IIL — CRITIQUE DU TRANSFORMISME
A) Réfutation générale : la théorie darwinienne repose sur l'analogie entre la sélection naturelle et la sélection artificielle. Or cette analogie est contestable. La sélection artificielle est réfléchie et calculée. Pour faire une race douée de telle qualité déterminée, il ne suffit pas de
lui donner pour père un individu qui offre la première ébauche de cette qualité ; il faut trouver une mère en qui se rencontre la même qualité ; autrement cette qualité s'affaiblit dès la seconde génération et disparait à la troisième ou quatrième. Ce double choix est nécessaire non seulement au début, mais constamment : c'est à cette condition que se précisera le caractère que l'on veut perpétuer dans une race. Pour que la sélection naturelle obtînt le même résultat, il faudrait que la nature fût capable de choix, mais elle est aveugle. L'animal agit sous l'influence d'un instinct irréfléchi. Comment admettre qu'un animal, dont la constitution offre quelque particularité utile, ira chercher et découvrira un autre individu doué du même avantage ? Comment admettre surtout que cette recherche et cette découverte se renouvellent autant de fois qu'il est nécessaire pour produire et fixer une variété ? Il serait étrange que l'homme intelligent et la nature aveugle, agissant par des voies opposées, aboutissent aux mêmes résultats.
Ce n'est pas assez dire, car la nature aboutirait à des résultats bien supérieurs : elle arriverait à produire des espèces^ tandis que l'homme n'a réussi qu'à produire des races, en fixant des variétés. Avec un père et une mère de l'espèce canine, la sélection artificielle a créé de nombreuses races de chiens, mais jamais un autre animal.
Les produits hybrides, qui proviennent de deux espèces voisines, ou bien sont stériles après un petit nombre de générations (comme les mulets), ou bien sont indéfiniment féconds (comme les léporides), mais alors leurs descendants reviennent promptement au, type lièvre ou au type lapin. Ce fait d'interstérilité entre deux espèces voisines est, de l'aveu de Darwin, « inexplicable » dans la théorie transformiste. Quatrefages regarde ce fait capital comme la preuve manifeste de la fixité des espèces.
De plus l'histoire, aussi haut qu'on puisse remonter dans l'étude du passé, confirme la permanence des espèces. Certaines ont disparu ; aucune des survivantes n'a subi de transformations (Cf. les descriptions d'Aristote, les monuments de l'Egypte, etc.). Si donc la sélection naturelle, sous l'action de la concurrence vitale, n'a produit, de mémoire d'homme, pendant soixante ou soixante-dix siècles, aucune modification notable, de quel droit les transformistes lui accordent-ils une si merveilleuse efficacité dans le passé ? Ils répliquent que, dans les périodes géologiques antérieures à la nôtre, la sélection naturelle, disposant d'un temps illimité, a pu agir efficacement. — Mais le temps par lui-même ne produit rien ; il n'est qu'une condition qui permet à une force de se développer ; si donc pendant soixante-dix siècles la sélection naturelle n'a rien fait, ce n'est pas avec un temps indéfiniment prolongé qu'elle fera quelque chose. C'est une supposition gratuite qui n'a rien de scientifique.
B) Réponse aux arguments particuliers :
I. — La persistance d'organes ludimentaires n'est pas une preuve en faveur du transformisme, car :
lo Au dire de Darwin lui-même, nous ne savons pas si un organe, rudimentaire ou inutile chez l'adulte, n'a pas exercé une fonction chez chez l'embryon.
20 II peut se faire que les organes rudimentaires, comme les ailes de l'aptéryx, servent à une fin encore inconnue.
3° Cette persistance d'ailleurs s'explique suffisamment par V unité de plan, qu'elle sert à manifester (Logique, 82, §§ II, III).
40 Ces organes peuvent être le résultat d'une dégradation subie dans l'espèce même, ùitra eamdem speciem.
5° L'explication darwinienne sur la cause de l'atrophie de ces organes n'est pas juste ; on cite bien des cas où le non-usage n'a pas atrophié certains organes : vg. l'oie de Magellan et la frégate ont des pieds palmés pour nager et ne nagent pas ; un pic d'Amérique {Colapt.es campestris) a des pieds grimpeurs et ne grimpe pas.
II. — Il est certain, d'après Darwin lui-même, que tous les animaux ne passent pas par les différents états de leur soi-disant ancêtre. Cependant les lois de la nature sont générales, et si l'explication du développement embryologique était celle que supposent les darwinistes, elle ne devrait pas souffrir ces exceptions. Agassiz a remis les choses au point : « En tant qu'oeufs, dans leur condition primitive, tous les animaux se ressemblent. Mais aussitôt que l'embryon commence à montrer quelques traits caractéristiques, ceux-ci présentent des particularités telles que le type peut se distinguer... Aucun animal supérieur ne traverse une suite de phases rappelant tous les types inférieurs du règne animal, mais il subit simplement une série de modifications spéciales aux animaux de l'embranchement auquel il appartient (^). »
m. — On a apporté plusieurs faits contre la série paléontologique :
1° Certaines espèces ont "persévéré, sans transformation, à travers les temps géologiques. Pourquoi certains types ont-ils progressé, tandis que d'autres sont demeurés stationnaires ? pourquoi existe-t-il encore des amibes, des méduses et même des poissons et des reptiles ?
2^ L'ordre d'apparition des espèces n'est pas conforme au degré de complication de l'organisme : dès le cambrien on voit des êtres de presque tous les groupes.
.■50 Les groupes nouveaux apparaissent brusquement, sans être amenés par des formes intermédiaires qui les relient à d'autres. — On n'a pas retrouvé ces intermédiaires nécessaires pour justifier le transfor-
( ') L. Agassiz, De l'Espèce et de la Classification en Zoologie, Cli. ii, § VIII, Traduit do l'anglais, par F. Vogéli, p. 278-279. Paris, 1869.
misme. Darwin l'a reconnu loyalement : « Le problème de la filiation des espèces dans les couches fossilifères reste, quant à présent, inexpliqué, insoluble, et l'on peut continuer à s'en servir comme d'un argument sérieux contre les opinions émises ici. « M. Contejean, quoique transformiste, dit de son côté : « Il faut admettre que les nombreuses étapes qui marquent la transformation entre deux types spécifiques voisins sont représentées chacune par une forme particulière qu'on devrait retrouver à l'état fossile. Ces formes de passage seraient donc innombrables ; en outre les types spécifiques, noyés dans cette multitude d'intermédiaires, ne pourraient plus être distingués les uns des autres, ou, en d'autres termes, n'existeraient pas. Or c'est le contraire qui a lieu. «
Pressés par ces objections, certains transformistes ont imaginé la théorie des émigrations. Quand on leur dit : vg. on ne connaît aucune forme intermédiaire entre Thipparion et le cheval, ils répondent : l'être que vous cherchez ne peut se trouver que dans une région éloignée de celle où vécurent ces animaux ; autrement il ne se fût pas transformé. Mais cette hypothèse est tellement gratuite et arbitraire qu'elle est rejetée par beaucoup de darwinistes. Aussi d'autres, comme Naudin, recourent à des transformations brusques et ils apportent en preuve les modifications produites soudainement chez les plantes et même chez certains animaux. Mais ces modifications n'ont jamais lieu qu'entre des races ou des variétés d'une même espèce.
IV. — Le lien qui unit entre elles les formes vivantes est manifeste ; mais le fait de son existence ne tranche pas la question de son origine : est-il idéal ou le résultat d'une descendance commune ? On peut admettre que le transformisme explique aussi bien que le créationnisme les ressemblances qui unissent les espèces voisines ; mais il ne rend pas aussi aisément compte des différences anatomiques et physiologiques qui les séparent.
V. — Admettons qu'on établisse l'interfécondité des espèces et qu'on découvre les innombrables intermédiaires des transformations successives, il restera toujours à expliquer :
1° L'origine des êtres vivants : depuis la réfutation des générations spontanées par Pasteur, c'est une vérité acquise à la science que les êtres organisés reçoivent toujours la vie de corps déjà vivants, que par conséquent la vie ne résulte pas de l'évolution d'éléments physicochimiques : Omne vivum ex vivo (46). Il faut donc recourir à un principe transcendant, en dehors et au-dessus de la matière, à un être créateur du principe vital.
ÔP La plasticité des êtres vivants : comment sont-ils capables de s'adapter aux conditions de leur existence ? Comment peuvent-ils se développer régulièrement au milieu des influences diverses qu'ils subissent ? Cette plasticité offre éminemment le caractère de la finalité. Il faut
y reconnaître les marques d'une intelligence qui, n'étant ni dans la plante, ni dans l'animal, doit être en dehors et au-dessus d'eux, dans une Providence qui dirige les êtres vivants vers une fin qu'ils ignorent. C'est ce qu'exprime fort bien un naturaliste américain, L. Agassiz : « Rien dans le règne organique n'est de nature à nous impressionner autant que l'unité de plan qui apparaît dans la structure des types les plus divers. D'un pôle à l'autre, sous tous les méridiens, les Mammifères, les Oiseaux, les Reptiles, les Poissons révèlent un seul et même plan de structure. Ce plan dénote des conceptions abstraites de l'ordre le plus élevé, il dépasse de bien loin les plus vastes généralisations de l'esprit humain, et il a fallu les recherches les plus laborieuses pour que l'homme parvînt seulement à s'en faire une idée. D'autres plans non moins merveilleux se découvrent dans les Articulés, les Mollusques, les Rayonnes et dans les divers types de plantes. Et cependant ce rapport logique, cette admirable harmonie, cette infinie variété dans l'unité, voilà ce qu'on nous représente comme le résultat de forces auxquelles n'appartiennent ni la moindre parcelle d'intelligence, ni la faculté de penser, ni le pouvoir de combiner, ni la notion du temps et de l'espace (^). »
VI. — Il faut noter enfin que le transformisme n'est qu'une hypothèse contestable et contestée, que trop souvent l'on rejette ou que l'on admet pour des raisons exlrascientifiques. Voici la déclaration faite par Yves Delage, professeur d'anatomie et de physiologie comparées à la Sorbonne : « Je reconnais sans peine qu'on n'a jamais vu une espèce en engendrer une autre, ni se transformer en une autre, et que l'on n'a aucune observation absolument formelle démontrant que cela ait jamais eu lieu. J'entends ici une vraie bonne espèce, fixe comme les espèces naturelles et se maintenant comme elles, sans le secours de l'homme. « L'auteur, qui est cependant transformiste, ajoute en note : « Je prends ici la première personne pour montrer que je parle en mon nom et non en celui des Transformistes, dont beaucoup seront sans doute scandalisés en lisant cette déclaration. Je suis cependant absolument convaincu qu'on est ou n'est pas transformiste, non pour des raisons tirées de l'histoire naturelle, mais en raison de ses opinions philosophiques. S'il existait une hypothèse scientifique, autre que la descendance, pour expliquer l'origine des espèces, nombre de Transformistes abandonneraient leur opinion actuelle comme insuffisamment démontrée (^). »
Nous laissons aux spécialistes le soin d'apprécier la juste valeur de ces objections et de ces réponses. Mais nous avons à juger le transformisme, du point de vue philosophique.
Conclusion. — Le transformisme absolu, qui rejette toute inter-
( ') L. Agassiz, De l'Espèce et de la Classification en Zoologie, Ch. i, § IV, p. 23-24. ( ') Y. Delage, La structure du protoplasma..., p. 184.
vention créatrice de Dieu, est contraire à la raison et à la foi. Le transformisme modéré, qui admet l'intervention de Dieu pour créer la vie des espèces végétales et animales, est un système possible en soi : il ne répugne donc ni à la raison ni à la foi. Telle est, d'après Henri de DoRLODOT, professeur de Géologie à l'Université de Louvain et ancien professeur de Théologie au Séminaire de Namur, la doctrine fondamentale de Darwin sur Vorigine des espèces, « qui se résume dans les deux propositions suivantes :
« 1° La première origine des êtres vivants est due à une influence spéciale du Créateur, qui a inspiré la vie à un seul ou à un petit nombre d'organismes élémentaires.
« 2o Ces organismes, évoluant dans la suite des siècles, ont donné naissance à toutes les espèces organiques qui existent actuellement, ou dont les vestiges nous sont conservés à l'état fossile (^). >
A priori ce système est possible. Est-il réalisé dans la nature ? C'est aux faits de répondre. Un certain nombre de savants ont repoussé même le transformisme ainsi tempéré, parce qu'ils ne le trouvaient pas suffisamment prouvé par les faits : vg. Cuvier, de Quatrefages, Flourens, Agassiz, etc. Beaucoup d'autres soutiennent le contraire. D'après un éminent professeur au Muséum d'Histoire naturelle, Albert Gaudry, «les espèces secondaires (qui ne seraient que des variétés et des races) sont transmutables ; mais elles dérivent d'un certain nombre de classes primordiales et irréductibles qui ont Dieu pour auteur immédiat » (^).
René Zeiller, le maître de la Paléobotanique en France, « était arrivé finalement à cette conviction, partagée par beaucoup de naturalistes de nos jours : Nous n'avons pas d'autre manière d'expliquer les faits observés
( M H. DE DoiiLODOT, Le Dar\.<.inisme au point de rue de l'Orthodoxie cutholique :I. L'Origine des E&i)i}ces, p. 10, Bruxelles et Paris, 19'21. — L'auteur ajoutedansunenote' «Lorsque nous parlons des opinions de Darwin, nous ne faisons jamais allusion qu'à celles qu'il a exprimées dans les écrits puliliés par lui-même et qu'il a maintenues jusque dans ses dernières éditions, et non aux doutes, plus ou moins passagers, dont on peut trouver les traces dans sa volumineuse correspondance > (p. 151, note 1). — On sait que Darwin a étendu sa théorie transformiste jusqu'à l'homme. (Cf. La descendance de l'homme). Cette extension parait à un Krand nombre d'exégcHes catholiques se heurter au texte de la Genèse relatif à la création de l'homme (C. ii, v. 7). C'est aussi notre sentiment. Cependant un certain nombre de catholiques estiment qu'on peut appliquer la théorie transformiste au corps de l'homme. Ainsi semble penser le Père Tiieilard du Chardin (Cf. Les Hommes fossiles, dans ÉTUDES, 1921, T. I, p. ,^77). M. de Doulodot annonce la publication d'un second volume sur la Descendance de l'homme. S'il est permis de préjuger son opinion d'après les tendances du premier volume on peut conjecturer qu'il sera favorable à cette extension.
(•) .\. Gauduv : « Les êtres animés ne sauraient avoir produit eux-mêmes leurs forces vitales, car nul ne peut donner ce qu'il n'a pas. Quand nous imaginerons toutes les forces physiques ou chimiques, elles ne feront pas une force vitale, et surtout une force pensante. C'est donc la cause première, c'est-à-dire Dieu, qui crée les forces » (Essai de paléontologie philosophique, Conclusion, p. 208-209).