B. — OBJET ET ÉTENDUE
La Providence divine n'embrasse pas seulement l'ensemble du monde qu'elle gouverne par des lois générales ; mais elle s'étend à chaque détail de l'ensemble, à chaque être particulier. On l'appelle :
A) Générale, en tant qu'elle entretient l'harmonie universelle.
B) Spéciale, en tant qu'elle veille sur chaque être, si chétif soit-il. Il n'en saurait être autrement, puisque l'Intelligence et la Puissance
divines étant infinies sont capables de s'appliquer sans effort ni défaillance à tout.
Le miracle est une intervention extraordinaire de la Providence. On peut le définir : un effet qui dépasse toutes les forces de la nature ol requiert une intervention spéciale de Dieu. On a contesté la possibilité de cette intervention : elle serait impossible, soit qu'on envisage la puissance de Dieu, soit qu'on considère sa sagesse. Il est facile de répondre à cette double objection :
A). — Puissance : pour admettre la possibilité et la réalité du miracle,
(M J. DE Decker, La Providence dans les faits sociaux el la science sociale.
pas n'est besoin d'être chrétien, c'est assez d'être philosophe spiritualiste. La raison humaine y suffit sans l'aide de la foi. Quand on proclame l'existence d'un Dieu personnel, infini, par conséquent tout-puissant, on n'a pas le droit de lui dénier la faculté d'opérer des œuvres miraculeuses. La logique le défend, car ce serait réduire Dieu au rôle amoindri de monarque constitutionnel, qui règne et ne gouverne pas, relégué au fond de son palais dans l'immobile éternité. Réduire ainsi la divinité, c'est la détruire, c'est la ravaler au-dessous de l'homme qui, dans sa modeste sphère, peut accomplir des merveilles. Aussi je ne m'étonne pas que Jean-Jacques Rousseau lui-même, dans un éclair de bon sens, ait répondu à cette question : « Dieu peut-il faire des miracles ? » par cette vigoureuse sortie : « Cette question, sérieusement traitée, seroit impie, si elle n'étoit absurde ; ce seroit faife trop d'honneur à celui qui la résoudroit négativement, que de le punir ; il suffiroit de l'enfermer (^). »
Il y a, dans le miracle, rencontre de deux forces inégales : « Dans le concours de deux agents de nature différente, l'efîet produit n'est pas supérieur à la nature de l'agent supérieur ; mais il est au-dessus de la nature de l'agent inférieur. Il est naturel par rapport à l'agent supérieur, car il est dans les limites de sa puissance ; mais évidemment, à s'en tenir à la définition, c'est un miracle par rapport à l'agent inférieur, puisqu'il dépasse absolument la capacité de sa nature. Le charbon, le fer, l'eau et le feu, livrés à leur propre nature, n'auraient certainement jamais produit la lampe électrique : la lampe électrique est un miracle par rapport à ces agents matériels, qui le déclareraient si, par impossible, ils avaient la raison ; mais elle ne l'est pas par rapport à l'homme ; car, en disposant des agents matériels, de telle sorte que le résultat de leurs forces ainsi organisées a été la lampe électrique, il a déployé tout simplement les aptitudes de sa nature. L'homme est comme un Dieu par rapport aux créatures d'ordre inférieur, parmi lesquelles les effets de son activité sont en un sens de véritables miracles (^). »
Comment donc ce qui est facile à l'homme deviendrait-il impossible à Dieu ? <i Ce que les iiommes peuvent, ce que les anges peuvent, Dieu le peut ; il peut mettre en jeu les forces qu'il a créées, mais de telle sorte que l'effet produit dépasse la puissance de la nature physique abandonnée à elle-même, ou bien dirigée par )a nature humaine ou par la nature angélique (^). »
(') J.-.T. Rousseau, Lettres écrites de la Montagne, Partie I, Troisième lettre, Œuvres, Édit. AuGUis, T. VII, p. 263, Paris, 1824.
( ') J. DE BoNNiOT, Le miracle et ses contrefaçons, 5» édition, Ch. ii, p. 27. — Monsabré, Introduction au dogme catholique, Conférences 11-27. — G. Sortais, La Providence et le Miracle devant la science moderne.
(') J. DE BoNNiOT, Ibid., p. 30. — J.-L. Gondal, Le Surnaturel, II» P. — D' Le Bec, Les forces inconnues et les guérisons miraculeuses, da.ns Études, 1922, T. III p. 484 sqq.
traité de piiilosopiiii:. — t. ii. — 21.
B). — Sagesse : on se rend encore assez aisément à cette raison, qui ne va qu'à établir la possibilité métaphysique du miracle, mais pour se retrancher triomphant derrière un argument prétendu invincible. L'intervention miraculeuse du Créateur, possible à. considérer sa puissance, répugne à sa sagesse, car elle serait dans l'univers une cause de trouble. Il est à peine croyable à quel point certains esprits forts semblent émus par cette objection puérile. Lorsqu'ils veulent la couvrir d'un vernis scientifique, ils vous disent d'un ton pédant et doctoral : « Les lois de la nature sont absolument immuables ; le miracle en serait la violation ; il est donc tout à fait incompatible avec la sagesse divine, qui ne peut détruire l'harmonie primitive du monde par l'introduction d'un pareil élément de désordre. » Voilà une conséquence bien grave ! Mais, la base sur laquelle on l'appuie étant fausse, tout s'écroule.
Les lois de la nature, loin d'être absolues, catégoriques, sont essentiellement relatives, conditionnelles. Le physicien et l'astronome ne disent pas : Tel phénomène sera donné, donc tel autre le sera ; mais bien : Si tel phénomène est posé, tel autre suivra. Par exemple, quand un savant ou un illettré énonce cette proposition : La lune tournera demain autour de la terre, est-ce que la science comme le bon sens vulgaire ne sous-entendent pas, si les circonstances et les causes habituelles restent les mêmes (^) ? Mais qu'un agent étranger entre subitement en scène, et l'effet sera modifié : est-ce que la loi est violée ? Pas le moins du monde, car elle n'avait pas pour formule : les circonstances et les causes étant changées, l'efîet restera le même. Est-ce que l'ombre d'un désordre vient projeter sa tache ? Pas davantage : un agent supérieur ayant déployé sa force, il en résulte un ordre nouveau. Les exemples abondent ; ils sont journaliers. Voici un caillou qui roule sur une pente rapide ; abandonné à lui-même, il irait tomber dans un ravin. 11 me plait de l'arrêter. Ma force s'est mesurée avec une force contraire et l'a emporté. Ai-je violé quelque loi physique ? Ai-je introduit quelque trouble dans le monde ? A ce compte, nous passerions notre vie à dçranger l'univers, et nous serions des facteurs permanents de désordre. Qui le dira ? Comment toutes ces vérités, incontestables quand l'homme, cause secondaire et subordonnée, est seul en jeu, cesseraient-elles de l'être, dès là qu'il s'agit de Dieu, cause première et indépendante ?
Au lieu d'un caillou roulant, je suppose un énorme rocher se détachant d'un sommet alpestre : aucune force humaine n'est capable de
( ') « La science ne dit jamais : A sera rloiuié, donc B sera donné. Mais elle dit : si A est donni-, B sera donné. Quand le savant dit : le soleil se k^vera demain, il sous-enlend : si toutes les causes restent les mêmes... Intervient-il quelque cause nouvelle qui modifie l'efTet attendu, le savant ne dit point que la loi est violée, car la loi ne dit pas que, les causes étant autres, l'eflel doit rester le même. » (E. Rabieb, Leçons de philosophie, T. I, p. 546).