IV. — COMMENT SE POSE AUJOURD'HUI LA QUESTION DU TRANSFORMISME
Actuellement les naturalistes sont presque tous transformistes. Mais il faut noter que le système transformiste a lui-même évolué. De là l'intérêt qui s'attache à cette enquête : Comment se pose aujourd'hui la question du transformisme ? Pour y répondre, nous laisserons la parole à un géologue de profession, qui est en même temps familiarisé avec la Théologie.
« Par rapport à ce que tenaient les initiateurs de la doctrine transformiste, nos vues actuelles sur la nature découvrent une évolution biologique : 1° beaucoup plus compliquée dans son processus qu'on ne le pensait d'abord ; 2" mais, en même temps, de plus en plus certaine dans son existence; 3'' pourvu qu'elle soit comprise comme une relation très générale de dépendance et de continuité physiques entre formes organisées (-). »^'est ce troisième point qu'il importe ici de mettre en lumière.
« Depuis le plus petit détail jusqu'aux plus vastes ensembles, noire univers vivant (comme notre univers matériel) a une structure, et cette structure ne peut être due qu'à un phénomène de croissance. Voilà la grande preuve du Transformisme et la mesure de ce que cette théorie a de définitivement acquis (^). »
« Ce qui fait le transformiste, qu'on se le dise bien, ce n'est pas d'être darwiniste ou lamarckiste, mécaniciste ou vitaliste, mono ou polyphylétiste. Ce n'est pas même de croire (si paradoxale que puisse paraître cette affirmation) que les vivants descendent les uns des autres par génération proprement dite... Ce à quoi tiennent, tout à fait au fond, les naturalistes actuels, — ce à quoi ils s'attachent comme à une conviction inébranlable, une conviction qui n'a jamais cessé de grandir sous des discussions de surface, c'est au fait d'une liaison physique entre les vivants. Les vivants se tiennent biologiquement. Ils se commandent organiquement dans leurs apparitions successives, de telle sorte que ni
( M (j. BoNNiER, René Zeiller et la Paléontologie végétale, dans la Revue hebdomadaire, 8 sept. 1917, p. 177.
{ =) Pierre Teilhard du Chardin, Professeur de Géologie à. l'Institut catholique de Paris, Comment se pose aujourd'hui la question du Transformisme, dans Études, 19Î1, T. II, p. 525. Pour le développement des deux premiers points, voir p. 525-539.
(') P. Teilhard, Comment se pose.... Ibidem, p. 538-53 9.
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l'homme, ni le cheval, ni la première cellule, ne pouvaient apparaître ni plus tôt ni plus tard qu'ils ne l'ont fait. Par suite de cette connexion enregistrable entre formes vivantes, nous devons chercher et nous pouvons trouver un fondement matériel, c'est-à-dire une raison scientifique, de cet enchaînement. Les accroissements successifs de la vie peuvent être V objet d'une histoire. » Voilà la « foi » suffisante et nécessaire pour faire un transformiste. Tout le reste est dispute entre systèmes, ou bien encore passions étrangères, indûment mélangées à une question d'ordre scientifique.
« Réduit à cette essence ultime, compris comme la croyance en l'existence d'une connexion physique, expérimentale, entre les vivants (connexion de nature encore indéterminée), le transformisme apparaît comme extrêmement inofîensif et comme extrêmement fort. Il ne saurait porter ombrage à aucune philosophie et, par ailleurs, il occupe une position qui semble inexpugnable.... Pour que le transformisme fût dangereux à la raison et à la foi, il faudrait qu'il prétendît rendre inutile l'action du Créateur, réduire le développement de la vie à une opération purement immanente à la nature, prouver que « le plus peut sortir, par lui-même, du moins ». Trop d'évolutionnistes, en fait, ont commis cette lourde méprise de prendre leur explication scientifique de la vie pour une solution métaphysique du monde... Il est teinps de laisser définitivement de côté un problème aussi mal posé. Non, le transformisme scientifique, à strictement parler, ne prouve rien pour ou contre Dieu. Il constate simplement le fait d'un enchaînement dans le réel. Il nous présente une anatomie, point du tout une raison dernière, de la vie. Il nous affirme : « Quelque chose s'est organisé, quelque chose a crû. » Mais il est incapable de discerner les raisons ultimes de cette croissance. Décider si le mouvement évolutif est intelligible en soi, ou s'il exige, de la part d'un premier Moteur, une création progressive et continue, c'est une question qui ressort à la métaphysique...
« II est assez facile de critiquer le transformisme. Comment se fait-il qu'on ait tant de peine à trouver une solution qui permette de s'en passer ?... Un seul moyen logique est donné aux non-transformistes d'expliquer l'unité et l'enchaînement de la vie : c'est d'admettre une liaison idéale des formes. C'est de soutenir que la loi de succession des vivants est toute concentrée dans une pensée créatrice qui développerait en des points successifs, successivement posés, le dessin qu'elle a conçu dans sa sagesse. Les formes vivantes, dans cette hypothèse, s'appelleraient les unes les autres à l'existence uniquement en vertu d'un relais logique existant dans la pensée divine. Elles seraient des points cosmiquement indépendants les uns des autres par leur origine, mais disséminés harmonieusement sur un faisceau de courbes fictives.