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LE TRANSFORMISME : POSITION ACTUELLE DE LA QUESTION

« Il ne semble pas que cette solution puisse être tolérée par aucun naturaliste ; et ceci pour deux raisons. D'abord elle est inapplicable pratiquement, en tant que son fonctionnement multiplie à l'indéfini les ►créations indépendantes. Pourquoi ne pas admettre une création spéciale pour ces deux espèces de guêpes ou d'oseilles que vous déclarez vousmêmes, en vertu de vos expériences, complètement fixes, si vous en voulez une à l'origine des rongeurs ou des périssodactyles ?... Mais il y a plus. Quand même les fixistes arriveraient à préciser, d'une façon non arbitraire, le nombre et la place des coupures créatrices (quand ils ne demanderaient qu'une seule coupure), ils se heurteraient à une difficulté fondamentale : l'impossibilité où est notre esprit de concevoir, dans Vordre des phénomènes, un début absolu. Essayez de vous représenter ce que pourrait être, dans la nature, l'apparition intrusive d'un être qui ne « naîtrait « pas d'un ensemble de circonstances physiques préexistante?. Ou bien vous n'avez jamais étudié un objet réel, ou bien vous renoncerez à une tentative dont vous verrez positivement la vanité. Dans notre univers, tout être, par son organisation matérielle, est solidaire de tout un passé. Il est essentiellement une histoire. Et par cette histoire, par cette chaîne d'antécédents qui l'ont préparé et introduit, il rejoint sans coupure le milieu au sein duquel il nous apparaît. La moindre exception à cette règle bouleverserait l'édifice entier de notre expérience.

« On s'en va répétant : « Le transformisme est une hypothèse. » Cette parole est vraie quand il s'agit des théories spéciales à un disciple de Lamarck ou de Darwin. Mais, si on entend dire par là que nous sommes libres de regarder, ou non, les êtres vivants comme une suite d'éléments apparus « en fonction physique » les uns des autres (quelle que soit, du reste, la nature exacte de cette fonction), on se trompe. Réduit à son essence, le transformisme n'est pas une hypothèse. Il est l'expression particulière, appliquée au cas de la vie, de la loi qui conditionne toute notre connaissance du sensible : ne pouvoir rien comprendre, dans le domaine de la matière, que sous forme de séries et d'ensembles.

"■ Traduite en langage créationniste, cette loi est parfaitement simple et oithodoxe. Elle signifie que, lorsque la Cause première opère, elle ne s'intercale pas au milieu des éléments de ce monde, mais elle agit directement sur les natures, de telle sorte, pourrait-on dire, que Dieu « fait » moins les choses qu'il ne « les fait se faire ». Ce qui doit paraître étonnant, dés lors, ce n'est pas que les croyants se rallient à la vérité cachée au fond du transformisme. C'est bien plutôt qu'ils ne reconnaissent pas plus facilement sous le langage, parfois inacceptable, des évolutionnistes, la catholique et traditionnelle tendance à. sauvegarder la vertu des causes secondes, à laquelle, tout dernièrement encore, un

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théologien très averti, qui est aussi un vrai savant (^), a pu donner le beau nom de « naturalisme chrétien » {^).

Remarque : il ne faut pas confondre entre eux :

10 Le Monisme de Hseckel : d'après lui, il existe dans la nature • entière un grand processus évolutif, un, continu et éternel. Tous les phénomènes de la nature, sans exception, depuis le mouvement des corps célestes jusqu'à la croissance des plantes et à la conscience de l'homme, arrivent en vertu d'une seule et même loi de causalité. Bref, tout est réductible à la mécanique des atomes. Cette conception mécaniste du monde est appelée par Hœckel Monisme, parce qu'il ramène tout à l'unité, à la monère, atome éternel d'où tout ce qui existe est descendu par une série d'évolutions progressives. C'est une des formes de VEvolutionnisme universel. — Nous exposerons (90) celle que Spencer a préconisée.

2» Le Transformisme de LamarckouLamarckisme: ilexpliquel' origine des espèces organiques par des transformations graduelles, de sorte que tous les organismes complexes des végétaux et des animaux actuels dérivent d'une seule forme primitive ou du moins d'un très petit nombre de formes. C'est un cas particulier de l'évolution. Le Monisme a la prétention de tout expliquer ; le Transformisme se borne à expliquer le développement de la vie.

3° Le Transformisme de Darwin ou Darwinisme : Darwin n'a pas imaginé le transformisme ; c'est l'œuvre de Lamarck ; mais il a conçu la Théorie de la sélection naturelle pour expliquer les transformations successives des êtres vivants et l'origine des espèces.

Le Lamarckisme et le Darwinisme sont des théories transformistes spéciales aux disciples de Lamarck et de Darwin. Mais «le Transformisme réduit à son essence ultime » implique simplement « la croyance en l'existence d'une connexion physique expérimentale entre les vivants, connexion de nature encore indéterminée » (§ IV).

90. — § V. L'ÉVOLUTIONNISME (3) § A. — EXPOSÉ DU SYSTÈME DE SPENCER L'idée d'évolution, entendue dans un sens large, n'est pas nouvelle.

( •) « Cet esprit de naturalisme chrétien a toujours été en honneur dans l'Église, et ce n'est qu'aux époques de décadence qu'on a pu le voir faiblir dans une certaine mesure. Sous le nom de naturalisme chrétien, j'entends exprimer la tendance à attribuer à l'action naturelle des causes secondes tout ce que la raison et les données positives des sciences d'observation ne défendent pas de leur accorder, et à ne recourir à une intervention spéciale de Dieu, distincte des actes de son gouvernement général, qu'en cas d'absolue nécessité. » (H. DE DoRLODOT, Le Darwinisme..., I" Partie, p. 115).

( ^) P. Teilhard du Chardin, Comment se pose..., Ibidem, p. 540-544.

(') L. RouRE. Doctrines et problèmes, Ch. m. — A. Lalande, La dissolution opposée à l'évolution dans les sciences phusiques et morales. — J. Halleux, L' Evolutionnisme en morale. — G. Richard, L'idée d'Evolution dans la nature et dans l'histoire.

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Les iphysiciens d'Ionie expliquaient l'univers par les transformations successives d'un élément primitif. Les Péripatéticiens, les Stoïciens, les Alexandrins sont plus ou moins évolutionnistes. Un grand nombre de philosophes et de savants modernes ont repris cette conception. Bacon, Pascal, Leibniz y ont recours. A la fin du xviii^ siècle, Turgot et Condorcet se firent les défenseurs de l'idée de progrés, voisine de celle d'évolution. La théorie de Laplace, la philosophie de Comte, le transformisme de Lamarck et de Darwin, tout pénétrés de l'idée d'évolution, préparèrent les voies à l'évolutionnisme universel de Hœckel et de Spencer.

L'œuvre de Herbert Spencer est donc une vaste synthèse, où sont venues se fondre certaines idées qui avaient déjà cours dans la philosophie et dans la science. Spencer voulut constituer une philosophie scientifique. Pour Laplace, l'évolution est la loi de la formation originelle de notre monde planétaire ; pour Lamarck et Darwin, elle est la loi de la nature vivante ; pour Spencer, elle est la loi de toutes choses : en vertu des seules forces mécaniques, groupant ou dispersant des atomes inertes par eux-mêmes, tout s'explique, depuis les mouvements stellaires et la chute d'une pierre jusqu'à la croissance des végétaux, la conscience de l'homme et l'organisation sociale. Matière, vie, pensée, individu et société, tout évolue.

L'évolution c'est le passage de l'homogène à l'hétérogène, du simple au complexe, par des diiïérenciations et des intégrations successives,

A) — Monde primitif : à l'origine l'univers était une masse confuse, chaotique, où toutes les parties étaient homogènes. Peu à peu, par suite d'actions inconnues, cette masse s'est divisée en plusieurs parties qui ont commencé à se différencier. Le monde est alors devenu hétérogène, composé d'éléments divers. Mais, en même temps qu'ils se diversifiaient, ces éléments apprenaient peu à peu à se coordonner entre eux. Ainsi, à la confusion primitive se substituait une organisation rudimentaire. Le monde allait donc de l'homogénéité confuse à l'hétérogénéité coordonnée, « c'est-à-dire devenait à la fois plus multiple et plus un ».

B) — Minéraux : la masse primitive a ainsi formé des nébuleuses^ qui elles-mêmes en se dissolvant ont produit les astres. La théorie de Laplace est une première application de la loi d'évolution. La nébuleuse primitive, qui occupait tout l'espace où se meut aujourd'hui notre système solaire, s'est condensée et diiïérenciée jusqu'à ce qu'elle ait donné naissance à ce système, composé d'astres distincts, mais solidaires les uns des autres. La terre est un de ces astres. D'abord en ignition, elle s'est refroidie peu à peu et en se refroidissant se divisa ; par suite do ces refroidissements progressifs se formèrent les différentes couches de' terrain, la variété des minéraux, les continents, les mers et tous les phénomènes physiques.

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C) — Végétaux et Animaux : les minéraux se modifièrent et se compliquèrent sous l'influence de combinaisons chimiques, jusqu'à ce qu'un jour une action chimique plus complexe fit jaillir la vie sous la forme rudimentaire du protoplasma. Ce protoplasma primitif ne contient aucun élément qui ne soit dans la matière brute : toute la différence est dans une plus grande complexité. Il grandit peu à peu, puis se divisa. Mais les cellules, formées par la division d'une même cellule-mère, s'associèrent : le protoplasma simple et diffus donna ainsi naissance au corps composé, c'est-à-dire aux cellules unies par le double progrès dans la multiplicité et dans l'unité. Il y a toujours différenciation et intégration : plus grande est la diversité des éléments composants, plus frappante est l'unité qui les coordonne. C'est ainsi que se formèrent les végétaux et les animaux. Une fois formés, ils se développèrent de la même façon, en accroissant leurs membres et en les coordonnant en vue de l'entretien de l'existence commune. Pour assurer leur existence, ces organismes durent lutter entre eux, car la quantité d'aliments répandue sur la surface de la terre est insuffisante à nourrir tous ses habitants. Il faut donc qu'un certain nombre périssent pour que le reste survive. Ceux-là subsisteront qui auront le plus d'avantages dans la lutte pour la vie. Ces avantages sont de deux sortes ; les uns sont transmis à l'être par les organismes de ses ancêtres : ils constituent pour lui des caractères héréditaires ou innés ; les autres sont acquis par lui-même au cours de son existence ; car, pour vivre, il est obligé de s'adapter à son milieu ; or, pour s'adapter, il doit souvent se modifier. U adaptation et Yhérédité sont les deux grands facteurs de l'évolution des êtres vivants. Ceux qui ont les caractères héréditaires les plus parfaits ou qui ont su le mieux s'adapter, survivent seuls, comme si la nature les avait choisis : c'est la sélection naturelle des meilleurs, c'est le résultat de la lutte pour la vie (89, § II, A, B). Et comme, pour vaincre ses rivaux, il faut que l'être se perfectionne sans cesse, on conçoit la continuité du progrès chez les êtres vivants. L'apparition du système nerveux marque une phase importante de l'évolution, car le système nerveux domine les autres organes, centralise leurs efforts, et c'est par son perfectionnement que s'est fait surtout le progrès de l'animalité.

D) — Hommes : à une époque préhistorique, après des essais innombrables, l'humanité est issue de l'animalité. C'est un développement extraordinaire du système nerveux qui a permis l'apparition des formes les plus hautes de la pensée. Il en est de l'esprit de l'homme comme des formes organiques : il s'est compliqué et diversifié de plus en plus dans son évolution. La nature et la pensée humaine nous apparaissent maintenant comme deux mécanismes qui s'accordent parfaitement ; mais l'adaptation du cerveau humain et par conséquent de la pensée à la nature est l'œuvre des siècles. Le procédé essentiel de cette évolution,

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comme de l'évolution organique, c'est la sélection naturelle sous l'action de la concurrence vitale^ puis Vhérédité^ qui fixe les résultats acquis. Il y a aussi lutte pour la vie entre les idées, et celles-là survivent au conflit qui sont conformes aux rapports naturels des choses : tôt ou tard la vérité vaincra l'erreur.

Cette loi de l'évolution se retrouve dans l'histoire de l'humanité ; c'est elle qui régit toutes les formes de l'activité humaine :

1° Activité sociale : à leur origine les sociétés forment des ensembles homogènes d'individus qui ont mêmes facultés et mêmes fonctions : chacun d'eux est guerrier, pêcheur, chasseur, constructeur. Le travail se divisa sans nuire à la solidarité sociale qui grandit avec l'hétérogénéité des fonctions. Les gouvernés se distinguèrent des gouvernants, et peu à peu s'établit la séparation des pouvoirs, exécutif, législatif et judiciaire.

2o Activité scientifique et artistique : les premiers savants rêvaient une science universelle, et l'art primitif enveloppait tous les arts. C'est progressivement que se sont constitués des sciences particulières et des arts distincts.

3° Activité morale : étant donnée la vie de l'homme en société, il en résulte que l'altruisme naît forcément de l'égoïsme. L'homme vivant en société remarqua que, s'il cherchait à faire le bonheur de ceux avec lesquels il vivait, il jouirait par contre-coup des émotions agréables des autres et que ceux-ci, par une réciprocité naturelle, chercheraient à faire son bonheur (Ps., 50, § II, Morale, 27). Tout ce qui est connaissable, c'est-à-dire les phénomènes, est du domaine de la science et soumis à la loi d'évolution. Au-dessus de ce domaine il y en a un autre, c'est celui de l'absolu ou de V inconnaissable, dont nous ne savons qu'une chose : qu'il est. La croyance à l'omniprésence de quelque chose qui passe l'intelligence n'a rien à redouter de la logique la plus inexorable ; voilà une vérité de la plus grande certitude possible. Cette vérité, sur laquelle les religions s'accordent entre elles et avec la philosophie qui combat leurs dogmes particuliers, c'est que la puissance, dont l'univers est la manifestation, est pour nous complètement impénétrable (}). De là le nom d'Agnosticisme donné à la philosophie de Spencer.

§ B. — CRITIQUE DE UÉVOLUTIONNISME

Il faut une cause pour expliquer : l'existence de cette masse nébulaire et chaotique, d'où seraient sorties toutes choses ; — le mouvement initial de cette masse ; — la direction de ce mouvement ; — l'apparition

(M H. Spencer, Les Premiers Principes, Part. I, Cb. ii, § 14. Traduction Gazelles, p. 47-48, Paris, 1871.

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de la vie organique, de la sensation, de la pensée et de la vie morale. Or le système évolutionniste est incapable d'expliquer :

I. — L'existence de cette masse. D'après Spencer, la matière est incréée, éternelle, indestructible. C'est inadmissible. La matière en effet est imparfaite, surtout aux débuts de l'évolution, puisqu'elle se transforme et change ; or ce qui est imparfait, ce qui change, n'a pas en soi sa raison d'être, par conséquent pourrait ne pas exister. Si donc la matière existe, ce n'est point par une nécessité qui vient de sa nature, c'est qu'elle a reçu l'existence d'une cause qui avait en soi sa raison d'être. Il faut donc que la matière ait été produite par un être transcendant, par Dieu (67, 91).

II. — Le mouvement initial nécessaire à la formation du monde inorganique. D'après Spencer, le monde porterait en soi sa raison d'être : les éléments des choses ont été d'abord à l'état diffus ; puis, soumis à la loi du mouvement mécanique, ils se sont associés de façon à produire tous les phénomènes du règne minéral. C'est la théorie de Y immanence, d'après laquelle la masse des éléments matériels aurait en soi la cause de ses actualisations successives : l'univers possédait en puissance tout ce qu'il développe e?i acte dans la suite des temps. Il n'y a donc pas lieu de chercher en dehors du monde une cause transcendante du mouvement de la matière ; la matière est incréée, éternelle, indestructible.

L'évolutionnisme prétend que l'univers est la cause de ses actualitéssuccessives dans le temps. C'est impossible, car la matière diffuse, qui composait l'univers primitif, étant inerte, il a fallu une cause en dehors d'elle pour la faire passer de la puissance à l'acte, pour déterminer la combinaison mécanique de ses éléments. On a beau parler d'un ressort caché, d'un nisus ou tendance à l'évolution. Fètre matériel ne peut sortir lui-même de son repos ; il a besoin pour se mouvoir d'y être déterminépar une force motrice extérieure à la série des éléments dont il se compose ; il faut donc recourir à un moteur distinct de la matière, à un être transcendant et immuable, à Dieu (68).

On peut prouver la même chose d'une façon plus métaphysique r il faut nier, avec les plus grands penseurs, qu'une chaîne de phénomènes changeants puisse avoir en elle-même sa raison d'être. L'admettre, c'est admettre que le monde porte en soi sa raison d'être, que, par conséquent, la cause des choses étant immanente au système dont elles font partie, les actualisations successives du monde s'expliquent en disant qu'il possédait en puissance ce qu'il développe en acte dans la suite des temps. Aristote a réfuté cette théorie de l'immanence quand il a formulé cet axiome : L'acte précède la puissance. De là saint Thomas (^) a conclu :

(M s. Thomas, Summa theologica, I« P., Q. II, Art. III, § Prima au lem ; De potentia autem non po(e.st aliquid reduci in actum nisi per aliquod ens in actu.

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« Un être en puissance ne peut passer à l'acte que sous la motion d'un être en acte. » En effet, « pour passer de la puissance à l'acte, la cause abesoin d'une excitation qui vienne du dehors. La raison nous le dit; car l'acte a plus d'être que la puissance, le réel plus d'être que le possible. L'existence est bien quelque chose, et c'est cela que l'acte ajoute à la puissance. Or, cependant, c'est la puissance qui engendre l'acte ; si elle le faisait seule, elle se donnerait à elle-même ce qu'elle n'avait pas, ce qui est une contradiction. Voilà pourquoi saint Thomas nous dit, après Aristote, qu'une chose ne peut passer de la puissance à l'acte que par le concours d'un être déjà en acte... S'il est vrai que tout passage de la puissance à l'acte suppose l'intervention d'un être en acte, il devient évident que le premier de tous les actes a dû émaner d'une cause où tout était en acte, sans aucun mélange de potentialité. Autrement, pour se déterminer à cet acte primordial et source de tous les autres, elle aurait dû actualiser, à elle seule^ sa puissance : ce qui, nous l'avons vu, est impossible. Voilà pourquoi la cause du monde ne peut pas être immanente, parce que le monde n'a pas été du premier coup tout ce qu'il est. Et si sa cause était en lui, elle eût été tout d'abord en puissance par rapport à son développement ultérieur ; et comme, à l'origine, il n'y aurait eu rien en dehors d'elle pour la déterminer, elle n'eût jamais pu parcourir le premier stade de son évolution. Seul le Dieu créateur qui, avant de créer, était déjà Vade pur, peut expliquer cette évolution, comme il explique l'existence de la puissance même qui évolue ( ^). «

III. — La direction de ce mouvement et l'ordonnance magnifique de l'univers. Spencer admet l'évolution des choses sans causes finales. C'est impossible : qui dit évolution, développement, marche en avant, progrès, dit tendance, direction, ordre. C'est ainsi que l'entendaient Aristote et Leibniz, qui ne séparaient pas l'évolution de la finalité. C'est que le mouvement, laissé à lui-même, est indifférent à produire telle combinaison plutôt que telle autre. Or le monde nous présente le spectacle d'un ordre constant et merveilleux ; il ne peut donc s'expliquer sans une intelligence ordonnatrice et directrice de tous les mouvements de l'univers. C'est ce qui faisait dire à Newton : « Tout est inconcevable dans le monde planétaire sans l'activité d'une intelligence infinie. »

IV. — L'apparition de la vie. D'après l'évolutionnisme, la terre, c'est-à-dire le règne inorganique, a produit spontanément, par suite d'un heureux concours de circonstances, un ou plusieurs êtres vivants d'où sont sorties progressivement toute la flore et toute la faune actuelles. L'organique est sorti un jour de l'inorganique par génération spontanée. C'est la thèse de V hétéro génie. Pasteur a démontré qu'il n'y avait pas de

(•) M. D'HuLST, Conférences de Notre-Dame, 1891, note 24, p. 383-384.

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génération spontanée : tout être vivant provient d'un germe vivant antérieur. Des évolutionnistes de marque, comme Darwin, Huxley, Tyndall, Virchow, n'ont pas fait difficulté de l'avouer (^). Certains ont prétendu que, s'il n'y avait plus actuellement de générations spontanées, il y en avait eu autrefois dans les temps géologiques, les circonstances étant alors plus favorables. C'est là une affirmation gratuite, en contradiction même avec les principes de l'évolutionnisme, qui prétend ne s'appuyer que sur des démonstrations expérimentales. La vie est inexplicable sans un principe vital distinct de la matière (46-48).

V. — L'apparition de la sensation et de la pensée. La sensation ne serait qu'une transformation de la vie physiologique, et la pensée serait sortie des sensations par une infinité de degrés. Toutes les opérations psychiques : conscience, sensation, pensée, volition, ne seraient que des productions du cerveau, des mouvements nerveux. Nous avons montré (Psychologie, 4) que les phénomènes physiologiques et les phénomènes psychologiques différaient essentiellement : les premiers sont étendus, mesurables, localisés ; — les seconds sont inétendus, non localisés, etc. On peut montrer, en particulier, que la pensée n'a pu dériver de la sensation : éprouver des sensations et penser des rapports sont deux choses différentes. Il n'y a pas de transformation possible de l'une à l'autre, car la sensation a pour caractéristique d'être singulière, contingente, relative, tandis que la pensée a pour caractère spécial de saisir l'universel, le nécessaire et l'absolu (Psychologie, 155. Cf. supra, 53, III, c).

VI. — L'apparition de la vie morale. La morale dans cette hypothèse n'est plus qu'une physique des mœurs. La première condition manque à la morale évolutionniste pour être une morale : le libre arbitre. Dans l'évolutionnisme il n'y a pas place pour la liberté, puisque tous nos actes sont déterminés par les phénomènes antécédents. Or on ne peut concevoir qu'il y ait une obligation morale pour un être qui n'est pas libre, car il ne saurait y avoir « devoir sans pouvoir « (Psych., 203, § C). La métamorphose de l'égoïsme en altruisme par de lentes transformations est chimérique (Psych. 50, § II). L'impératif catégorique du devoir ne peut sortir des suggestions du plaisir et de l'intérêt (Mor., 25, B, III ; 27, II, 3°). — Quant à l'hérédité, elle ne joue pas dans la moralité le rôle important que lui attribue Spencer. L'influence de l'hérédité paraît incontestable pour certaines habitudes organiques et sensitives ; mais elle n'est (\\x' indirecte pour les habitudes intellectuelles et morales (Psychologie, 212, Remarque, p. 407).

( ') « Personne n"a jamais^'u se produire devant lui une génération spontanée ; ceux qui disent le contraire sont contredits par les savants et non par les théologiens. » (M. Virchow, Revue scientifique, 8 déc. 1877, p. 539, col. 2, vers la fln). Cf. G. Sortais, La Providence et le Miracle devant la science moderne, Ch. vi, p. 143 sqq.

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Conclusion. — L'être ne peut venir du néant, la vie de la matière et du mouvement, la sensation de la vie, la pensée de la sensation, le désintéressement de l'égoïsme, la moralité du déterminisme. Si l'évolutionnisme rejette un principe suprême qui produit et dirige l'évolution, c'est une hypothèse antiscientifique, car c'est une explication du plus par le moins, du supérieur par l'inférieur, de l'ordre par le désordre, de l'être par le néant.

Remarques : I. — L'évolutionnisme est une l'orme du matérialisme mécaniste, puisqu'il explique la vie et la pensée par le mouvement (53).

II. — La religion de Spencer est un mélange de panthéisme et de matérialisme : « La matière, le mouvement, la force, dit-il, sont des symboles de l'inconnaissable. » Mais quel est cet être inconnaissable ? C'est la « force persistante qui varie toujours ses manifestations, mais qui conserve la même quantité dans le passé comme dans l'avenir » ; elle « nous permet seule d'interpréter les faits concrets et, en définitive, nous sert à unifier toutes les interprétations concrètes » (^).

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