‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 84 sur 604 · I. - DU BONHEUR EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

I. - DU BONHEUR EN GÉNÉRAL

On peut envisager le bonheur au point de vue :

A) Psychologique : le plaisir est un élément du bonheur ; mais un seul plaisir ne fait pas le bonheur ; il exige une succession de plaisirs variés. Le bonheur c'est la synthèse de cette série de jouissances ; c'est, comme dit Bentham, la plus grande somme de plaisirs diminuée de la plus grande somme de douleurs (^). Socrate distinguait deux sortes de bonheur : l'un qui vient des circonstances (eùtu/îa) ; l'autre qui nous vient de nous-mêmes (sÙTTpaçt'a). Ce dernier est la vraie forme du bonheur, car il dépend de nous et résulte de notre activité normalement déployée (Ps. 21). Notre activité a des inclinations et par conséquent des fins qui l'attirent. C'est dans la poursuite et l'obtention de chacune de ces fins qu'elle trouve le bien-être, tô £o, comme dit Aristote. Le plaisir est donc la satisfaction momentanée d'une de nos inclinations ; le bonheur, la satisfaction collective de toutes nos tendances ou du moins des principales. De même que le plaisir est un « surcroît qui s'ajoute à l'acte comme à la jeunesse sa fleur )\ ainsi le bonheur est un épiphénomène ; il est comme l'épanouissement de tout l'être, auquel il est donné de réaliser ensemble ses fins préférées.

B) Moral : il suit de cette analyse du bonheur en général qu'il ne peut être le fondement de la loi morale. En eiïet :

I. — Le bonheur est chose relative et variable avec les individus. IL — ■ Il est en grande partie subjectif, car il dépend de notre imagination et de notre volonté.

III. — Il est toujours plus ou moins incomplet, car nos tendances sont souvent opposées ; on ne peut contenter les unes qu'aux dépens des autres.

IV. — Il n'est pas directement accessible : pour l'atteindre, il faut viser un autre but dont il puisse dériver. Descartes l'avait noté : « Le bonheur n'est pas le blanc où il faut tirer ; il est le prix remporté par ceux qui y touchent. « C'est comme le plaisir, un moyen et non une fin ; il ne saurait être le but de l'activité, mais il est la conséquence du but atteint (Ps. 58, § I, b°). Pour toutes ces raisons, il est clair que le bonheur, qui n'est qu'une collection de plaisirs, ne saurait être le fondement du devoir.

( ') Leibniz définit le boalieur» un plaisir durable ». Nouveaux essais..., L. II, Cb. xxi, § 4Î. — P. .Ta.NET, Philosophie du bonheur.

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