‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 53 sur 604 · C) CRITIQUE DE LA MORALE SOCIOLOGIQUE · texte numérisé non relu

C) CRITIQUE DE LA MORALE SOCIOLOGIQUE

I. — Ses partisans croient discréditer la Morale en la qualifiant de Métamorale, parce qu'elle s'appuie sur l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme et les sanctions d'une vie future. Nous verrons en métaphysique que ce ne sont pas là de vaines hypothèses, mais des vérités solidement établies. (Métaphysique spéciale, Ch. ii et m.)

II. — Le fait moral ne saurait se réduire au fait social. En effet, certains de nos actes ne se réfèrent pas à une fin sociale. Il y a des « devoirs d'homme à homme, des devoirs humains (devoirs de justice, de pitié) que la conscience considère comme extra-sociaux ; il y a des devoirs individuels de l'individu à l'égard de lui-même (honneur, dignité personnelle) et des devoirs qui lient directement l'individu à l'individu, comme tel et non comme membre de la collectivité (amitié, amour). Dans tous ces cas la conscience admet des obligations extra-sociales, qui peuvent sans doute être déterminées et modifiées par la vie collective, mais pour lesquelles la vie collective n'est qu'un milieu d'action, un point de départ, une base » {^). — Il y a aussi les devoirs personnels envers Dieu qui ne trouvent aucune place dans le système de Durkheim. De la doctrine posée résulterait cette conséquence monstrueuse qu'un individu vivant en dehors de la société n'aurait aucune morale, ne serait astreint à aucun devoir.

III. — Durkheim reconnaît que le principe d'obligation doit être supérieur à ceux qu'il oblige. Entre les deux principes qu'il indique. Dieu, la société, son choix s'est porté sur le second.

Or il est manifeste que la société ne saurait être un principe d'obligation qui s'impose avec une autorité dont les titres sont incontestables, car, en définitive, elle n'est que la somme des éléments individuels qui la composent. En effet, les individus humains qui forment une société, étant égaux par nature, sont essentiellement semblables, et par conséquent, ne peuvent, par le fait de leur association, devenir un principe

( •) Durkheim, Détermination..., Ibidem, p. 116; 136-137 ; 116. (') F. Rauh, Discussion, Ibidem, p. 202. Cf. p. 166, 1".

supérieur, source d'obligation, parce qu'ils n'ont pas changé de nature en s'associant. C'est donc en dehors et au-dessus de la société, c'est en Dieu qu'il faut chercher le principe de l'obligation.

Pour répondre à cette difficulté capitale, Durkheim n'a rien trouvé qui vaille. Qu'on en juge : « La société est une grande personne morale. Elle nous dépasse non pas seulement physiquement, mais matériellement et moralement. La civilisation est due à la coopération des hommes associés et des générations successives ; elle est donc une œuvre essentiellement sociale. C'est la société qui l'a faite, c'est la société qui en a la garde et qui la transmet aux individus. C'est d'elle que nous la recevons. Or la civilisation c'est l'ensemble de tous les biens auxquels nous attachons le plus de prix ; c'est l'ensemble des plus hautes valeurs humaines. Parce que la société est à la fois la source et la gardienne de la civilisation, parce qu'elle est le canal par lequel la civilisation parvient jusqu'à nous, elle nous apparaît donc comme une réalité infiniment plus riche que la nôtre... » (^). Et après ? C'est un bon argument pour prouver que l'homme est fait pour la société, où il trouve les ressources nécessaires au plein développement de ses facultés. Mais du fait que la société est « source de la civilisation », de quel droit conclure qu'elle est source de l'obligation ? La civilisation ne confère pas à la société une transcendance qui s'impose nécessairement aux membres associés, car la civilisation est quelque chose de changeant, de relatif, par conséquent de discutable. L'autorité sociale est représentée par l'opinion morale commune. Quelle efficacité, surtout quand le devoir exige des sacrifices pénibles, peut-elle avoir pour décider des volontés hésitantes ? l^a voix de la conscience collective sera-t-elle assez puissante pour romprimer les réclamations pressantes de l'intérêt personnel immédiat ?

C'est pourquoi la conclusion que Durkheim propose, après avoir rappelé les bienfaits que nous devons à la société, dénote une candeur qui étonne de la part d'un savant se disant positiviste : » N'est-il pas naturel dès lors que nous nous la représentions [la société] comme un être psychique supérieur à celui que nous sommes et d'où ce dernier émane ? Par suite, on s'explique que, quand elle réclame de nous des sacrifices petits ou grands qui forment la trame de la vie morale, nous nous inclinions devant elle avec déférence (^). »

Un peu plus haut Durkheim avait dit : « C'est de la société que nous vient tout l'essentiel de notre vie mentale », et il se permet de faire ce rapprochement impertinent : « Le croyant s'incline devant Dieu, parce que c'est de Dieu qu'il croit tenir l'être, et particulièrement son être

(M Durkheim, Délemiination..., Ibidem, p. 131. { ') Durkheim, Discussion..., Ibidem, p. 19'2.

Q(j MORALE SOCIOLOGIQUE : CRITIQUE (28)

mental, son àme. Nous avons les mêmes raisons d'éprouver ce sentiment pour la collectivité (^). »

De bonne foi, est-ce par déférence pour la société, est-ce pour reconnaître notre dette à son égard que nous accomplissons nos devoirs quotidiens, « petits ou grands », spécialement ceux qui sont extrasociaux ? Qui donc y songe en vérité ?

IV. ■ — Durkheim a beau dire que la morale commence où commence le désintéressement, sa doctrine, en fin de compte, doit être rangée parmi les doctrines utilitaires. Il écrit en effet : « En même temps qu'elle [la société] nous dépasse, elle nous est intérieure, puisqu'elle ne peut vivre qu'en nous et par nous. Ou plutôt elle est nous-même, en un sens, et la meilleure partie de nous-même, puisque l'homme n'est un homme que dans la mesure où il est civilisé... Ainsi vouloir la société, c'est, d'une part, vouloir quelque chose qui nous dépasse ; mais c'est en même temps, nous vouloir nous-même (^). » La morale sociologique n'est donc, dans son fond, qu'une variante de l'utilitarisme.

V. — Le système renferme une contradiction interne qui le ruine. La source de la morale c'est, nous dit-on, la conscience collective. Mais Durkheim reconnaît, nous l'avons vu, que cette conscience peut être erronée et, dans ce cas, qu'il est légitime de la redresser. Supposons que tel ou tel s'emploie à ce travail de redressement. Il s'en suivra qu'un jugement individuel a conféré à certains actes un caractère moral qui a réformé le jugement de la conscience collective. Alors la moralité ne dérive plus de la société, mais de l'effort d'un particulier, ce qui est la négation même du système (^).

A cette objection foncière Durkheim n'a trouvé que cette réponse qui repose sur une distinction équivoque : La seule raison qui ait « le droit d'intervenir et de s'élever au-dessus de la réalité morale historique en vue de la réformer, ce n'est pas ma raison ni la vôtre : c'est la raison humaine, impersonnelle, qui ne se réalise vraiment que dans la science... Ce n'est pas l'individu qui parle ici en tant qu'individu, au nom de ses aspirations personnelles. C'est le savant, l'homme qui participe de cette chose impersonnelle qu'est la science (*). »

Pour dégonfler ces grands mots : « raison impersonnelle, science impersonnelle « et les ramener à leur juste proportion, une simple remarque suffira. Quiconque cherche loyalement la vérité, qu'il s'agisse, comme ici, d'un problème moral, ou qu'il s'agisse d'un problème phy-

(') DvnKHZxy, Discussion..., /bidem, p. 192. ( ') DunKHEiM, Détermination..., Ibidem, p. 131 ; 132.

(») A. D.*nLu a poussé vigoureusement cette objection. Cf. Discussion, Ibidem, p. 173-

( •) DuBKHEiM, Discussion, Ibidem, p. 174 ; 175.

sique, doit s'affranchir de tout ce qui peut troubler la rectitude native de son intelligence : préjugés, amour-propre, suggestions de la sensibilité, etc. A ce prix, il a chance d'arriver à une conclusion, qu'on peut appeler impersonnelle, si l'on veut, parce qu'elle est vraiment objective. Mais cette conclusion n'en reste pas moins l'œuvre d'une raison personnelle, particulière, et le jugement qu'elle formule reste individuel, quand même, ce qui n'est pas toujours le cas, il serait le fruit de recherches scientifiques. Ce n'est pas cette affirmation de Durkheim : « la science n'est pas la chose d'un individu, c'est une chose sociale, impersonnelle au premier chef » (^), qui peut changer la nature de cette conclusion et de ce jugement.

Prenons l'un des cas présentés par lui-même. Un principe fondamental de la morale est rejeté par la conscience publique. On suppose que quelqu'un, s'appuyant sur la science des mœurs, s'efforce de restaurer le principe abandonné.

Le voici en présence de deux opinions contradictoires de la conscience collective : le même principe successivement affirmé et nié. Quel critérium adoptera-t-il pour trancher le différend ? Il ne peut recourir au jugement collectif de l'opinion, puisque cette opinion s'est formellement déjugée et contredite elle-même. Force lui est donc, au moyen de sa raison personnelle, de chercher, en dehors et au-dessus de la société, un critérium du bien et du mal, du juste et de l'injuste, qui lui permette de trancher la question, c'est-à-dire qu'il lui faut renoncer au système lui-même qui est établi sur cette assise fondamentale : la conscience collective est la source de la moralité et de l'obligation.

Durkheim essaie en vain d'échapper à cette conclusion en disant : « C'est à la nature vraie de la société » que l'individu réformateur « se conforme quand il se révolte contre la morale traditionnelle » (^). Je demande : comment saura-t-il quelle est la nature vraie de la société? La réalité sociale est la suivante : la conscience collective nie aujourd'hui ce qu'elle a affirmé hier. Or, comme elle est la source de la morale, son verdict doit avoir, dans les deux hypothèses, la même valeur obligatoire : elle a jugé successivement que l'une et l'autre décision sont conformes « à la vraie nature » de la société. Le jugement collectif étant contradictoire, notre réformateur ne peut en invoquer l'autorité pour clôturer le débat. Il serait donc, comme tout à l'heure, obligé de recourir aux lumières de sa raison individuelle, en l'entourant des précautions nécessaires pour en garantir l'objectivité.

VI. — Ce système, fût-il légitime, serait dans la pratique d'une utilité

(') DuRKHEtM, Déierminaiion..., Ibidem, p. 136-137. Cf. p. 174. {'') Durkheim, Discussion, Ibidem, p. 174.

Page 1