‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 502 sur 604 · II. — L^ SYSTÈME DE DARWIN · texte numérisé non relu

II. — L^ SYSTÈME DE DARWIN

Darwin admet comme Lamarck que les végétaux et les animaux descendent par transformations successives de quatre ou cinq types primitifs, peut-être même d'un seul. L'originalité du Darwinisme n'est donc pas là, mais dans le principe qu'il met en avant pour expliquer les transformations successives des êtres vivants : celui de la sélection naturelle {^). On sait que des variations organiques se produisent chez les animaux domestiques et chez les plantes cultivées. Comme ces variations ont la propriété de se transmettre par hérédité, les éleveurs peuvent, grâce à un choix habile des reproducteurs, créer des variétés et des races si différentes de la souche primitive qu'on dirait des espèces nouvelles. C'est ainsi qu'on a pu créer tant de races de chevaux, de chiens (180 races), de pigeons (150 races) et tant de variétés de fleurs et d'arbres. On a appelé sélection artificielle ce procédé de perfectionnement employé par l'homme.

Ayant constaté ces faits, Darwin s'est dit : pourquoi la nature ne pourrait-elle pas ce que l'homme peut ? Des variations se produisent aussi à l'état sauvage. Les unes sont inutiles à l'être vivant ; n'étant d'aucun secours, elles disparaissent aisément par la défaite des individus où elles se sont produites. Les autres sont utiles ; étant d'un grand avantage dans la lutte pour la vie, elles ont favorisé la survivance des individus qui en étaient doués, et ont pu ainsi se transmettre. De la sorte s'effectue une sélection naturelle ou choix assez semblable à la sélection artificielle. Sans doute la nature est aveugle et on ne peut lui prêter l'intention de modifier les espèces vivantes ; mais ce qu'elle n'obtient pas par dessein, elle l'obtient par l'action fatale de lois nécessaires.

(') Yves Delage dénie à la sélection naturelle le pouvoir souverain que lui avait attribué Darwin : « La sélection naturelle est un principe admirable et parfaitement juste. Tout le monde est d'accord aujourd'hui sur ce point. Mais où on n'est pas d'accord, c'est sur la limite de sa puissance et sur la question de savoir si elle peut engendrer des formes spécifiques nouvelles. Il semble bien démontré aujourd'hui qu'elle ne le peut pas. » (La Structure du proloplasma et les théories sur l'hérédité et les grands problèmes de la biologie générale, p. 371. Paris. 1895.)

L'éleveur, qui choisit et isole les reproducteurs, est remplacé dans la nature par :

a) La lutte pour la vie {struggle for lije) qui préserve les meilleurs sujets.

h) U influence du milieu.

c) Les cataclysmes et les migrations qui empêchent le mélange des variétés en les séparant (^).

A) La lutte pour la vie ou concurrence vitale est la conséquence fatale de l'exubérante fécondité des êtres vivants (^). Si cette exubérance n'était pas contrebalancée, la terre serait bientôt incapable de nourrir et même de contenir ses habitants. Chaque être vivant doit donc lutter pour assurer son existence. Dans cette concurrence vitale, les moins avantagés périssent ; les mieux protégés résistent. Ainsi se dégage la loi de la survivance des plus aptes à la lutte. Il ne faut pas confondre les plus aptes avec les plus forts. Les victorieux sont ceux qui l'emportent sur leurs concurrents soit par leur vigueur, soit par quelque autre qualité naturelle, comme la ruse, la légèreté, la couleur, etc. Le mimétisme (^) sert de protection aux faibles. Il se fait donc, à chaque génération, un choix réel des individus qui possèdent les qualités les plus avantageuses et les transmettent à leurs descendants.

Le temps et Yhérédité sont les deux grands facteurs de ce progrès, car le temps, dont dispose si largement la nature, accumule sans cesse de petites différences, et l'hérédité les fixe dans la descendance. Les caractères ainsi acquis le sont pour toujours, et cela constitue la loi de caractêrisation permanente.

Mais comme, à chaque génération, les individus sortis d'un groupe ainsi caractérisé s'éloignent de plus en plus du point de départ, ils en viennent à différer, d'une façon très tranchée, de l'organisme primitif d'où ils descendent, et constituent ainsi de nouvelles espèces, en obéissant à la loi de la divergence des caractères.

(M On entend par : 1» Espèce, une collection d'individus qui ont un certain nombre de qualités communes et essentielles, indéfiniment transmissibles par génération. Elle implique donc deux caractères : la ftxilé et l'inier fécondité. C'est la définition qui résulte des observations qui ont été faites par l'homme depuis qu'il les consigne.

2° Variété, un groupe d'individus qui ne se distinguent que par des qualités accidentelles, lesquelles peuvent disparaître.

3° Race, un groupe d'individus dont les caractères, constituant une variété, sont fixés et perpétués d'une manière constante par la génération et l'hérédité. — Aux yeux de Darwin, les espèces uclueUes ne sont que des variétés fixées.

( *) iîD. Perrier la nie pour 4 emijranchements sur 8 du Règne animal. « Ce n'est donc pas à la guerre que sont dus les plus grands progrès dans la nature : la victoire finale n'a pas été celle de la force, mais celle de la paix. " {Comptes rendus de l'Acadé7nie des Sciences, 27 décembre 191.5, T. 161, p. 816).

(') Le mimétisme est la propriété qu'ont certaines espèces de revêtir les apparences d'animaux redoutés ou dédaignés par les carnassiers. — R. Wallace, La sélection naturelle, p. /i5-130.

Remarque : on s'imagine parfois qu'il s'agit de transformer une espèce donnée en une espèce voisine, vg. un âne en cheval, un chien en loup ou vice versa. C'est une erreur. Les espèces ne se transforment pas (ce sont les individus) ; elles se forment par divergence en s'éloignant du tronc commun d'où elles descendent et dont elles gardent les traits fondamentaux. Le loup ne vient pas du chien, ni le chien du loup, mais le loup et le chien seraient, d'après les transformistes, deux rameaux divergents sortis d'une même souche antique.

B) — Le milieu : Darwin n'attache qu'une influence secondaire à Vinfluence du milieu comme source de variations dans les animaux et les plantes. C'est un fait que la nature des conditions ambiantes, le climat, l'alimentation, la lumière, etc., sont une cause de modifications plus ou moins importantes dans la constitution des êtres : vg. le chien transporté dans les régions polaires se couvre d'une fourrure de poils épais ; à l'équateur il perd ses poils. Les changements, disent les transformistes, ont dû être encore beaucoup plus profonds et rapides, dans les périodes géologiques, où les conditions de milieu étaient beaucoup plus instables.

C) — L'émigration spontanée et les grands cataclysmes, en séparant les espèces en voie de formation, ont permis aux caractères divergents de s'accentuer de plus en plus (^).

Les transformistes ajoutent d'autres arguments (2) :

D) — Les organes rudimentaires ou organes-témoins : ce sont des organes si peu développés qu'ils ne paraissent plus pouvoir exercer aucune fonction : vg. l'œil pinéal, placé au sommet de îa tête, est atrophié chez les animaux supérieurs, mais il se voit encore chez certains reptiles ; — le chien, le porc, le cheval ont des doigts plus ou moins atrophiés et inutiles, etc. Dans la théorie transformiste, ces organes ont leur raison d'être : c'est comme la signature de l'ancêtre commun dans toutes les espèces qui descendent de lui. C'est sans doute le non-usage à travers plusieurs générations qui a produit l'atrophie.

E) — Série embryologique : l'embryologie est la science du développement individuel (lej)uis l'œuf jusqu'à la forme adulte. D'après les

' darwinistes, tout animal va du simple au composé par une multitude de phases, pendant lesquelles il offre de grandes analogies avec des formes que conservent toute leur vie des êtres inférieurs : vg. des êtres de même

^ embranchement, mais de classes différentes, comme les poissons et les

(M « ...Obligé d'abandonner la géologie des cataclysmes, on s'est rejeté sur la paléontologie, imaginant des luttes violentes dans le monde animé... En réalité ces combats ont été des exceptions ; il faut se figurer une grande nature où, comme de nos jours, tout était harmonie ». (A. Gaudry, Essai de paléontologie philosophique, Ch. ii, p. 31, Paris, 1896).

C) D'après J. Guibert, Les Origines, Ch. m, § 3.

mammifères, ont un développement parallèle jusqu'au type poisson ; alors, tandis que les poissons se caractérisent dans leurs espèces, les mammifères continuent leur marche ascendante, passent par des états qui sont permanents chez les batraciens et transitoires chez eux, et arrivent enfin au type caractéristique de leur classe. Il y aurait donc un parallélisme entre la série embryologique et la série zoologique. Chaque individu répéterait brièvement les phases par lesquelles a passé son espèce. Ainsi les embryons d'un poisson et d'un mammifère se ressemblent longtemps, parce que tous deux reproduisent les phases par lesquelles avait passé l'ancêtre commun qui fut le premier des vertébrés.

F) — Série paléontologique : les couches sédimentaires étudiées par les géologues sont comme les feuillets d'un livre, où la science peut étudier la succession des êtres vivants. Mais il manque beaucoup de pages à ce livre, soit parce qu'une petite partie seulement de l'écorce terrestre a été explorée, soit parce que l'érosion a détruit beaucoup de documents. De plus, à part les mollusques, peu d'êtres vivants se fossilisent. Une grande part reste donc à l'hypothèse pour interpréter les signes conservés et combler les lacunes. Or, d'après les transformistes, les caractères non effacés seraient tous favorables à leur thèse.

Les animaux n'ont point tous apparu à la même époque ; les espèces ont été formées successivement dans le cours des périodes géologiques : depuis la première origine de la vie jusqu'à la naissance de l'homme, on signale sans cesse de nouvelles espèces. Ces apparitions ne se font pas brusquement ; les espèces se renouvellent peu à peu ; les unes périssent, les autres arrivent. Ce n'est pas au hasard, mais suivant un ordre constant, en allant du simple au composé, que ces espèces apparaissent. Les invertébrés vivent avant les vertébrés. Parmi les vertébrés, les poissons se montrent dès le silurien ; viennent ensuite les batraciens sur les premiers continents émergés au temps carbonifère ; les reptiles débutent avec l'ère secondaire ; les oiseaux et les mammifères commencent à avoir des représentants dans l'ère secondaire, mais ils n'ont leur plein développement que durant l'ère tertiaire.

Pour les groupes représentés par de nombreux restes, le passage insensible d'une forme à l'autre est frappant ; ces formes de transition se rencontrent soit :

a) Pour lier entre eux lesembranchements:vg. les premiers batraciens présentent de nombreux caractères propres aux poissons ; les premiers oiseaux gardent plusieurs caractères propres aux reptiles.

b) Pour faire l'histoire des espèces d'un même genre : vg. parmi les mollusques, où les fossiles abondent, chez les céphalopodes, comme les nautiles, les goniatites, les ammonites.

Le transformisme prétend expliquer cette succession paléontologique en disant que les formes primitives se sont modifiées et élevées

peu à peu en s'adaptant aux milieux où elles vivaient, en se pliant aux conditions d'existence.

Les développements successifs du règne végétal offrent des faits plus saillants, car l'ordre d'apparition correspond exactement à l'ordre de complication organique : les cryptogames sont seuls aux temps primaires ; puis viennent les conifères et les cycadées ; les monocotylédones et les dicotylédones apparaissent durant l'ère secondaire et n'atteignent leur apogée que dans l'ère tertiaire.

G) — Lien des formes vivantes : on suit aisément les divers degrés de complication qui forment le trait d'union entre les animaux simples et les types les plus perfectionnés. Les protozoaires sont composés de cellules semblables, isolées ou réunies en colonies. Les colonies cellulaires commencent à se différencier chez les cœlentérés. Chez les échinodermes apparaissent nettement des organes internes entre l'ectoderme et l'entoderme. A partir de là, tantôt les parties se groupent en rayonnant autour d'un centre, tantôt elles se disposent sur une même ligne droite. Dans ce dernier cas, ou bien certaines parties restent assez distinctes comme chez les vers, ou bien elles se fusionnent plus ou moins et se condensent en une unité plus serrée, comme dans les embranchements supérieurs.

Les espèces voisines ne diffèrent que très légèrement les unes des autres ; dans leur série continue, il est difficile de trouver des lignes de démarcation. Même dans les espèces qui paraissent éloignées, soit dans une même classe, soit dans un même embranchement, les parties homologues sont construites de la même façon. Ainsi chez le cheval, la taupe, la souris, le marsouin, la baleine, le membre antérieur a les mêmes os agencés de la même manière. Les pattes du mammifère, les ailes de l'oiseau, les membres du reptile, sont composés des mêmes pièces. Les différences, que l'anatomie signale, s'effacent, si l'on remonte soit aux périodes embryonnaires, car la formation du membre antérieur s'y fait de la même façon, soit aux sédiments géologiques, car on y trouve des ancêtres où les modifications différentielles n'étaient pas encore effectuées. — Ces faits démontrent une parenté morphologique très étroite entre les espèces d'un même genre, moins étroite entre les genres d'une même classe, moins étroite encore entre les espèces extrêmes du règne animal. Ce lien qui unit les êtres vivants est, d'après les transformistes, le résultat d'une commune descendance ; ce n'est pas un lien idéal, mais un lien de parenté réelle.

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