur, le vice, etc.

IL — Argument psychologique : le système panthéiste, en affirmant l'unité absolue de la substance, supprime :

A) Uindwidualité^ la personnalité. — La conscience psychologique atteste que « nous existons chacun en notre particulier >\ selon le mot de Leibniz, c'est-à-dire que nous sommes des êtres individuels, des êtres existant en soi, des substances, et non pas de simples modes, c'est-à-dire des manières d'être d'une autre substance, des êtres existant dans un autre.

Nous distinguons trois espèces d'êtres : l*' Ce qui est dans un autre. Ens in alio. C'est l'être modal ou accidentel. — 2° Ce qui est en soi. Ens in se. C'est l'être substantiel. — 3^ Ce qui est en soi et de soi. Ens in se et a se. C'est l'Être nécessaire.

L'erreur de Spinoza a été de supprimer le terme du milieu Ens in se, supposant d'une façon gratuite que tout ce qui n'est pas de soi n'est pas en soi, mais qu'il est dans un autre. Bref, il a tout réduit, sans aucune preuve, à une substance unique et à des modes (Psych., 182, § A, III, 1°). Or c'est là une réduction absolument arbitraire, car Spinoza escamote le témoignage de la conscience qui m'affirme que je suis un être individuel, en soi, sans m'affirmer que je suis, par là même, un être qui tire de soi sa raison d'être. La raison n'attribue la notion d'être en soi et de soi qu'à l'Être nécessaire et parfait (76).

B) La causalité et la liberté affirmées par la conscience. — Non seulement je ne suis pas libre, mais je ne suis pas même cause, puisque je suis un résultat, un eiïet. En tout cas, si l'on prétend que je reste néanmoins cause, la liberté disparait, car tout ce que je fais est une suite nécessaire de l'évolution de la substance unique. Si tout est divin, tout est également déterminé et nécessaire : l'universel déterminisme est la première conséquence du Panthéisme.

C) L'immortalité. — Le Panthéisme, en détruisant la personnalité, détruit la véritable immortalité qui est celle de la personne consciente (61, 62). A la mort, cette parcelle de la substance unique, qui me constitue un tel, se désagrégera, et ses éléments seront résorbés dans le grand Tout pour produire de nouvelles combinaisons.

TRAITÉ DE PIULOSOPIUE. — i. II. — ÎO.

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