‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 52 sur 604 · B) EXPOSÉ DE LA MORALE SOCIOLOGIQUE · texte numérisé non relu

B) EXPOSÉ DE LA MORALE SOCIOLOGIQUE

Le fait moral a deux caractères principaux : il est obligatoire et il est désirable. v< S'il est vrai que le contenu de l'acte nous attire, cependant il est dans sa nature de ne pouvoir être accompli sans effort, sans une contrainte sur soi... C'est ce désirable sui generis que l'on appelle couramment le bien. » (^) Le bien et le devoir sont donc les deux caractéristiques du fait moral.

Il faut expliquer ces caractéristiques, c'est-à-dire faire comprendre d'où vient qu'il existe des préceptes auxquels nous devons obéir, parce qu'ils commandent, et qui réclament de nous des actes désirables. Or si

(') Lévy-Bhùhl, La Morale..., Gb. i, p. 10-14. Les références se rapportent à l'édition de 1904.

( *) DuRKHEiM, La science positive de la Morale en Allemagne, p. 277.

(') Lévy-Bruhl, La Morale..., Ch. m, p. 67 sqq.

( *) Durkheim a donné une vue d'ensemble de son système dans une communication très étudiée, faite à la Société française de Philosophie (Cf. le Bulletin de cette Société, 1906, p. 113-138) sous ce titre : Détermination du fait moral. A cet exposé sont jointes les Lettres reçues par Durkheim (p. 139-168) et la Discussion générale qui a suivi (p. 169-212).

(') Durkheim, DéterminaHon..., Bulletin, p. 114. — Cf. p. 117-126.

l'on interroge la conscience morale, on arrive à déterminer les points suivants :

« 1° Jamais, en fait, la qualification de moral n'a été appliquée à un acte qui n'a pour objet que l'intérêt de l'individu, ou la perfection de l'individu entendue d'une façon purement égoïste. 2» Si l'individu que je suis ne constitue pas une fin ayant par elle-même un caractère moral, il en est nécessairement de même des individus qui sont mes semblables et qui ne différent de moi qu'en degrés soit en plus, soit en moins. 3° D'où l'on conclura que, s'il y a une morale, elle ne peut avoir pour objectif que le groupe formé par une pluralité d'individus associés, c'est-à-dire la société, sous condition toutefois que la société puisse être considérée comme une personnalité qualitativement différente des personnalités individuelles qui la composent. La morale commence donc là où commence l'attachement à un groupe quel qu'il soit {}). »

Cela posé, on peut expliquer les caractéristiques du fait moral :

l*' La société est bonne et désirable pour l'individu qui ne peut exister en dehors d'elle. Cependant comme elle est supérieure à l'individu, celui-ci ne peut la désirer sans faire quelque violence à ses tendances individualistes.

2° Elle est une autorité morale qui communique à certains préceptes leur caractère obligatoire (2). « Une autorité morale, c'est une réalité psychique, une conscience, mais plus haute et plus riche que la nôtre et dont nous sentons que la nôtre dépend. >^ Or « la société présente ce caractère, parce qu'elle est la source et le lieu de tous les biens intellectuels qui constituent la civilisation » {^). Ainsi considérée la société est autre chose que la simple somme des individualités qui la composent ; "elle est transcendante par rapport aux individus. En effet, « s'il existe une morale, un système de devoirs et d'obligations, il faut que la société soit une personne morale qualitativement distincte des personnes individuelles qu'elle comprend et de la synthèse desquels elle résulte. On remarquera l'analogie qu'il y a entre ce raisonnement et celui par lequel Kant démontre Dieu. Kant postule Dieu, parce que, sans .cette hypothèse, la morale est inintelligible. Nous postulons une société spécifiquement distincte des individus, parce que, autrement, la morale est sans objet, le devoir sans point d'attache... Toute cette argumentation peut, en définitive, se ramener à quelques termes très simples. Elle revient à admettre que, au regard de l'opinion commune, la morale ne commence que quand commence le désintéressement, le dévouement. Mais le désintéressement n'a de sens que si le sujet auquel nous nous subordonnons a une valeur plus haute que nous, individus. Or, dans le

(') ( ') DunKiiEiM, Détermina lin n..., Ibidem, p. 115, — Cf. p. 126-136.

(•) DuRKHEiM, Discussion, Ibidem, p. 192. — Cf. Dë<ermtna<ion..., Jbidem/p. 132-133.

monde de l'expérience, je ne connais qu'un sujet qui possède une réalité morale plus riche, plus complexe que la nôtre, c'est la collectivité. Je me trompe, il en est un autre qui pourrait jouer le même rôle : c'est la divinité. Entre Dieu et la société, il faut choisir. Je n'examinerai pas ici les raisons, qui peuvent militer en faveur de l'une ou de l'autre solution qui sont toutes deux cohérentes. J'ajoute qu'à mon point de vue, ce choix me laisse assez indifférent, car je ne vois dans la divinité que la société transfigurée et pensée symboliquement » (^). En conséquence, « les règles morales ne sont effectivement obligatoires que quand elles sont reconnues comme telles par l'opinion commune. Aucune démonstration théorique ne peut leur conférer ce caractère, qui ne peut* leur venir que des sentiments conformes de tous » (^).

On a objecté à Durkheim que cette manière de concevoir la morale, excluant la possibilité de la juger, asservit l'esprit à l'opinion régnante. En effet, si la morale est le produit de la collectivité, elle s'impose nécessairement à l'individu qui n'a qu'à l'accepter aveuglément, sans avoir le droit de s'insurger contre elle.

Voici, en substance, la réponse donnée à cette objection.

La science des mœurs nous fournit les moyens de juger l'opinion morale et de la redresser. Car la société, que la morale nous prescrit de vouloir, ce n'est pas la société telle qu'elle s'apparaît à elle-même dans la conscience collective, mais la société telle qu'elle est réellement ou tend réellement à être. Or la conscience, que la société prend d'ellemême dans et par l'opinion, peut être inadéquate à la réalité sousjacente, à la véritable réalité sociale. Il peut arriver en effet, par suite d'un trouble passager, que l'un ou l'autre des principes fondamentaux de la morale s'éclipse pour un temps de la conscience publique. Mais la science des mœurs est là, pour en appeler de cette conscience momentanément troublée à ce qu'elle était antérieurement d'une façon permanente, opposer cette permanence à la crise passagère où le principe en cause a sombré, et, faisant ressortir l'harmonie de ce principe avec telle condition essentielle de l'organisation sociale actuelle, prouver que sa méconnaissance prolongée compromettrait l'existence de la société.

Il peut arriver aussi qu'à côté de la morale consacrée par la tradition surgissent des tendances divergentes. La science des mœurs permet de juger ces morales opposées : elle montrera, par exemple, que la morale traditionnelle est une survivance accidentelle qui ne correspond plus à l'état présent de la société, tandis que les aspirations nouvelles s'harmonisent au contraire avec les changements survenus.

Il est donc des cas où il est loisible de juger l'opinion morale couranle

( ^) Durkheim, Détermination..., Ibidem, p. 128-1-29. ( ') Durkheim, Discussion, Ibidem, p. 177.

et même où l'on peut se croire obligé de la combattre, non seulement par des paroles, mais par des actes, c'est-à-dire en n'y conformant plus sa conduite.

Mais on doit maintenir que jamais il ne peut être voulu d'autre morale que celle qui est réclamée par l'état social du temps. Vouloir une autre morale que celle qui est impliquée dans la nature de la société, c'est nier celle-ci et, par suite, se nier soi-même. Or nous avons raison de vouloir vivre (^).

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